Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

02/05/2011

Trois cailloux pour WB

« Même rayé à mort, un simple rectangle de trente cinq millimètres peut sauver l'honneur du réel ».

AVT2_Benjamin_1237.jpg

Une évocation de WB écrite à la va comme je te pousse entre deux écoutes du Supplément de mensonge de Hubert Félix Thiefaine, une évocation de WB qui prend source dans ce court et magnifique Trois cailloux pour Walter Benjamin édité par cette non moins formidable petite maison d'édition L'Arachnoïde. De couverture rouge le petit livre (évidente évidence); il m'accompagne déjà depuis quelques semaines et m'arrache dans le métro ou le soir allongé dans mon lit (nu c'est plus sexe) des petits cris de souris. Arachnoïde cher HFT, une rime en plus, une de celle qui ne déparerait pas à « Sweet amanite phalloïde queen » : « Loth aux yeux de gélatine dans ce vieux satellite usé. Manufacture de recyclage des mélancolies hors d'usage... »

Trois petit cailloux pour trouver son chemin près du cap Cerbère, entre Port Vendres et Port Bou; « Trois noms de bêtes pour W.B. » de Pierre Michon, « Ecrire sur la frontière » par Guy Petitdemange, et enfin, le texte le plus long mais pas le moins réjouissant de Bruno Tackels « Les pirateries de Walter Benjamin bréviaire pour les malhonnêtes et autre irrécupérables ». Aller voir.

WB a rêvé d'une Grande Oeuvre qui d'un même geste rassemblerait toutes ses réflexions. Il y rêvait en chemin, les murènes à ses basques, durant ces dix heures de marches, de l'aube à l'aube, qui l'amenèrent à Port Bou sur la frontière espagnole, puisque, après son suicide, un manuscrit fut inventorié par les forces de l'ordre franquiste : liasse de feuillets qui a rejoint pour l'éternité les livres mythiques non écrits ou à jamais perdus qui fascinaient le Benjamin collectionneur et bibliophile. De cette tablette de marbre brisé dont chacune des pièces est un continent en soi, il nous reste des fragments comme autant d'illuminations. Ce petit ouvrage nous le rappelle avec émotions et force.

Dire que certains croiront que Johnny Depp est un pirate. Rigolons fort. Je ne sais pas vraiment ce que deviennent les analyses de WB une fois lues dans la petite tête des étudiants et d'autres, tout ce que je sais c'est que j'ai mal tous les 26 septembre en me représentant cet homme aimé fuyant les nazis qui s'apprêtaient à entrer dans Paname, marchant par ce pays escarpé sur fond d'obscurité et de mer d'encre, les poings sans doute serrés forts au fond de poches crevées, et arrivant épuisé dans cette anse, ce bout de tout aux allures de cul de sac, de dernière station avant l'Achéron, pour s'y donner la mort. Le jurassien chante « Quand j'ai besoin d'amour et de de fraternité, je vais voir Caïn cherchant Abel pour le plomber »... et chante encore « le jour où les terriens prendront figure humaine j'enlèverai ma cagoule pour entrer dans l'arène et je viendrais troubler de mon cri distordu les chants d'espoir qui bavent aux lèvres des statues ». Arachnoïde rime également avec « Droïde song ».

Le pirate a un peu de ventre, de petites lunettes rondes et une moustache; il est juif, il ne peut pas en être autrement. Il baladait ses caisses de bouquins comme d'autres transportent la dynamite, de gare en gare dans une Europe en naufrage (http://passouline.blog.lemonde.fr/2010/12/13/la-bibliothè...). Nous connaissons personnellement le poids des livres, de mercure lorsqu'il s'agit de les emporter de refuge en refuge, général en chef d'une petite armée. Et comme tout pirate son horizon dernier est l'étendue bleue de la mer allée avec le soleil; le scorpion préférera se piquer plutôt que d'être pris vivant – question d'honneur. Avant d'enterrer son coffre à trésor, il laisse une dernière lettre à Adorno ainsi qu'une carte postale reconstituée de mémoire par sa destinataire Mme Gurland : « Dans une situation sans issue, je n'ai d'autre choix qu'en finir. C'est dans un petit village dans les Pyrénées où personne ne me connaît que ma vie va s'achever. Je vous prie de transmettre mes pensée à mon ami Adorno et de lui expliquer la situation où je me suis vu placé. Il ne me reste pas assez de temps pour écrire toutes les lettres que j'eusse voulu écrire. »

A Adorno le soin de penser les possibilités ou non de l'art après Auschwitz. Adorno n'était sans doute pas un mordu de ciné et de culture populaire, il n'y sut pas déceler les signes avant-coureur de la catastrophe comme le fit Kracauer. Adorno ne fut pas un Stalker, juste un penseur de bureau. Nous lui préférons les trois éclaireurs que sont Walter Benjamin, Siegfried Kracauer et Ernst Bloch; trois Allemands qui ont plongé les mains et le regard dans le cataclysme pour en extraire une Promesse que nous lisons aujourd'hui entre deux petits cris de souris au chaud de l'Occident.

Ce petit livre éclaire trois des armes fourbies pour nous par WB : la piraterie, la veille, la clairière du langage. Il existe un petit animal du désert qui vit en communauté, appelons le, nommons le suricate. Il se dresse et regarde du plus loin qu'il peut les sens aux aguets, sachant la présence du danger comme une force toujours en attente de surgir. Benjamin laisse à nos contemporains une pensée capable de se tenir au coeur de la catastrophe, à hauteur d'effondrement. Guy Petitdemange écrit : « Benjamin aurait fini dans la fosse commune. Dernier lieu commun des sans nom et des vaincus, l'Histoire même pour tous ceux qui attendent le Messie, lequel pour Kafka viendra non pas le dernier jour mais juste après?... Ecrire pour Benjamin? Se tenir, de toute son attention, sur cette frontière dans l'Histoire avec pour horizon cet indéfini. »

Trois petit cailloux qui nous désignent la voie, une voix qui résonne dans la dernière page de Surveiller et punir, une voie empruntée par, par exemple, Bruce Bégout et son concept hérité de Georges Orwell de « décence ordinaire », par Philippe Nassif et sa Lutte initiale, par Slavoj Zizeck, par Baudoin de Bodinat, par l'encyclopédie des nuisances, par enfin Serge Margel qui écrit dans ce livre séminal Logique de la Nature « Notre dernière chance serait de faire durer l'apocalypse – vivre à hauteur d'apocalypse pour maintenir la promesse – en construisant une logique du fantôme, un lieu de survie, une pensée de l'être, de l'essence, de la nature, comme horizon ultime et comme destin d'une histoire qui, un jour, pourra peut-être ne plus se dire « notre histoire ». Un jour viendra, où l'âme saura qu'elle n'est qu'apocalypse ».

Buster Keaton.jpg

Alors oui, et le cinéma là dedans?

P 29 de notre petit livre rouge : « L'image, « ma grande, ma primitive passion ». - Une telle prise de conscience n'est pas pour Benjamin l'affaire des seuls concepts. Il n'y aurait qu'un moyen, qu'un medium pour donner vue sur cette autre issue, sur la sortie : la remémoration, l'éclair, l'éclaircie soudaine, le jaillissement de lumière, fugace, aveuglant qui montre un autre visage des autres et des choses. » Il y a là un gai savoir pour tous ceux qui dans leur vie ont un jour hésiter entre « un révolver, un speedball ou un whisky »!

http://www.arachno.org/

aa

Commentaires

Lu ton texte sur WB: il piratait dans les océans de la littérature; et pour avoir défriché une clairière dans le langage - clairière: concept heideggerien - il nous faut bien à notre tour la parcourir sans la recouvrir de nos propres mots/maux: d'un lit ou d'un bureau, d'une petite tête d'étudiant ou d'une autre, il s'agit de nous tenir sur cette ligne d'exigence qui est celle de ne rien céder à l'inhumanité: bref toujours penser dans l'apocalypse, à savoir au sens premier du terme: dans le dévoilement de ce que la nature ou l'être est. Cela s'appelle, qu'on le veuille ou non, une métaphysique. Et je ne dénie pas le droit au cinéma de nous en délivrer une voie possible. A très bientôt. Continuez; ce que vous faites est très bien (pour en aller de mon petit commentaire de prof de province).

Écrit par : bertrand nouailles | 04/05/2011

Les commentaires sont fermés.