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31/03/2011

Les soleils noirs

Soleils Noirs est le titre qu'Albertine Sarrazin prévoyait de donner à son roman L'astragale. Roman qu'elle écrivit en prison en 1964. Rappel des faits : Albertine, (la Anne du roman) après avoir été mise au cachot pour avoir embrassé ou plus une autre détenue s'évade et saute d'un mur de 10 m de haut. A la réception, elle se brise l'astragale, cet os du coeur immigré près du talon entre tibia et péroné. Gisante, elle est recueillie par Julien Sarrazin, jeune malfrat, qui sera l'amour de sa vie.

Dans la petite exposition cinéma et surréalisme de la librairie le Flâneur des deux rives était exposée une photographie figurant de dos, sans que nous en voyons les têtes, deux mains – une féminine et une masculine – reliées par des menottes à leur poignet. Guy Doumayrou est peut-être l'auteur du cliché, ou de la légende qui nous a marqué et qui dit ceci : « Tout film dont on ne peut tirer cette image sera jugé mauvais ».

Bondir de 10 m pour courir à la liberté, c'est sauté des fenêtres éclairées au 3ème étage de ce funeste carrefour. Existent des géographies sidérales écrit Guy Doumeyrou. Lamine Dieng n'échappa pas à la nuit ni aux forces de l'ordre. En hommage inarticulé : L'Astragale « petit roman d'amour pour Julien » débute ainsi.

Untitled from Ismaël BONHOMME on Vimeo.

Il en faut s'en doute des revenus pour vivre peinard dans ces appartements éclairés.

Qui pour la tranquillité de ses deux oreilles, une nuit, se fendit de cet appel, de ce 17?

Albertine fixa son nom d'orpheline en Sarrazin – ça a du sens -; elle vécut littéralement l'amour que suggère la photo exposée au Flâneur des deux rives, entre deux gendarmes, entre deux incarcérations. Jusqu'au jour, à 30 ans, où elle creva sous la coupe d'anesthésistes incompétents des suites d'une énième opération de ce petit os inconsolable.

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27/03/2011

Les mains vides

Dans le monde du travail, les études comportementales se multiplient. Des sociétés "bienveillantes" analysent nos moindre gestes pour essayer d'y déceler des carences affectives et morales. On nous annonce que nos mains nous "trahissent". Zut. Qu'on les croise et la sentence d'arrogance les accompagne. Qu'on les mette dans le dos et vlan, nous voici timides. Dans les poches, le style parait rebelle. Bien en l'air, on pourrait se meprendre sur une attaque. Le long du corps, pas mieux. Nos pauvres mains deviennent bien encombrantes. En sortant de ces "formations", la honte gagne mais c'était peut-être le but de tels rendez-vous.

A l'encontre de ces réductions, le cinema semble suggérer autre chose pour nos mains. Y compris récemment. Le travail cinématographique de Christophe Loizillon, par exemple dans son court-métrage Les mains, restitue de la compléxité, de l'ambiguité à ces petits "bouts" de nous-mêmes. Cinq amis du réalisateur les présentent devant la caméra. Le dispositif filme ces mains en plan fixe, au dessus d'une table, avec un éclairage simple. Chacune des personnes (dont on ne voit jamais les visages mais dont on entend les voix en off) évoque leur aspect . Puis vite, le sujet déborde, l'affectif affleure. Des souvenirs, de l'incertitude, du désir façonne les témoignages. Le temps se fait charnel. Les mains "s'envisagent" au plan avec une grande intensité. Ici, il ne s'agit pas de dévoiler des problèmes de communication mais plutôt de mettre à nu des objets sensibles. L'émotion comparait avec les mains dans le temps de la captation.

http://www.6nema.com/agatfilms/court-metrage/les-mains-2112

Dans un autre de ses films Ma caméra et moi, Loizillon fait coexister, ou plutôt s'entrechoquer, le désir qui passe par les yeux au désir qui passe par les mains. Le personnage Max (un des premiers roles de Zinedine Soualem), dont l'obsession est de tout filmer, tombe amoureux d'une masseuse aveugle. Les linéaments de la comédie se tissent sur le refus de la prévalence d'un sens par rapport à l'autre. Les mains en savent tout autant que les yeux, dans la séduction et dans l'art de faire souffrir. Elles sont tout aussi cruelles. Et ce "fou d'image" apprend à voir par les mains. Comme un reflet impensé. La caméra filme autrement de façon plus spectrale. Nicolas Philibert, dans un beau texte sur Loizillon, parle de "leçon de regard" (http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/entrees-thematiques_830/...).  Un regard où cela serait les choses (la vie, l'amour, pas seulement l'art) qui se mettraient à nous regarder.

Le dernier plan de Vertigo laissait James Stewart les mains vides. Peut-être n'etaient-elles pas l'expression d'un manque mais l'image de ce qui demeure au sein de l'insaissable. Ces mains là ne se laissent pas résoudre en idendité. Si elles tendent vers le mutisme, c'est parce qu'elles paraissent "reconnu par l'inconnaissable" (Celan). Au temps achevé des déterminations, ces mains vides opposent un temps infini et démesuré. Du temps ouvert.

Et comme Julien Prévieux dans ses fameuses Lettres de non motivation (http://www.previeux.net/), on n'oubliera pas que toutes les poignées de mains ne se valent pas et que leur sens varient du tout au tout.

 

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24/03/2011

Mythique / Mystique

L'étrange affaire Angélica. Une étrange affaire, en effet, ainsi que le pensent plusieurs personnages de la pension où vit Isaac, le jeune protagoniste, juif séfarade portugais, photographe de son état. Pour ce qui est de l'étrange, la propriétaire des lieux ne va-t-elle pas jusqu'à évoquer ce qui remue dans la lie la plus crasse et sombre des tourments humains, un ensorcellement, un pacte avec les forces païennes du diable? Un diable qui n'est pourtant jamais cité même si il affleure dans la peur de la brave dame. Le film conserve de bout en bout, même dans son fantastique apparent, une forme de grâce qui défit toutes les impuretés.

Une étrange affaire, donc; mais de quelle affaire réellement nous entretient Manoël de Oliveira, dernier cinéaste des temps du muet, vigie la plus avancée près de la ligne de front où se disputent le jour et la nuit, suricate du désert, sentinelle à la frontière du monde des hommes? Trêve de lyrisme. Passons tout d'abord un coup de chapeau et un coup de gueule. Ce dernier film du maître portugais est un chef d'œuvre. Il ne s'agit pas d'un avis personnel, marqué par les goûts, changeant, fluctuant d'un individu à un autre; tout n'est pas relatif, la beauté existe, et elle fut par exemple acide de s'assoir sur les genoux d'Arthur (Rimb'). Si le saisissement nous pousse au corps en surprenant par exemple le sourire franc d'une jeune femme à la chevelure de jais aux reflets obsidiennes (blond éclatant dans le film) - sentiment de la beauté venu d'un des lointains de nos êtres -, il en est allé semblablement, et bien que nous soyons moitié homme moitié chien, alors que le vieux maître portugais nous racontait cette histoire en plans magistraux.

Alors qu'est-ce qui mue, en plein fête du cinéma (3€50 la place low cost) la foule des spectateurs, dont les différentes expectorations n'auront pas réussi à me distraire de l'envoutement dont j'ai été victime à mon tour, après Isaac, et par contamination de pellicule, a séché à gué, et pour les survivants à s'ébrouer bruyamment durant le générique de fin et alors que résonnaient le chant des journaliers travaillant aux vignes puis quelques notes erratiques de Chopin? - Le beauté n'est-elle pas la même pour tous? - Elle était pourtant là, presque aussi tangible et renversante que le parfum d'une chevelure d'andésite. Remonte à ma mémoire, pire qu'une crise de pituite, l'invective des Straub lors d'une présentation de Sicilia! à la Sorbonne Nouvelle dans un amphithéâtre bourré à caquer, tandis que la salle, pareillement, s'était détendue tel un ressort soudain libéré, éparpillant ses étudiants un peu partout dans les travées, beaucoup s'épanchant en applaudissements nourris - clap clap -, étouffant le quatuor à cordes du bouleversant final. Les foudres de Zeus!

Oliveira a 102 ans. Comment filme-t-on lorsque l'on a un siècle de vie et de cinéma? Que voit-on au bout de tous ces printemps éclos,de cette expérience acquise? La mémoire décidément me joue un mauvais tour. Derechef, remonte, draguer par le fond, au milieu d'une mobylette rouillée, d'une vieille bicyclette démantibulée, d'une tortue mécontente d'être dérangée en son repère, les propos d'un professeur, qui fut en son temps chargé de mission auprès de Jack Lang et qui ne s'est jamais réellement remis d'avoir surpris en culotte courte, caché derrière un buisson, Godard en plein tournage, et qui disait à propos du vieux maître portugais qu'il racontait bien des histoires (et quel conteur, surtout ces dernières années, où chaque film s'articule autour d'un argument qui en serait le nœud gordien) mais d'outre tombe, qu'il filmait par delà l'expérience de la mort. Je crois que c'était à propos de Inquiétude. La mémoire a une fâcheuse tendance à nous tourner le dos lorsque nous essayons de la convoquer manu militari.

Le vieux maître n'a semble-t-il pas de difficulté avec sa propre mémoire, en a-t-il d'ailleurs encore l'utilité? Il s'est allégé du poids du monde, ou le poids du monde est passé entièrement en lui; il ne porte plus la poutre de Pedro Macao, il a laissé dans le rétroviseur le temps enfui pour effectuer ce Voyage au début monde qu'il a tourné en 1997 avec le regretté Marcello Mastroianni. De nombreux observateurs mettent l'accent sur l'âge canonique du réalisateur afin de mieux souligner l'éventuel caractère « post moderne », « post  temps » de son geste, de sa manière. A notre sens, on devrait plutôt parler « d'ante » - comme dans « antédiluvien » - d'un regard devenu sans âge. Il est possible que cet homme perçoive le monde (ses mythes, son histoire, son présent, ses arts) du tombeau; mais le sépulcre c'est bien « l'ici-bas » et c'est cet ici-bas dont il s'attache à rendre le spectre. Le vieux maître est devenu démiurge à nos yeux écarquillés. Il est devant Dieu et en avant nous, c'est cela raconter du tombeau. Le vieux maître ne se pose plus la question du pourquoi il y aurait quelque chose plutôt que rien, mais dialogue directement avec le lieu de l'origine du monde. Le vieux maître est un des protagonistes du Timée.

Pouvait-il utiliser un autre média – ce démiurge, « Dieu est en moi » répète Isaac– que le film, ce filet à papillon, ce tombeau du temps, cette glaise qui s'imprégne de la matière et re-donne le vivant? Le démiurge ne peut que user, pour reprendre les concepts forgés par Siegfried Kracauer, de la « caméra-réalité » et de son pouvoir « d'estrangement », vieux mot dont les traducteurs de Kracauer soulignent l'usage fait par Montaigne et qu'ils définissent par « le devenir étranger de la réalité qu'elle (la caméra) enregistre ». Qu'elle est donc sous ce titre digne d'Edgard Poe cette étrange affaire Angélica? Une affaire d'ange et de tombeau, de bruits du monde et de nature du travail; l'affaire d'un jeune homme juif errant en amour et d'un sourire de Joconde; d'un sansonnet et d'un camion qui passe; affaire de Dieu et d'Abraham. Nous répondrions bien, c'est l'affaire du cinéma, d'une fenêtre entrebâillée entre le dedans et le dehors, et d'un homme qui se tient debout dans cet entre-deux.

Nous alignons nos lignes pauvres et de L'étrange affaire Angélica il est peu question. Il nous faudrait emprunter les mots du poète pour dévider cette œuvre tissé serré sans en altérer la beauté. Allez voir. Il s'agissait d'être un court instant thuriféraire; nous souhaitons, du fond de notre cœur rouge et noir, au vieux maître ce que Maurice Blanchot écrit in fine dans « L'instant de ma mort » : « l'instant de ma mort désormais toujours en instance ».


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