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10/06/2011

Ritwik Ghatak : « chaque jour est comme un orage »

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« Chaque jour est comme un orage » dit le père à son fils dans Le Citoyen (Nagarik), première grande fiction tournée par Ritwik Ghatak en 52-53. Nous pourrions rajouter : chaque jour est comme un orage sur le point d’éclater. Ce film fut un temps perdu puis retrouvé et distribué en 1977 après la mort de son réalisateur. Une oeuvre miraculeuse qui dialogue avec notre présent abolissant les 60 ans qui nous sépare de sa création. L’histoire – l’histoire sociale - est une roue dont nous ne sommes pas certain qu’elle progresse : un tombeau des désirs et des rêves ? Quel état du monde Le Citoyen dresse-t-il ? – Un monde déjà fatigué, ou bien…

 

Une famille, semble-t-il « éduquée », se trouve exilée dans une grande cité, Calcutta, et peine à joindre les deux bouts. Le père, âgé et presque aveugle, subit avec un certain fatalisme ce déclassement tout un regrettant la marche qu’il n’a pas franchie dans ses études et qui aurait pu l’amener à un diplôme supérieur et à la reconnaissance de son savoir. Le fils, diplômé, mais sans appui ne trouve pas de travail correspondant à ses titres, et, lorsqu’un poste se libère, il apparaît au recruteur trop qualifié. Ramu refuse le pessimisme de son père, il n’accepte pas la fatalité et conserve sa confiance en sa propre capacité à convaincre ; il récuse la part de chance et de hasard tout en nourrissant un idéal pour lui-même et les siens qui se matérialise dans une affiche d’un vieux calendrier représentant une maison au milieu d’un champ. Les temps changeront dit-il. Sa sœur quant à elle fait le désespoir de sa mère qui n’arrive pas à la marier du fait de sa condition et de son âge déjà avancé. Elle refoule et étouffe la culpabilité éprouvée en retour des critiques maternelles ainsi que son désir d’amour et d’indépendance avivé, exacerbé par l’arrivée d’un cousin comme locataire. Nous trouvons également en plus de ce cousin, chimiste, grand lecteur, mais qui n’a pas trouvé la bonne formule car aussi sans emploi, une famille encore plus pauvre parmi laquelle se trouve la fiancée que Ramu sans argent ne peut épouser. Même dans la misère noire une hiérarchie et des différences se font jour. Tout ce petit monde survit, jusqu’à l’orage qui éclate dans la scène finale, jusqu’à l’extrême dénuement qui chasse tour à tour les deux familles de leur logement pour un aller simple au bidonville.

 

Les pénombres rongent les plans jusqu’aux visages. Le récit est mort-né dès le début du film, il s’enlise ; ce que laisse échapper ce huit clos oppressant se sont des désirs frustrés, des aspirations contrariées. Les lois du marché règnent en maître sur le hors champ. Les travailleurs ne correspondent jamais aux cases d’un système opaque et indéchiffrable. Le vieux père est le plus lucide sur l’état de cette société déshumanisée, où les ressources naturelles en abondance ne profitent pas au plus grand nombre comme le souligne le chimiste : les hommes ne sont bien que des numéros dans une grande loterie. Les relations, les passe-droits sont bien l’essentiel dans une économie de survie. Une culture, un diplôme si ils ouvrent à une conscience du monde ne nourrissent pas les estomacs affamés. A mesure que la famine s'accentue, les corps et les regards sont plus lourds. Rarement nous aurons éprouvé, au cinéma, une telle sensation de progressif épuisement, comparable en intensité centrifuge et « clostrophobique » à la Chambre de Wanda de Pedro Costa. Le locataire, le cousin, le chimiste bibliophile offre un raccourci saisissant de ce sentiment : l’image d’un fleuve dont les bords s’effondreraient. Lors de quelques interludes, un narrateur omniscient intervient en voix off sur des plans d’ensemble quelconques de la ville. – Un regard de caméra de sécurité avant l’heure observant sans affects une fourmilière. Cette voix dit le fleuve, le temps qui passe indifférent au sort des personnages qui se débattent quelque part entre les bords d’une ruelle dans la ville immense traduisant par cette effet de construction l’anonymat et le commun de ces destinées, enfermant un peu plus ces vies minuscules en deçà d’un horizon et des lendemains.

 

Ritwik Ghatak nous avait pourtant prévenu au seuil du film : c’est une histoire de larmes et de sourires. Dire la beauté des plans de visage ou l’influence d’Eisenstein est flagrante. Dire la beauté et l’étrangeté de certains cadrages qui jouent de la diagonale. Dire l’étrangeté et la puissance métaphorique de ce camion surplombant la chambre du vieux comme symbole d’un écrasement, comme symbole de la machine ailleurs de la connaissance éthérée et dont le long coup de klaxon funèbre ponctue son agonie. Dire la puissance et l’émotion de cette séquence où la sœur est traitée comme un objet par des maquignons qui veulent la marier, et dire son regard qui cherche le miroir, qui s’inquiète de la mort de la beauté. Dire la scène finale elliptique construite comme un orage qui éclate : l’amour éclate, le désir éclate, les promesses éclatent, l’asservissement de Ramu égotiste à l’idée d’un confort bourgeois (la petite maison dans la prairie) se déchire, une volonté de solidarité naît (à cette époque, on aurait dit conscience prolétarienne), le mouvement d’une main qui se ferme pour devenir poing. L’horizon de cet œuvre pourrait être l’immolation de Mohamed Bouazizi, marchand ambulant a qui on a confisqué l’instrument de travail, castré le désir d’indépendance, sali la jeunesse.

 

Je suis pour tout ce qui aide à traverser la nuit.

 

 

aa

 

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