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08/04/2011

Bile noire / bile rouge – partie 1

Repartons de la périphérie et de là http://www.youtube.com/watch?v=v7CWlDXSdPQ, de ce sentiment qui a son terreau dans les terrains vagues et qui s'y nourrit en come back. Repartons du premier plan de L'année suivante d'Isabelle Czajka, où nous rencontrons Emmanuelle/Anaïs Demoustier cueillant quelques mûres en remontant un chemin a l'apparence sauvage mais qui aboutit en surplomb de la ville tentaculaire. C'est l'été : gazouillements d'oiseaux, bourdonnements d'insectes; la jeune fille de 17 ans marche un livre à la main, silencieuse (« je sais à quoi tu penses » aurait dit le Godard des Histoires du Cinéma). Tu penses à la mélancolie qui t'envahit – déjà. Tu regardes en direction du centre, vers ce Paris lointain pris entre ses phares, Tour Eiffel et butte Montmartre, de la banlieue grise, en marge – déjà.

Anaïs Demoustier

 

 

 

 

La puissance mystérieuse de la nature a cédé sa place à une autre jungle faite d'asphalte et de béton. Il y a ici une inversion. Désormais la ville n'est plus cernée de bois sombres et inquiétants ou d'étendues herbeuses et paisibles, mais c'est bien une goutte de verdure qui résiste à la métropole gourmande et qui constitue le dernier refuge. La mélancolie avance sa langue râpeuse dans la part de vert manquante à ce dégradé de gris. Je sais à quoi tu penses, tu penses à cette part manquante, tu penses au divisé au coeur de l'unité - déjà irréconciliable. Et tu dis, parlant de toi à la troisième personne, en voix off : « Elle avait envie d'être ailleurs, mais aller ailleurs c'était compliqué. Elle se demandait ce qu'elle allait devenir. Tout ce temps devant elle. »

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Bile noire. Isabelle Czajka a dit quelque part : « C'est sans doute parce que j'ai souvent le sentiment assez mélancolique que tout pourrait être mieux ». L'année suivante est cette année scolaire qui doit amener Emmanuelle au bac, alors qu'en cette fin d'été (la terrible période pour les bileux de la fin août début septembre et beau titre au passage d'Olivier Assayas) elle perd son père emporté par une longue maladie. Tel est l'argument. La vérité du film et sa beauté âpre sont bien au delà : elle tient dans le passage des saisons à peine marquée par quelques feuilles mortes prises dans une grille ou une averse de neige à la station du RER; au défilement des enseignes commerciales sur la transparence de la vitre d'un bus (les signes sont parmi nous aurait rajouté le Godard des Histoires du Cinéma); à l'écran que forme l'abri de la même ligne de bus, où, sous le regard impassible d'une jeune femme en sous vêtements, un homme, à l'arrière plan, s'assoit dans un fauteuil rouge mis à la vente et en présentation à même la chaussée, tandis qu'une jeune femme coure avec son sac de course alors que quelque part une sirène résonne. Deux plans fatiguées, bressonniens, d'une réalité également fatiguée. Pourtant il était encore possible à l'orée des années 70 de sortir de l'agglomération parisienne en pleine mutation pour rallier quelques campagnes proches comme le démontrent par exemple Quatre nuits d'un rêveurs. Deux architectures de plans plus complexes qu'il n'y paraît. Aller voir.

Il y a des films qui marquent, qui vous laisse une empreinte dont la précision tient au climat des images. Certes Isabelle Czajka filme des hommes sans qualité engloutis dans un environnement commercial agressif; certes, elle filme l'étrangeté de la ville indistincte, l'entassement d'immeubles partout les mêmes, les zones industrielles et marchandes partout les mêmes, un effondrement du sens, une déshumanisation à l'oeuvre et l'exil intérieur d'une adolescente; mais je crois surtout qu'elle saisit le travail de la mélancolie et un hiatus – non pas une rupture : un hiatus, à l'exemple de ce non effet de montage qui devient du même coup un effet, de cette non transition entre une scène où, allongée une dernière fois dans l'herbe folle du parc, Emmanuelle se relève pour s'enfoncer dans un taillis, comme si elle descendait – par glissement – dans la séquence qui suit immédiatement et qui est celle de l'enterrement. Même vêtements du quotidien hors des codes du deuil. Un hiatus manifeste également dans le son des mottes de terres tombant sur le bois du cercueil et une cérémonie funèbre comme anodine filmée de loin, prise elle aussi dans le pétrin urbain. Un mort comme déjà absent. Une absence/béance qui avale la jeune fille, incapable dans cet instant publique, d'émotions apparentes, mais qui seule se retourne en direction de l'enclos/Styx.

Orphée

 

 

 

 

 

Dès lors, l'humeur noire sera sont lot. Brel aurait chanté « elle ne fera qu'attendre, avant que d'être à vendre ». « Elle croit que les années suivantes aussi elle a perdu son temps » dira-t-elle. Le chagrin passera par la présence de la voix enregistrée sur magnétophone et non par l'image. Inquiet de son silence, elle se retourna et ne saisit que l'air inconsistant, et ce malgré ce que lui affirme sa mère/Ariane Ascaride : « c'est moins grave pour toi, t'es jeune, tu as la vie devant toi ». Isabelle Czajka dresse le portrait implacable de la mélancolie, de « La révolte de l'âme contre le deuil, qui a dévalorisé chez eux la jouissance du beau » (Freud) : impossibilité du deuil, de passer outre pour la jeune fille suivie d'une forme d'anéantissement en soi (« regarde le négatif en lui et séjourne en lui » (Hegel)) -, de retranchement, « Ce qu'elle a préféré dans ce travail c'est le trajet et la pause » dira-t-elle, indifférence à la signification de la perte (la perte comme une énigme irrésolue), capacité d'imagination jusqu'à l'hallucination afin de maintenir dans le présent ce qui n'est plus (scène où Emmanuelle parle au spectre de son père).

 

Laissons là la thèse de quatrième cycle et la corrélation entre mélancolie et cinéma. Il apparaît évident que le cinéma comme la photographie inscrit sur pellicule l'idée de la perte du réel/instant alors même qu'il établit par ce geste la survie du réel/instant. Le pouvoir hallucinatoire et la quasi confusion entre perception et représentation fondent le dispositif de la projection. Nous discourons toujours sous le contrôle de Kracauer le « Chiffonnier Mélancolique ». Intéressons-nous plutôt au deux plans terminaux de L'année suivante : celui qui voit Emmanuelle s'évaporer lors de sa pause déjeuner, assise, seule, sur un banc d'un centre commercial, dans son devenir fantôme. Je me demande si par cet effet Isabelle Czajka ne répond pas au secret désir de son personnage : celui de disparaître, de passer définitivement dans le royaume des ombres.

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Une image saisissante de bile noire que la réalisatrice a sans doute voulu atténuer par ce plan final qui est une reprise d'une scène remémorée avec à la clef un des rares sourires d'Anaïs Demoustier, à savoir Emmanuelle enfant sur les épaules de son père, heureuse d'être parmi les signes porteurs d'espérance : les slogans colorés de la Fête de l'Humanité. Seulement, la reprise de ce plan, à notre sens, n'atténue en rien la bile noire. Que signifie-t-il? Emmanuelle, en disparaissant, rejoint-elle ce souvenir intact au fond de son âme de plomb? L'effet Koulechov pour nous joue différemment. Ce plan, aussi ensoleillé soit-il, se colore de tristesse. Il évoque une autre part manquante dont le deuil est impossible : ce vieux rêve qui bouge qui n'a plus que 707268 voix soit 1,93% aux élections présidentielles de 2007. Louise Michel qui en avait marre – déjà – des « ismes » se disait communeux. Repartons de là http://www.youtube.com/watch?v=v7CWlDXSdPQ, de ce néologisme qui recouvre communisme et malheureux, repartons de ces deux vers « versets » par Franck Venaille :

« Je voulais être noir juif et pédéraste mais je ne suis qu'un homme ordinaire.
C'est cela, communiste et désespéré. »

 

A suivre.

aa

 

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