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09/05/2011

Nuit bleue : cinéma vivant


Nuit bleue (http://fr.wikipedia.org/wiki/Nuit_bleue ) est un grand film – bien au delà des mots, l'œuvre est quasi mutique. Rancière dit « tant pis pour ceux qui sont fatigués »; je suis fatigué, épuisé devrait-on dire, « né fatigué » sans doute comme Michaux a pu l'écrire, et pourtant, quelle joie toujours renouvelée d'entrer dans une salle de cinéma qui matérialise soudain un reposoir pour écarquiller et rester bouche bée devant tant de beauté jetée là!

L'histoire tient en quelques lignes comme tout récit essentiel. Est-il utile de raconter par le menu le scénario et d'ajouter du bavardage à une réalisation économe? Nous apprenons le prénom de trois des quatre personnages principaux (trois de chair, un mort) au détour de rares dialogues : Jean, le disparu, Alexandre, le jeune homme, Antonia, la jeune femme revenue de Paris prise dans ses émotions et entre les sentiments de deux hommes. Il manque un nom, Ettore : l'amoureux éconduit ; nom non prononcé comme Alexandre est le seul des trois vivants qui ne dira pas un mot. Une part absente qui les définit et les positionne tout deux autour de la figure centrale d'Antonia interprétée par Cécile Cassel, la seule non Corse du Casting. La Corse est plus précisément le cap Corse est le territoire. Les explosions qui justifient le titre sont les ponctuations. Nuit bleue d'Ange Leccia passe encore à l'Espace Saint Michel. Aller voir. http://culturevisuelle.org/regard/archives/634 

Il existe une interview filmée de Brassens et Fallet discutant de littérature et de livres. Source : l'exposition consacrée à l'auteur de « Supplique pour être enterré à la plage de Sète » à la Cité de la Musique. Les deux amis disent tout leur amour de la littérature et racontent comment, avec gourmandise et joie profonde, ils font circuler leurs découvertes et livres de chevet. Brassens allant jusqu'à poser comme condition à toute amitié la lecture du roman de Claude Tillier, Mon Oncle Benjamin(http://www.dailymotion.com/video/xaagql_mon-oncle-benjami...). La critique ne partage pas mon enthousiasme, la faute au DVD promotionnel et au home cinéma? La faute à Ange Leccia artiste plasticien reconnu au parcours sans faute, de la Villa Medicis au Palais de Toc (Tokyo)? Jalousé Ange Leccia? Pas du cénacle. Et si, toute l'œuvre antérieure n'était que le chemin vers la possibilité de cette réalisation, ce cinéma vivant, qu'Ange Leccia vénère. Il a tout même réalisé un premier film, en 1979, que nous aimerions bien découvrir – Stridura – avec Pierre Clémenti. En résumé, je dois avoir peu d'amis faceplouk à Télérama, aux Cahiers du Cinéma, à Libération, au Monde, aux Inrockuptibles ce magazine éternellement démodé premier choix aux rayons bio.

La Corse n'est-elle pas cette île avec un doigt (accusateur) pointé : un doigt d'honneur? Peut-être le lecteur des Inrocks et des Cahiers, ce lecteur qui fait la queue à la cinémathèque française pour la rétrospective Kubrick, a-t-il choisi l'île de beauté comme destination estivale; peut-être défend-il la maison secondaire contre un éventuel plasticage? Les films de Kubrick sont projetés en numérique, je le tiens d'un cinéphile acharné qui voit les films avec ses courses (c'est pour dire combien son temps est pris par sa passion), pue des pieds et a un fort accent... Corse de bien entendu. J'ai une grand sympathie pour le plasticage des « maisons de maîtres » construites sur le littoral Corse.

 

Ce filet d'ironie et de fiel n'est pas anodin. Il me conditionne pour la prochaine chronique, mais surtout il pose la question du baromètre d'amour du cinématographe dans l'œil de la critique : la cinéphilie est une charogne baudelairienne, peut-être est-ce mieux ainsi? Le paysage contemplé quelques minutes par le touriste (de cinéma) est un écran qui possède ses marqueurs, ses poncifs, et qui ne tolère pas la nuit et la pluie. Le territoire est un autre regard porté par les hommes qui habitent un sol et dont la sensibilité à l'étrangeté et à la beauté des lieux passe par les éléments primitifs comme par une nature lourde de la puissance de forces occultes abritées en son sein. Il est fait de morceau et tend à l'inverse du panoramique au fragmentaire. Territoire ou paysage (de cinéma) dans Nuit bleue? Paysages et clichés pour une certaine critique qui n'aura pas perçu l'extrême précision du montage qui conduit un récit absolument non abscons, mais bien limpide et au centre des scènes tournées.

Des scènes courtes de deux, trois, rarement plus de quatre plans. Des actions qui n'ont pas toujours dans les séquences une cause ni de conséquences obligées. Des actions comme en suspend : elles restent irrésolues. Un temps rendu ainsi étale. Nous pensons aux scènes de football : Alexandre seul devant le but, Alexandre seul devant d'énigmatiques montages de matchs (la fameuse rencontre objet de l'extraordinaire documentaire de Jacques Tati?) où les buts sont occultés par des flashs, et enfin le groupe de patriotes jouant à la lueur des phares. Une avant dernière scène montre Alexandre jonglant et tapant une dernière fois au but, un signe? le ballon entre dans les filets.

Parfois à des plans rapprochés succèdent une vue, un plan d'ensemble, d'où en effet d'élargissement. Cette temporalité lissée est trouée et comme égarée par des séquences « musicales »; la mer, par exemple, ou la pluie se métamorphosent en motifs, la caméra dégageant des éléments naturelles un véritable vocabulaire graphique. Les personnages sont comme issue de ce grand tableau tragique peint par Delacroix que l'on retrouve à deux reprises dans le film, La barque de Dante. Ce tableau exprime la détresse des naufragés, mais plus encore le cri d'une âme, il dit la part violente du silence de ces hommes en proie à de puissants désirs et sentiments. Ces hommes projettent leur univers mental sur le monde extérieur, à moins que ce ne soit la nuit, la pluie, la mer, la brume, la montagne qui se penchent sur ces destinées silencieuses pour en souligner les affects : le deuil, le désir, l'amour, la révolte, le désespoir et peut-être même l'ennui, la déréliction. Alors définitivement, si paysage il y a, il s'agit du paysage romantique qui, conduit par le chemin symbole du destin individuel, s'ouvre sur un autre espace, une étendue plus mentale que physique. Un paysage projection : un territoire.

 

Deux motifs récurrents interrogent le territoire, en sous main de la narration qui n'en déplaise encore à une certaine critique n'est aucunement diluée dans un esthétisme d'esthète : l'explosion et la lisière. La lisière comme frontière, zone de contact. Quelles plus belles orées que le littoral, la peau – celle de la jeune femme, la peau de la mer par sa surface -, la présence ténue de la lumière aux frottements de l'ombre. Alors plongeons dans l'eau du regard, nettoyons nous des fatigues du quotidien qui nous empoussière. Pour ce qui est des explosions, écoutons Ange Leccia : « Depuis très longtemps, je suis fasciné par le potentiel de ce phénomène, son énergie, son immatérialité. Je l'ai souvent utilisé dans des expositions, comme des anti-sculptures. C'est un geste éphémère, qui se consume sur place ». « Une explosante fixe »? Dans l'économie de Nuit bleue, les explosions sont le « tragique », elles sont à la fois le rêve d'un avenir autre et le glas d'un état des choses. Elles sont la métonymie d'une révolution – tragique car impossible à l'échelle du territoire. Elles disjoignent les plans d'une réalité. La beauté est un scandale.

Il existe un film d'un cinéaste premier, de ceux qui sont devenu si grands - aussi commun et miraculeux que l'air qui nous emplit les poumons, aussi essentiel que de l'H2O -, un de ces noms que nous devrions nous échanger aussi aisément que le sel à table, ce film c'est Nous, le cinéaste c'est Artavazd Pelechian. Dans Nous, Pelechian procède par quelques plans narratifs et par ruptures. Il construit par son montage le passé, le présent, le futur d'un territoire, tout en lui offrant le miroir de son mythe. La particularité des explosions qui rythment Nous est que Pelechian, d'un geste lyrique de poète, les transforme de force destructrice en un élan bâtisseur; par le montage, il fixe et fige le panache de terre projeté en sculpture qui dément l'immatérialité affirmée par Ange Leccia. Image puissante de « la promesse révélée au sein de la menace » (Margel). - Et que l'on nous permette de voir dans Nuit bleue une recherche d'un « Nous » : le « nous » qui commence à deux ou trois (selon la grammaire Arabe), le « nous » qui unit corps et âme – le souffle -, le « nous » de Platon qui traverse hommes et monde en principe universel. « La pourriture doit se gonfler en sculpture et la sculpture doit s'armer de mouvement. Or cela sera le cinéma vivant ». Saint-Pol Roux dit le Magnifique.

 

« Nuit Bleue reste pour moi un vrai film d'aventures, autour d'un trio amoureux » dit quelque part son réalisateur.

 

Nuit bleue s'ouvre sur un plan de terre qui s'élance vers le ciel et dont on devine le précipice finale, la brisure face à la mer. Un chemin unique court sur ce promontoire, agrandi en un point en un cercle afin que les véhicules, sans doute, puissent se croiser, stationner ou effectuer un demi tour. Un chemin saboté en quelque sorte, brouillé, pris dans un nœud selon la citation de Jean Toussaint Desanti qui ouvre le film : « Celui qui n'accepte pas de se laisser égarer n'empruntera jamais que des chemins déjà tracés : il risquera de manquer celui qui le concernerait en propre. A moins qu'il ne sabote tous les chemins, les coupe et les embrouilles ». Arrive un jeune homme qui allume des mèches. Le film se termine sur ce même plan, un panache de fumée noire issue d'une explosion s'épanchant soudainement dans le ciel. Le film se tend entre ces deux plans. « Celui qui n'accepte pas de se laisser égarer... »

 

La liberté nous aime encore.

 

aa

 

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