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24/03/2011

Mythique / Mystique

L'étrange affaire Angélica. Une étrange affaire, en effet, ainsi que le pensent plusieurs personnages de la pension où vit Isaac, le jeune protagoniste, juif séfarade portugais, photographe de son état. Pour ce qui est de l'étrange, la propriétaire des lieux ne va-t-elle pas jusqu'à évoquer ce qui remue dans la lie la plus crasse et sombre des tourments humains, un ensorcellement, un pacte avec les forces païennes du diable? Un diable qui n'est pourtant jamais cité même si il affleure dans la peur de la brave dame. Le film conserve de bout en bout, même dans son fantastique apparent, une forme de grâce qui défit toutes les impuretés.

Une étrange affaire, donc; mais de quelle affaire réellement nous entretient Manoël de Oliveira, dernier cinéaste des temps du muet, vigie la plus avancée près de la ligne de front où se disputent le jour et la nuit, suricate du désert, sentinelle à la frontière du monde des hommes? Trêve de lyrisme. Passons tout d'abord un coup de chapeau et un coup de gueule. Ce dernier film du maître portugais est un chef d'œuvre. Il ne s'agit pas d'un avis personnel, marqué par les goûts, changeant, fluctuant d'un individu à un autre; tout n'est pas relatif, la beauté existe, et elle fut par exemple acide de s'assoir sur les genoux d'Arthur (Rimb'). Si le saisissement nous pousse au corps en surprenant par exemple le sourire franc d'une jeune femme à la chevelure de jais aux reflets obsidiennes (blond éclatant dans le film) - sentiment de la beauté venu d'un des lointains de nos êtres -, il en est allé semblablement, et bien que nous soyons moitié homme moitié chien, alors que le vieux maître portugais nous racontait cette histoire en plans magistraux.

Alors qu'est-ce qui mue, en plein fête du cinéma (3€50 la place low cost) la foule des spectateurs, dont les différentes expectorations n'auront pas réussi à me distraire de l'envoutement dont j'ai été victime à mon tour, après Isaac, et par contamination de pellicule, a séché à gué, et pour les survivants à s'ébrouer bruyamment durant le générique de fin et alors que résonnaient le chant des journaliers travaillant aux vignes puis quelques notes erratiques de Chopin? - Le beauté n'est-elle pas la même pour tous? - Elle était pourtant là, presque aussi tangible et renversante que le parfum d'une chevelure d'andésite. Remonte à ma mémoire, pire qu'une crise de pituite, l'invective des Straub lors d'une présentation de Sicilia! à la Sorbonne Nouvelle dans un amphithéâtre bourré à caquer, tandis que la salle, pareillement, s'était détendue tel un ressort soudain libéré, éparpillant ses étudiants un peu partout dans les travées, beaucoup s'épanchant en applaudissements nourris - clap clap -, étouffant le quatuor à cordes du bouleversant final. Les foudres de Zeus!

Oliveira a 102 ans. Comment filme-t-on lorsque l'on a un siècle de vie et de cinéma? Que voit-on au bout de tous ces printemps éclos,de cette expérience acquise? La mémoire décidément me joue un mauvais tour. Derechef, remonte, draguer par le fond, au milieu d'une mobylette rouillée, d'une vieille bicyclette démantibulée, d'une tortue mécontente d'être dérangée en son repère, les propos d'un professeur, qui fut en son temps chargé de mission auprès de Jack Lang et qui ne s'est jamais réellement remis d'avoir surpris en culotte courte, caché derrière un buisson, Godard en plein tournage, et qui disait à propos du vieux maître portugais qu'il racontait bien des histoires (et quel conteur, surtout ces dernières années, où chaque film s'articule autour d'un argument qui en serait le nœud gordien) mais d'outre tombe, qu'il filmait par delà l'expérience de la mort. Je crois que c'était à propos de Inquiétude. La mémoire a une fâcheuse tendance à nous tourner le dos lorsque nous essayons de la convoquer manu militari.

Le vieux maître n'a semble-t-il pas de difficulté avec sa propre mémoire, en a-t-il d'ailleurs encore l'utilité? Il s'est allégé du poids du monde, ou le poids du monde est passé entièrement en lui; il ne porte plus la poutre de Pedro Macao, il a laissé dans le rétroviseur le temps enfui pour effectuer ce Voyage au début monde qu'il a tourné en 1997 avec le regretté Marcello Mastroianni. De nombreux observateurs mettent l'accent sur l'âge canonique du réalisateur afin de mieux souligner l'éventuel caractère « post moderne », « post  temps » de son geste, de sa manière. A notre sens, on devrait plutôt parler « d'ante » - comme dans « antédiluvien » - d'un regard devenu sans âge. Il est possible que cet homme perçoive le monde (ses mythes, son histoire, son présent, ses arts) du tombeau; mais le sépulcre c'est bien « l'ici-bas » et c'est cet ici-bas dont il s'attache à rendre le spectre. Le vieux maître est devenu démiurge à nos yeux écarquillés. Il est devant Dieu et en avant nous, c'est cela raconter du tombeau. Le vieux maître ne se pose plus la question du pourquoi il y aurait quelque chose plutôt que rien, mais dialogue directement avec le lieu de l'origine du monde. Le vieux maître est un des protagonistes du Timée.

Pouvait-il utiliser un autre média – ce démiurge, « Dieu est en moi » répète Isaac– que le film, ce filet à papillon, ce tombeau du temps, cette glaise qui s'imprégne de la matière et re-donne le vivant? Le démiurge ne peut que user, pour reprendre les concepts forgés par Siegfried Kracauer, de la « caméra-réalité » et de son pouvoir « d'estrangement », vieux mot dont les traducteurs de Kracauer soulignent l'usage fait par Montaigne et qu'ils définissent par « le devenir étranger de la réalité qu'elle (la caméra) enregistre ». Qu'elle est donc sous ce titre digne d'Edgard Poe cette étrange affaire Angélica? Une affaire d'ange et de tombeau, de bruits du monde et de nature du travail; l'affaire d'un jeune homme juif errant en amour et d'un sourire de Joconde; d'un sansonnet et d'un camion qui passe; affaire de Dieu et d'Abraham. Nous répondrions bien, c'est l'affaire du cinéma, d'une fenêtre entrebâillée entre le dedans et le dehors, et d'un homme qui se tient debout dans cet entre-deux.

Nous alignons nos lignes pauvres et de L'étrange affaire Angélica il est peu question. Il nous faudrait emprunter les mots du poète pour dévider cette œuvre tissé serré sans en altérer la beauté. Allez voir. Il s'agissait d'être un court instant thuriféraire; nous souhaitons, du fond de notre cœur rouge et noir, au vieux maître ce que Maurice Blanchot écrit in fine dans « L'instant de ma mort » : « l'instant de ma mort désormais toujours en instance ».


aa

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