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25/05/2011

Time Machine

Depuis peu, nos vieilles projectionneuses aux défilements parfois intempestifs sont remplacées par des savantes machines numériques assurant un progrès certain, nous vante t-on. Beaucoup de spectateurs ne l'entendent pas de cette oreille et de rejouissants pugilats accompagnent, dans ces lieux, le visionnage de "classiques". Une fois de plus, on se rangerait bien du côté de l'esclandre. Forçe est de constater que le numérique n'a rien à faire des formats dans lesquels les films sont projetés. A la "va comme je te pousse", le bord du cadre est carrément coupé. Quid des mises en scènes géniales ainsi rabotées? Un tel sans gêne ne sait même plus quoi faire des anciennes machines à projection que l'on entrevoit abandonnées à l'entrée, et dont on ne sait pas si elles sont exposées comme vestiges ou si elles sont en partance pour fournir à des futurs arachnées de sympathiques balancoires metalliques.

Tout autant qu'une machine, un esprit des lieux semblent aussi se différencier. Par une très belle et très fournie étude écrite, La salle de cinéma à Paris entre les deux guerres, Anne Elisabeth Buxtorf rappelle qu'aller au cinéma à cette epoque, s'apparentait à "voyager en Utopie". Et ce n'est par goût du passeisme qu'elle écrit cela, mais plutôt parce que l'expérience de la salle s'averait tout autre, comme une veritable plongée vers l'imaginaire, dû au film et au lieu. Les premiers écrans surdimensionnés, la césure opaque avec le monde extérieur, les différents cadres, tout contribuait à ce que la séance prenne une "dimension quasi-spirituelle", comme l'ecrit Alexandre Arnoux redécouvert récemment:  "n'est ce pas un lieu soustrait de la ville, comme la montagne, et comme elle, fulgurant d'orages, où le coeur se dilate dans la poitrine, monte et arrache le poids du corps?"...Dans Mélancolie du cinéma, Desnos, en parlant de l'expérience surréaliste née de ce contexte, écrit sur ces spectateurs nouveaux, aux yeux mi-clos: "bienheureux cela dont la vie dramatique du sommeil est maitresse de la vie eveillé". L'apparition de ce "spectateur" se fait cependant à l'écart de toute dorure ou artifice architectural. Toujours Desnos:  "tous les artifices des lignes ne servent à rien. Le plus beau cinéma est peut-être celui du boulevard de Clichy parce qu'il a l'air d'un grand embarcadère...". Difficile de comprendre alors que l'on puisse se battre actuellement comme l'arrière petits fils des frères Lumières qui multiplie les sorties médiatiques pour faire classer "momument historique"  le cinéma familial l'Eden de la Ciotat. Le stuc a pris de la valeur et l'expérience cinématographiques d'antan sert de justification. De l'utopique au Monumental, les salles ont changé d'ère.

Quel avenir, autre que popcornisé, pour ces lieux qui ont arrachés tant d'émotions??...Peut-être comme le fait la Mexicaine de perforation organiser des séances "sauvages" dans les souterrains parisiens. L'illégimité du lieu ne serait pas sans rappeler la clandestinité originelle du début du XXème siècle, qu'évoque encore Alexandre Arnoux: 

"les cinémas appartenait encore à la magie. Tracés dans des chaos de vieux batiments, creusés, et équarris à la pioche, bardés de jambes de force, étagés de poutres qui obligeaient au torticolis, on y accédait par des couloirs aux articulations bizarres; l'atmosphère fumeuse et mouillée participait de celle qu'on prête au carbonarisme, à la messe noire...La projection tremblait sur l'ecran, s'y fixait mal, souffrait d'une fièvre épuisante, ondoyait, donnait le vertige et le mal de mer..."

ou faut-il conserver cheviller au coeur, brulé par "le soleil d'oubli" (Supervielle), que dans ces lieux aussi naissent d'obscurs dangers et des resistances tenaces, et que la technique qui rabote à des airs de lampe torche inquisitrice striant la salle comme dans le Marie d'Abel Ferrara...

http://www.urban-resources.net/la_mexicaine_de_perforatio...

 fb

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