Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

16/03/2011

Paris n’existe pas *

« Tu sais quel jour on est ? »

Une question à laquelle le personnage principal du film de Robert Benayoun, Paris n’existe pas, serait bien en peine de répondre. Simon Devereux (argh ! les joies de l’onomastique), jeune peintre en manque d’inspiration, est en proie à de fréquentes crises d’apathie, de neurasthénie, de tristesse aigue qui mettent en péril l’équilibre d’une existence dévouée à l’art, au jeune couple qu’il forme avec Angéla (Danièle Gaubert, future miss Jean-Claude Killy), à l’ébullition artistique de la fin des années 60.

 


 

Enfermé dans un appartement meublé avec un goût que ne désavoueraient pas nos bobos bio de ce temps (Ikea pointait alors tout juste son nez au delà de la sans doute charmante ville d'Älmhult et le design connaissait un essor épatant, nous pensons à Etorre Sottsass dont nous affectionnons la machine à écrire de couleur rouge) ; terminons ici cette digression inutile dont le but était d’entrer de plein pied dans une couleur particulière aux films de cette époque, les couleurs de Pierrot le fou ; donc notre jeune peintre tourne en rond, lorsque, après une fête, il se découvre de curieuses hallucinations. Les objets comme insufflés d’une vie propre s’émancipent et se déplacent dans l’espace. Il est vrai que cette fameuse soirée fut agrémentée d’une légère prise de psychotrope, mais ce n’est qu’un détail, une discrète référence aux dérèglements des sens d’une jeunesse ivre d’oser et non pas la cause de ce qui va suivre. Le film a été tourné juste après les événements de mai.

Simon ne tarde pas à comprendre que en fait de délire il s’agit plutôt de sauts dans le temps. Parcourant ainsi le passé proche, il redécouvre les états antérieurs de son appartement, croise la jolie locataire des années 30, se cogne à des murs qui n’existent pas, en traversent d’autres qui n’existent plus. Par le jeu du montage, Benayoun fait co-exister différents espaces-temps : le jeune peintre déambule dans Paris, en deux pas il enjambera plusieurs années.

 

 


 

Il est sans doute possible de diviser le film en trois mouvements : le premier serait un questionnement sur l’art, sa fonction, sa place dans la cité ; le deuxième serait l’exploration des possibilités qu’offrent le voyage dans le temps ; le troisième, enfin, serait un développement souterrain d’une certaine approche ou définition du cinéma. Replacer dans la narration, ces trois mouvements correspondraient à la vie de couple et d’artiste, à la découverte de l’étonnante faculté et à la remise en cause de la place centrale qu’occupe la peinture pour Simon, au retour au présent, à une « normalité » (la partie la moins convaincante, et pourtant…).

Petite visite de l’œuvre par l’intermédiaire d’un pot-pourri de phrases extraites des dialogues et reconstruites d’oreilles et de mémoire :

 

-         Le jeune peintre se lamente : L’art moderne est contre moi.

-         Le dandy (interprété par un Gainsbourg fébrile (le tremblement de ses doigts)): Tu crois en la vision démodée, en la toile blanche. Il y un type qui aplatit des plaques de cuivres contre un mur au bulldozer avant de les exposer. S’en suit une énumération dans l’esprit d’Oeuvres d’Edouard Levé. Tout le monde est artiste. L’art moderne est gâteux, il est en train de mourir. Demain, on achètera du brut, de l’aliéné, demain on parlera de non-artistes**. Où en sommes-nous : au royaume du clin d’œil, le clin d’œil ce n’est pas le regard.

 

-  Le dandy (une réplique magnifique, plus encore dite par Gainsbourg) : Je commence une phrase. Le début appartient au passé et tant que je parle sa conclusion appartient à l’avenir, et le reste tant que je n’ai pas fini ma phrase. Et quand je l’ai finie elle appartient toute entière au passé, non ? Réponse pleine de malice du jeune peintre : Et moi si je ne te réponds pas, ma réplique appartient donc perpétuellement à l’avenir alors que dans ma pensée elle est dans le passé puisque j’y ai pensé.

 

-         Le dandy : Le sourire comme le rêve est une demi fabrication.

-         Réponse du peintre : Au-delà de cette fabrication, il y a autre chose, de petits éclats de réalité, nets… Dans le temps comme dans l’espace, il y a des illusions d’optiques. Parvenir en arrière. Se rattraper soi même à la course. Le temps vit, demeure, nous passons.

 

-         Le dandy : Au lieu de spéculer sur le hasard, il faut séduire. Bouleverser la notion du temps : consacrer sa vie à une femme. Tout s’arrête et tout court.

 

Benayoun questionne : quel jour sommes-nous : au début de l’été 68 ou dans le Paris des années 30 ? Est-il possible, entre les deux rives de la pellicule, de se baigner deux fois dans le même fleuve ? Il dresse le portrait d’une puissance double du cinéma : la capacité du montage à reconstruire le temps à sa guise, la possibilité par la projection de reconduire une séance et de replonger dans le même film (en inversant les pôles, un seul et même film serait le long ruban de cellophane de cette vie en demi-sommeil des salles obscures). Que met en scène Robert Benayoun, si ce n’est l’éclat de réalité propre au médium – les séquences importées de « l’étude sur Paris » tournée par André Sauvage en 1927 (la capacité de surgissement intact de ces images en 2011) – et, paradoxalement, comme le revers de la médaille, le pouvoir onirique du cinéma. Les éclats de réalité seraient-ils le sur-réel et le cinéma ne serait-il qu’une histoire de fantômes ? Disjoint de la « vie courante », Paris n’existe pas plus dans les tours de St Blaise qui reflètent le soleil doré de la fin de ce jour que dans les photographies silencieuses d’Eugène Atget. Disjoint de la « plate réalité », il est possible de rebrousser chemin, de reprendre ses propres pas, de re-vivre, de réparer à l’instar de notre jeune peintre les erreurs éventuelles, de ne pas nourrir la masse des regrets et d’agir avec le savoir du futur là où nous nous étions tus, ou même, comble de l’érotisme et séquence en point d’orgue du film, d’avoir plusieurs amours dans un même instant, de posséder tous les temps en un instant.

 

Et la mort dans tout cela semble interroger Robert Benayoun : est-elle l’arrêt du temps ou bien n’est-elle qu’une réalité qui s’ajoute à la notre ?... Des fantômes toujours… Quels jours sommes-nous ? « Aujourd’hui » répondent Simon et Angéla, couple plus toujours jeune pas encore vieux, de retour à une vie sociale et maritale apaisée. Que reste-t-il, au final, des temporalités qui peuplent un individus de la pire espèce, c'est-à-dire l’humaine, du cinéma consumé dans ses diverses strates, de ce rêve d’à rebours ? - Une photographie, celle que contemple au dernier plan le jeune couple légitime assis au jardin (une peinture ;)), la trace figée du passage du temps, c'est-à-dire/c’est dire la mélancolie.

 

http://www.youtube.com/watch?v=v7CWlDXSdPQ

 

aa

 

 

* Interview de Richard Leduc : http://www.tetedechou.com/les-interviews-exclu/richard-leduc.html

 

 

** Ce lien pour le pont qu’il propose du coté de l’art brut, bien que la citation du film de Robert Benayoun « on achètera de l’aliéné » soit à notre sens connotée négativement.

http://animulavagula.hautetfort.com/archive/2009/10/26/art-brut-puissance-4.html

Les commentaires sont fermés.