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04/04/2011

Histoire de cheveux

A l'automne dernier, la télévision a programmé très tardivement un film de Boris Lehman intitulé Histoire de mes cheveux. La décevante tournée cathodique du soir s'averait sauvée par ce film magique. Les premières minutes laissaient présager d'un immense réalisateur. La volée de bois vert que les internautes ont réservée au film force à sortir de la réserve. Il faut monter au créneau pour défendre les fragments de ce rêve en bande, fut-ce quelques mois après.

A l'origine de ce film, on peut lire l'extraordinaire projet de Lehman:

http://www.borislehman.be/pages/projet09.html

Les références vastes et multiples indiquent la portée universelle et personnelle du projet. Les premières images (les seules que nous évoqueront) montrent Lehman assis seul sur un banc, dans un square, entouré d'arbres rougissants. D'après ce que l'on sait du "sujet", la tête présenté assume les vestiges de la perte d'une crinière. Plutôt qu'une lamentation sur le temps écoulé, le plan d'après découvre la chevelure rousse d'une jeune fille à la beauté renversante. Puis en gros plan, l'oeil du documentariste. Et de nouveau, les flamboiements de cette chevelure rousse. Comme si de l'instabilité du temps perdu, l'intensité du voir pouvait tenter la révélation du présent. Le plan suivant prolonge cette instabilité: on voit Lehman se suspendre à un saule-pleureur (porterait-il bien son nom?) et se balancer, au gré du vent, avec l'arbre...On ne se remet pas de cette image qui doit sans doute à l'héritage surréaliste. Car ce n'est ni la fantasmagorie pure, ni le réel qui sont ainsi recherchés mais plutôt la compénétration des deux dans ce qui n'est pas encore éclos. Certes, les cheveux tombent, la mort est saisie sur le vif. Mais de la détresse nait une présence enigmatique. L'instant vu devient un temps pour prendre corps. Le plan se donne l'occasion de se faire corps étranger, à soi-même et au temps (le vieillissement), et de retrouver l'intensité du désir. L'arbre lui-même n'est-il pas que le reflet de ce temps inhabité?

Un livre récent entreprend une assez proche suspension du temps, avec quasiment le même titre, Histoire de cheveux d'Alan Pauls. L'auteur argentin, plus jeune que Lehman, n'a pas à se soucier d'une calvitie accusatrice. Une autre atrocité le taraude: se faire couper les cheveux. Depuis son adolescence s'accumule un infini lacis de coupes ratées. Il a beau multiplier les salons, même les plus lamentables, essayer tous les styles de coupes, y compris afro (avec un magnifique hommage à ce style afro par le biais de l'analyse pertinente qu'il fait du film d' Agnès Varda, Black Panther Newsreel), rien n'y fait. Le démon de l'irrégularité crée l'expérience décuplée de la deception. Supporter son réflet dans le miroir dépasse la durée des vingt minutes de coupe pour se mesurer à l'aune d'une vie entière. Quel pis-aller pour retrouver alors un peu d'espoir? Peut-être l'experience que tente l'auteur dans les salles obscures: s'endormir pendant la séance puis ouvrir les yeux par hasard, et retrouver du sortilège "uniquement parce que c'est la première chose qu'on voit, et parce que celui qui se reveille le voit au moment où il est le plus vulnérable, juste avant que les précautions, la distance, la méfiance, tout le système de défense bien diversifié s'organise à nouveau et se mette sur le qui-vive". Au cinéma, Pauls  se soumet ainsi au charme, presque infaillible, de la première chose qu'il aperçoit sur l'écran ("un visage féminin, un pan de mur grignoté par une plante grimpante, une avenue fourmillant de monde, un troupeau d'animaux). Au salon de coiffure, s'endormir sur le siège d'une shampoigneuse permet de tolerer quelque peu le désastre à venir. Le roman se construit sur le refus de fermer le questionnement au sujet de la vie ou des coupes de cheveux. Ces dernières ne s'envisagent plus comme un frein au désordre mais plutôt comme ce qui hallucine une direction. Une vision qui voit un horizon. Garder le temps ouvert dans ses discontinuités (souvenirs, songes, hallucinations) multiplie nos êtres fantomatiques et crée un suspension du temps, différente de celle de Lehman, mais tout aussi réelle. Le narrateur finira pas trouver un coiffeur génial qui quitterra malheureusement Buenos Aires aussitôt. Avant de disparaitre, entre parole et larme, le coiffeur fera cet aveu: "écoutez, écoutez donc cette harpe (le cliquetis des ciseaux) et dites moi à quoi ça ressemble. Dites moi si ce ne sont pas les doigt d'une âme en peine qui grattent les dos du courant depuis le fond du ruisseau". Mais c'est déjà une autre histoire:

http://www.chronicart.com/livres/chronique.php?id=11357

Reliant dans un bref cycle le commencement (Pauls) et la fin (Lehman), ces expériences tirées des cheveux séparent leur image de leur pure signification en créant des enigmes apparentes. Elles echappent pour un temps à la pétrification de l'Histoire, celle précisement qui nous rappelle que les cheveux du Che avait été mis aux enchères par de puants soldats...

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