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11/05/2011

Lettre à la prison

Il aurait pu arriver au film de Marc Scialom Lettre à la prison le même sort qu'à la lettre perdue à la fin de Bartelby, disparaissant dans l'oubli. Il serait alors aller rejoindre la litanie des mythiques oeuvres perdues. Mais des dénicheurs, des traficants d'épaves ont, avec la passion que seul le cinéma fait naitre, retrouver les bobines presque au fond des mers. Et c'est grâce à ce collectif marseillais bien nommé Film Flamme que le film a été de nouveau projeté recemment, quarante ans après sa réalisation.

http://www.polygone-etoile.com/__sacre/textinventerlepass...

Le film commence sur le quai d'un paquebot, l'Avenir, qui transporte des Tunisiens jusqu'au Port autonome de Marseille. Nous sommes en 1969. La plupart font le voyage pour trouver du travail. Pas celui dont on entend la voix, en off : lui vient rendre visite à son frère, incarcéré à Paris, accusé d'un crime qu'il nie avoir commis.

http://www.shellac-altern.org/fiches-films/104-lettre-a-l...

Sur le bateau, l'homme ébauche mentalement le brouillon d'une lettre qu'il voudrait lui écrire. Mais la rédaction de cette lettre semble impossible. Toujours reprise, changeante, recommencée, le personnage ne la trouve jamais assez personnelle et intuitive pour être définitive. Le voyage se fait expérience du ressassement, en même temps que le bateau semble ne jamais parvenir à destination. Le temps ne passe plus. Et l'arrivée à Marseille amplifie ce désarroi de ne savoir quoi dire et comment exprimer l'immensité de la liberté à quelqu'un de détenu. Le spectateur participe à cette quête de ce qui voudrait traduire la vie dans une lettre (ou un plan) dont on voit bien que les contours deviennent de plus en plus problématique. La pensée cherche son horizon au détour des rues. Marseille est alors parcourue de long en large dans une errance qui rappelle celle du Signe du lion. Le personnage de Rohmer dévalait Montmartre pour se retrouver au bout de l'ile de la cité, proche de l'eau, comme un retour au centre de toutes matières, vie et mort confondues. Dans Lettres à la prison, le montage mêle les lieux comme autant de parcelle d'un même ruban d'asphalte brûlante et inhospitaliere créant un dédale parcouru par des jambes au délà de toute fatigue.

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Le film avance en effaçant toutes les impressions de l'observation de la réalité. Ce n'est pas que celles-ci soit limitées mais qu'elle ne peuvent plus correspondre à une mesure du dicible ou du visible. Le personnage semble condamné à n'affirmer qu'en effaçant ce qu'il pense et qu'il voit. La lettre mentale tourne au monologue intérieur, proche du silence, jamais théatral. Le cycle des jours et des nuits s'altérent, la fausse culpabilité de son frère se met à l'habiter. Jean Rouch a salué ce film "comme un des rares films surréalistes de l'histoire du cinéma". Le surréalisme de ce film ne s'oppose pas au réel mais apparait comme un autre moment de son épreuve. L'accumulation des défaillances et des hallucinations transforment la désécriture en écriture paradoxale du vécu. Le film laisse l'incarnation de côté et multiplie les résonances, comme dans l'expression de Dupin, "où le poème est la trajectoire de la vraie vie dans un corps mort" (Chiens de fusil). Mimétisme, qui est libre, qui ne l'est plus, les destins et les pensées se brouillent. "Ne vient pas me voir tant que tu es innocent", entend-on alors sans savoir si c'est vraiment la voix du frère qui interpelle.

Les journalistes présents lors des séances ont batis leurs articles sur la sempiternelle question de l'intégration, et la question faisandée de la place dans la société. Ce film nous a, au contraire, marqué par cette impossibilité de réduire le réel, de le cataloguer. Et des lettres comme celle de Marc Scialom, on n'en reçoit plus beaucoup. La boite aux lettres tourne au régime sec des avertissements, euphémisme joli de sanctions péniblement endurées. Pourtant il existe encore quelques lettres aux mots précis que certains ne sont même pas dignes de recevoir. Ces quelques DRH de france Télécom qui ont manqué la fulgurance d'une (des?) lettre envoyée post mortem et qui y cherchent toujours une verité alors qu'une forme (de rage ou rabbia) était à l'oeuvre, face à toutes les prisons. Et où effacement et révolte, comme dans le film de Scialom, étaient loin d'être contradictoire.

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Commentaires

Film magnifique.
Le Lien pour la lettre de Rémy L :
http://www.frenchleaks.fr/France-Telecom-Orange-la-lettre-de.html
Le Polygone étoilé nous ramène à Kateb Yacine. Une tradition de l'étoile au front pour faire la nique à de sinistres étoiles jaunes.
Kateb Yacine écrivain dans la gueule du lion.

Écrit par : Vincent | 15/05/2011

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