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27/04/2011

La Bonne conduite

L'apprentissage de la conduite automobile insiste sur l'ouverture du champs de vision, comme condition à un bon déplacement dans l'espace et respect des autres usagers de la route. Et cette ouverture de la "vision" qui est si instinctive pour les glorieux du volant reste souvent le souci majeur des nombreux recalés du bitume. En plus des contrôles récurrents sur les rétros, il faudrait développer ce regard à 360 degrès pour donner enfin le sourire à sa monitrice. La philosophie hindouiste propose des exercices afin de développer cela et parvenir à une délivrance relative de l'esprit. Comme dans Karaté Kids, l'apprentissage d'une discipline se revèle alors parcours initiatique, tant l'obtention du petit papier rose parait hors de portée.

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On sait par René Daumal que Gurdjeff pratiquait des petits exercices de vision augmentée afin de redéfinir non seulement son rapport à l'espace mais surtout sa perception visuelle. A cela, il y ajoutait des pratiques parallèles pour complexifier la concentration, tel que tourner les deux pouces dans deux sens contraires pendant un long laps de temps. Sans aller aussi loin, il nous a semblé que le réalisateur Jean-Stephane Bron avait lui aussi conscience de l'extrême difficulté de l'exercice du déplacement coordonnant autant de mouvement. Son film La bonne conduite suit des leçons de pilotage d'éleves d'origine diverses pour qui la réussite à l'examen serait un précieux sésame à l'intégration. Aux leçons difficiles s'ajoutent les remarques racistes des moniteurs et l'intrusion appuyée de la vie intime. Mais le dispositif du film se fonde sur le resserrement du lien très étroit dans le cockpit. L'inimitié et le racisme ne tiennent pas longtemps face à la présence de l'autre. Et ce documentaire sur un sujet précis déborde son contenu attendu. On ne sait plus qui guide qui dans l'approche d'une réalité inconnue. Le travail sur la bande son accumule les soupirs d'hésitation, les non-dits, les excuses. Les parcours en voiture dépasse la boucle prévue et le temps gagne alors en épaisseur humaine. On quitte les rives du réel filmé en s'embarquant dans la latence d'un temps où les identités s'effritent. Da façon imprévue, le film s'approche du fantasme. Et c'est toujours par le son que de petits scketches surréalistes s'entendent alors (dans cette scène où la voiture semble hypnotisée par une jolie fille et les indications du moniteur soudainement polarisé).  Le temps de l'apprentissage aura donc "changé" mutuellement l'éleve et le "maitre". On se doute bien que le racisme ne disparait pas aussi facilement. Mais à la brutalité des premiers aveux, une curieuse remise en question de certains moniteurs laisse sourire: "j'ai jamais dit cela non??". Admirateur de Dindo, Jean-Stephane Bron n'édulcore pas les oppositions idéologiques. Faut-il croire qu'il venge la réalite comme dans l'article suivant au sujet de son dernier documentaire:

http://www.zerodeconduite.net/blog/index.php?itemid=18787

ou plutôt qu'il filme, selon l'expression d'une chronique cinématographique de Daumal, "le feu de la discontinuité"?

Nous reviendrons très vite sur ces chroniques magiques de Daumal et suivront les films de ce jeune réalisateur "suisse".

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25/04/2011

Camping 2

Pour son film Juillet à Quiberville, le réalisateur Didier Nion part d'une expérience très proche de celle de Denis Gheerbrant, à savoir qu'on en apprendra beaucoup plus sur la pesanteur du travail de l'année pendant les vacances plutôt que sur les lieux même du travail. Sortis du contexte, les témoignages se font plus encore plus personnels, liés davantage à la vie qu'à la lutte de classe. Au contraire de Gheerbrant, Didier Nion concentre son film sur la rencontre d'une famille unique, des grands-parents aux petits derniers. Pour illustrer ce pourrissement du monde du travail limitant l'avenir à une répétition, les interviews sautent d'une génération à l'autre mettant à jour le même manque d'espoir, dans des sonorités de voix différentes et des experiences presque analogues. Un air qu'on ne peut définir "hésite entre son et pensée, entre avenir et souvenir". Seul le temps de vacances et surtout celui du camping permettent la reformulation d'un malaise avec la perspective d'un horizon délinéarisé pour un temps donné, celui de ce mois de Juillet.

Et une des grandes idées de Didier Nion est d'avoir construit son documentaire sur l'absence d'un horizon donné d'emblée. Car il ne suffit pas d'aller sur la plage pour penser que soudainement tout va pour le mieux. C'est seulement en filmant des petits gestes qu'un espace de vacance devient possible. La pêche aux coquillages, les courses en bicyclette, les différentes soirées créent, au fur et à mesure, une dynamique de l'endroit qui apparait par cercles concentriques. En refusant les plans de coupes hasardeux, en serrant au plus près de sa rencontre, ce documentaire donne à l'espace une fonction de contraction, où la détente veille ce qu'elle vit. A l'infiniment clos du travail ne se substitue pas un lieu idéalisé et très ouvert. Là où le réel tend à disparaitre (la peau de chagrin du travail), le même cadre tente désormais une figuration de la vacance des mains inemployées. On se rappelle que pour Bazin, tout documentaire devait enregistrer le réel comme "un miroir qu'on promène le long du chemin". Son voeu est ici exaucé avec un miroir de poche, à la dimension petite mais inséparable de la perception d'un temps qui fissure une dimension d'éternité. Les adolescents de cette famille sont filmés dos à la mer, qu'on ne voit qu'en très lointain arrière plan, et contre "les fleurs bleues" du rêve qu'elle pourrait entretenir. Ce film donne l'impression qu'on ne peut exister que contre les lieux et les rêves vagues, dans une façon singulière de se positionner physiquement aux choses environnantes. Il n'y a pas beaucoup d'avenir espéré. Les perspectives possibles naissent du conflit entre milieu et personnage, de ce qui ne va pas de soi et comme s'il fallait créer un quant-à-soi. Les plus jeunes le vivent à la dérobée, contre le soleil. Pour les plus anciens, il s'agit d'une nouvelle vision puisque le tour de France sort du cadre télé pour passer à quelques centaines de mètre du camping-car, sans que le montage du film nous ait prévenu d'une telle apparition la rendant d'autant plus hallucinée. De même pour l'installation du panneau de baignade, premier plan du film. On n'avait jamais remarqué que ce panneau rythmait la saison avec sa mise en place puis son rangement. Ici, un plan hatif, comme un instantané, de l'installation du panneau inaugure une parenthèse de temps dont sa plus grande force est de faire exister une différence.

Avant ce film, Didier Nion avait réalisé Juillet puis après, un film aux accents rimbaldiens 17 ans. Ces films se prolongent tant au niveau de la conception que de la réalisation. 17 ans décide de suivre un des jeunes de Juillet à Quiberville dans une phase d'apprentissage du travail. Le réalisateur et le personnage se sont accrochés mutuellement l'un à l'autre pour la concrétisation de ce projet, en avouant qu'ils ne leur restaient que ça. Cet aveu en dit long sur l'implication du réalisateur et sa façon de filmer au plus près, au plus clos. Voici un bel hommage de cet autre film sur le site de l'Acid qui milite pour un autre cinéma:

http://www.lacid.fr/films-soutenus/dix-sept-ans

Quant à Didier Nion, on l'a retrouvé jury d'un festival de documentaire sur internet, où il s'agissait d'entrevoir une autre distribution possible des films:

http://www.festivalpointdoc.fr/index.html

à suivre

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21/04/2011

Patrick, le photographe?

Au début des années 80, un jeune photographe a organisé des cessions d'initiation à la photographie dans les quartiers Nords de Marseille, pour une quinzaine de jeunes adolescents. Plutôt que de pratiquer un cours, il leur a confié les appareils, à eux de faire ce qu'ils en voulaient, et photographier comme ils le souhaitaient. La réalisation d'un livret d'une dizaine de page pour chaque adolescent venait clore ce temps du stage. Vingt-cinq ans après, ces images sont exhumées de l'oubli, au travers d'un enigmatique documentaire (Bar centre des autocars) où le photographe part à la recheche des jeunes de l'époque.

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 Ce qui nous plait énormement dans ce film, c'est d'abord l'humilité rare du photographe. Reconnu par ses pairs, travaillant dans une des plus grande agence qui soit (Magnum), son gout des images outrepasse tout pour se mettre en retrait face au travail des autres. Son film se construit "à plusieurs mains", avec des clichés et des témoignages de vies, qui lui sont étrangers. Le déroulement du documentaire ne se nivelle pas à une portée symbolique mais relate différentes expositions au temps qui passe, au sens photographique du terme. Au gré de ces recherches pour retrouver ceux d'antan, il y aura de fortes déceptions car la vie a parfois mal tourné. Mais il y aura surtout des retrouvailles émues. Pour certains, ce stage avait été l'occasion d'être un peu "autre", éloigné du domaine scolaire, et de "voir des choses qu'ils ne voyaient pas dans le domaine de la vie quotidienne". Et puis c'etait l'occasion de "se forger une identité", même si ces termes nous paraissent ambigus tant les reflets, autoportaits et décadrages parsèment les prise de vues. Ouvrir le temps (et le regard) ne serait-ce que quelques fractions de secondes aura permis à certains de trouver une passion et à d'autres d'envisager que quelque chose de différent est possible, contre la "prédestination". Chacun nous raconte son histoire à partir de ce temps T du stage et comment sa vie s'est contruite depuis lors. Un autre travail commence alors pour le réalisateur. Celui de confronter deux strates de temps en prenant exactement les mêmes clichés, avec les mêmes poses qu'avant. A l'intensité des visages du passé se substitue la couleur d'un avenir vécu. Les temps a laissé des stigmates mais d'autres sourires sont venus illuminer ces visages. Le montage savant de planches contacts fait s'entrechoquer, sans continuité, le désarroi du temps indécis au récit premier devant le monde. Un chant, entre plainte et contradiction de cette plainte, accompagne l'enchainement des plans tout en semblant provenir de ce choc. Et les lieux, ces quartiers nords si souvent critiqués, sont filmés avec beaucoup d'amour.

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Au moment où le ministère de l'intérieur (?) achète 45000 nouvelles caméras pour surveiller et punir la banlieue, on se demande bien ce qu'aurait produit ces mêmes caméras si on les avaient confiés à quelques mains...

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