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15/05/2011

Bile rouge / bile noire - partie 2

 

Attisons les braises et surfons sur l'ire (un peu artificiel il est vrai) exprimée à l'encontre de nos amis les Yeux, aka le critique de cinéma, et, prenons pour cible Jean-Luc Douin du Monde. Mais avant, revenons aux films de la réalisatrice Isabelle Czajka, à L'année suivante mais également à son dernier film D'amour et d'eau fraîche, toujours avec l'épatante Anaïs Demoustier que la réalisatrice compare à Jean-Pierre Léaud et à une partie de son œuvre de comédien d'exception, la création du personnage d'Antoine Doinel : - pas un maigre compliment! D'amour et d'eau fraîche pouvant être, en effet, perçu non seulement comme une « suite » de L'année suivante, mais également, à la manière de François Truffaut, comme un documentaire sur son personnage/acteur. L'ouvrage de botanique, aux éditions Truffaut, que lit Emmanuelle est-il un clin d'œil à l'auteur des Quatre cents coups?

Soulignons d'ailleurs, le caractère éminemment sympathique de l'acte de naissance de ce deuxième long métrage. Lors d'une projection de L'année suivante, Isabelle Czajka se vit reprocher par un spectateur cette fin sombre, et semble-t-il sans issue. Cette réflexion fit son chemin. La réalisatrice s'interrogea sur l'absence de jeunesse de son personnage, ce qui l'amena au scénario de cette jeune fille qui s'essaiera à vivre d'amour et d'eau fraîche. Un simple spectateur est donc à l'origine du désir de cinéma. Isabelle Czajka est capable d'une écoute telle qu'elle est restée poreuse aux avis des taupes des salles obscures. Ce sens du partage, cette ouverture détonnent dans cette époque si cloisonnée, où chacun est à la fois une statistique et une marchandise!

 

Selon la tradition antique, il existerait quatre types de biles. Nous en connaissons une, la bile noire pour la mélancolie; cette bile noire qui dépeint au plus près le sentiment laissé par L'année suivante, film qui marque la cornée et ouvre sur l'envers du décor d'existences citadines feutrée et cossue menées par exemple par certains de nos Yeux/journalistes ou plus sûrement par quelques « supérieurs hiérarchiques », quelques n+1. (Colère lorsque tu nous tiens...) La colère justement est décrite par les anciens comme la bile rouge. Une bile rouge qui filtre sourdement jusqu'à éclater dans les scènes finales du deuxième long métrage de Isabelle Czajka. Diapree, en marge d'une critique du film sur le site de Télérama, le résume avec brio :

 

« Qui ne se souvient avoir entendu au moins une fois dans sa vie cette phrase prononcée par des parents inquiets pour l'avenir d'une progéniture inconsciente et irresponsable à leur goût : "Tu ne pourras pas toujours vivre d'amour et d'eau fraîche"...Le plaisir, l'insouciance, la légèreté que la jeunesse décline avec enthousiasme doivent-ils donc être sacrifiés sur l'autel du travail dans une société où le chômage a force de loi ? L'héroïne, Julie Bataille, un nom qui n'a pas été choisi au hasard, c'est Anaïs Demoustier découverte dans Les grandes personnes où déjà très juste, elle donnait la réplique à son "père" J.P.Darroussin, elle campe ici, de façon étonnamment vraie et naturelle, une jeune fille de 23 ans, bien dans ses baskets, vive, intelligente, qui avec son bac +5 ne peut que croire en l'avenir...Mais c'est la désillusion pour cette débutante, pur produit de la classe moyenne et qui croit pourtant aux vertus du travail. Entre amants de passage et petits boulots humiliants où elle est exploitée sans vergogne par des cadres parisiens branchés, la jeune fille comprend alors qu'il faut "se soumettre ou se démettre". Et c'est la rencontre, lors d'un entretien d'embauche : Ben, Pio Marmaï spontané et touchant, est gai, un peu fou, borderline, mais il l'entraîne dans ses rêves ses délires et ses trafics, pour le meilleur et pour le pire... Alors ? La question est posée : "Vivre d'amour et d'eau fraîche" ou rentrer dans le rang et s'intégrer en dépit des galères et des humiliations ? La peinture fine du monde du travail et d'une société qui n'épargne pas sa jeunesse la forçant à renoncer à ses rêves : un film réussi et le beau portrait d'une fille actuelle. »

 

Seul correctif à apporter à ce témoignage que nous partageons, Anaïs Demoustier n'a-t-elle pas été révélée par Le temps du loup de Michael Haneke? Un avis que nous pouvons confronter donc à celui de Jean-Luc Douin. Jugez par vous même :

 

« Le titre sonne le déjà entendu. Cette expression populaire inspire les cinéastes français. Le film d'Isabelle Czajka fait suite à deux titres homonymes, celui de Félix Gandera en 1933 (avec Fernandel, Renée Saint-Cyr et Claude Dauphin), et celui de Jean-Pierre Blanc en, 1975 (avec Annie GirardotJulien Clerc et Miou Miou). Ce D'amour et d'eau fraîche version 2010 est bien ancré dans notre époque où les jeunes peinent à trouver un travail. Issue de la classe moyenne, l'héroïne, Julie Bataille, 23 ans, Bac + 5, vient de décrocher six mois de stage dans une agence de communication. Elle y subit quelques humiliations et se fait virer. Se retrouve à passer un test de vente à domicile, job condamné à court terme (asphyxié par internet) et pour lequel elle ne semble pas avoir les qualités requises. Et accepte de passer quelques jours dans le midi avec Ben, un jeune homme insouciant. Elle découvre que ce charmant garçon cache un revolver, vit de petites combines illégales… Remarquée en 2006 pour son premier long métrage, L'Année suivante, Léopard de la première œuvre de fiction au festival de Locarno, Isabelle Czajka joue la carte de la chronique sociale sans convaincre tout à fait. De scènes de comédie pointant le cynisme des relations professionnelles et l'incompréhension de la famille en fugue et apprentissage douloureux du jeu avec le feu, la réalisatrice semble plus préoccupée de divertir que de mettre le système social à vif (façon Dardenne) ou d'imposer un regard personnel (façon A bout de souffle). D'où l'impression d'un téléfilm de qualité, accentuée par un accompagnement musical malencontreux. Confirmant que le cinéma français a trouvé en elle une comédienne en qui on peur compter, Anaïs Demoustier atténue cette déception. »

 

Une critique classique, en trois temps : jeu des références et vernis culturel, résumé transparent et point de vue de dieu, pour terminer par un avis expéditif. Cependant, force est de reconnaître que ce deuxième opus est moins réussi que le premier, que nous avons également, en particulier lors des séquences narrant la fugue des deux jeunes gens, éprouvé cette impression de platitude propre au téléfilm. La musique et son usage assez systématique nous est apparue assez désagréable. Lorsque nous aimons une réalisatrice, assistons à l'apparition d'une petite Doinel, le plaisir est de creuser un peu. Au détour d'un entretien, Isabelle Czajka laisse filtrer une confidence où, à demi-mots, elle regrette la structure classique de son film : un déroulé des séquences, un montage qui ne semblent pas correspondre au scénario initial. Aurait-elle, pour gagner des écrans, conquérir des spectateurs et d'éventuels téléspectateurs, cédé à une certaine pression de la production? L'avenir et une future réalisation démentiront ou non ces concessions.

Il reste cependant des scènes fortes comme ce repas de famille où le personnage de Julie Bataille balance la perte de son job devant la mine outrée de son frère qui ne comprend pas qu'elle puisse refuser le sale boulot de bonne à tout faire qui est une sorte « d'initiation » (une forme implicite de bizutage) au monde du travail; comme ces scènes de sexe sans amour qui établissent de façon quasi désespéré le lien entre travailler et se prostituer; comme enfin ce coup de sang, cette révolte réflexe par laquelle elle prend les armes et menace le vigile du supermarché qui appréhende Ben/Pio Marmaï, son idylle (on risque de le revoir ce brun ténébreux), pour avoir dérober un CD, ainsi que la scène de déposition qui s'en suit et qui rappelle une certaine séquence d'anthologie des Quatre cents coups par son dispositif frontal, le spectateur étant dans une position inconfortable d'interrogateur.

Autant Emmanuelle semblait vivre comme décrochée de tout désir et ambition, autant Julie est en résistance permanente, en but contre une société dont les règles du jeux rongent les appétences, corrompent un certain naturel, un penchant pour la joie de vivre et une idée du bonheur matérialisée en la figure de Ben. Pourtant, notre jeune et attachant délinquant, en bravant la loi, en biaisant, n'en accepte pas moins les règles. Julie Bataille nous apparaît d'un caractère plus retors, en proie à une bile rouge qui sourd jusqu'à cette prise d'arme contre soudain celui qui représente l'interdit, la restriction, l'ordre. Effet de rime, D'amour et d'eau fraîche se termine d'un « plan heureux » représentant les jeunes frondeurs dans un moment où juste l'amour et l'eau fraîche suffisent à la vie, un plan qui suit immédiatement l'arrestation comme le souvenir intact d'une jeunesse vécue; effet de rime car une construction indentique clôt L'année suivante. Isabelle Czajka répond à cette question qu'est-ce que la jeunesse? - Un moment où on réalise ce que les mots veulent dire : solitude, amour, travail.

 

Nous aimons cette réalisatrice qui affirme « pour filmer une voiture jaune, il faut mettre une voiture jaune devant la caméra ». Donc Monsieur Douin – et comme nous l'a enseigné Jean-Patrick Manchette que cette confusion remplissait de bile rouge -, non il ne s'agit définitivement pas d'un revolver mais bien d'un pistolet. Le revolver étant ce « feu » à barillet qui roule, dont le nom rappelle la forme par sa proximité avec le mot « révolution ». Cette colère aveugle soudaine est-elle de celle qui enclenche les massacres de forcenés, adolescents ou non qui devant une forme d'impuissance à dire (à être) jouent l'armegedon, ou de ceux, qui n'ont pas totalement sombré dans une névrose, ou psychose, et qui par manque « de compréhension et de respect humain »*, se révoltent contre leur propre amour propre et optent pour un non choix, le scandale, le suicide? Pour ceux là, nous aurions presque envie de reprendre les mots lus récemment dans un court texte plein de bile rouge de Francis Marmande : « C'est un choix (le suicide), disons-le comme on le pense, particulièrement élégant. » Le film d'Isabelle Czajka pose cette question : la question du travail, de la reconnaissance, de la servitude volontaire, de la liberté à vivre? à prendre? Et il répond : quelque part, il existe la possibilité d'un autre temps, la possibilité d'un éden, il répond par l'amour bien sûr.

 

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*Extrait de la lettre de Rémy L, salarié de France Telecom, écrite à ses dirigeants peu avant sa mort : http://www.frenchleaks.fr/France-Telecom-Orange-la-lettre...

Commentaires

Filmer avec cette bile rouge et noire...Comme dans le code aztèque de 1524, un des seuls livres en langue nahualt à avoir survécu aux autodafés de l'Inquisition: "ceux qui savent écrire avec l'encre rouge et noire, et avec les images, ceux-là montrent un chemin"...

Écrit par : JD | 19/05/2011

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