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11/06/2011

Ritwik Ghatak : Le Fugitif

le fugitif.jpg « Le cinéma est le territoire d'une enfance perdue foulé par de grandes personnes » écrit Marcel Hanoun dans quelques notes sur « l'image écrite ».

 

Qu'il est bon de flâner en ville, dans la ville immense, dans ce corps tailladé de cicatrices profondes, dans ce bloc de béton et de bitume parcouru d'un labyrinthe de tranchées; de s'y perdre, et de découvrir, toujours un peu plus loin, une perspective nouvelle; de sentir la masse humaine terrée là, mouvante, identique à nous même et riche d'autant d'histoire que d'individus. Qu'il est bon d'être piéton à Paris lorsque le temps alterne éclaircies bienheureuses et averses rafraichissantes, d'une douceur de cil. Entre temps, entre deux foulées, deux bouchées, un reposoir : la cinémathèque française. Certes, le nouveau bâtiment – architecture prestigieuse – a transformé un peu plus en musée mondain cette désormais vénérable institution, mais les rats des salles obscures sont bien là, et s'infiltrent coriaces et têtus entre un bar restaurant hors de prix et un hall tout majestueux qu'il soit, qui, lors des rétrospectives, a parfois l'allure d'un refuge de chiens mouillés.

Ritwik Ghatak jusqu'au 15 juin. Les grands films de ce cinéaste chassé de quel paradis passeront tous ce jour et les deux prochains. Cinéphile aux deux yeux nyctalopes souvient-en quand dans 10 ans tu passeras à ton tour devant la 30ème intégrale Kubrick!

Le Fugitif appartient au film d'errance, à l'enfance fugueuse. Il est de 58-59. Il se souvient du Kid de Chaplin, et résonne avec d'autres œuvres : Le Monde d'Apu, Le Signe du Lion (la déambulation), Le Voleur de Bicyclette (la dimension sociale), Les 400 coups, Aniki-Bobo d'Oliveira (pour les espiègleries). Un enfant fuit son village et un père autoritaire pour courir l'aventure (celle colorée des livres pense le petit Don Quichotte en herbe), en somme vivre sa vie, ce qui passera, pour Kanchan, par la découverte de Calcutta.

Comme dans le Citoyen, le héros est pétri d'idéalisme et marqué par la volonté d'atteindre par ses propres moyens une forme d'indépendance : d'être soi dans un monde qu'il découvre semé d'embuches. Comme dans le Citoyen, il faudra la réalité la plus crue, à savoir la faim, pour que le jeune enfant renonce à ses rêves d'homme et de « gloire ».

Ce qui nous a particulièrement touché dans cette belle histoire, c'est la farouche liberté de Kanchan, qui échappe toujours au rencontre fortuite, même marquante, comme par exemple l'ancien instituteur, clown, bon samaritain des enfants des rues (l'antithèse du père), - un logement encombré de livres (tiens cela rappelle la valise remplit d'ouvrages du chimiste dans le Citoyen, à croire que les hommes humanistes et sages sont semble-t-il pour Ghatak associé à une pratique de la lecture) -, qui le prend sous son aile, sans pour autant lui mettre un fil à la patte, le moraliser; une liberté poussée par une grande curiosité ou vice versa une grande curiosité qui pousse à la liberté ; ce qui nous a encore touché, c'est la façon dont Ghatak préserve intact l'enfance de son personnage malgré les épreuves. La scène finale à cette égard est éloquente : Kanchan fond dans les bras de ses parents et redevient le fils, l'enfant chéri.

Un enfant n'a jamais les parents dont il rêve, seuls les enfants sans parents ont des parents de rêve ai-je lu chez une amie. Le Fugitif dit cela avec onirisme – les rêveries annoncées par des bulles de savon qui montent dans le plan -, mais aussi avec cruauté, comme en témoigne la séquence de la femme miséreuse qui recueille Kanchan car elle croit reconnaître en lui son enfant perdu, et que Kanchan voit battue par la foule alors qu'elle est accusée de vol. Le plan de son visage ensanglanté nous renvoie encore à Eisenstein. Cette cruauté atteint au mélodrame lors du décès d'une mère d'une petite fille dont Kanchan s'éprend; la mort de cette tante comme il la nomme, faible et malade, est provoquée par la fuite de notre héros. La morale est pourtant peu appuyée. La simplicité – l'immédiateté - du rapport au monde qu'entretient le personnage – ce plan de retour au village en barque, ou l'enfant allongé à la proue retrouve et goutte la rivière qui s'écoule sous lui – nous invite à rapprocher Ghatak non plus d'Eisenstein mais d'Alexandre Dovjenko, maître ukrainien du 7ème art qui disait : « je ne pense pas, je suis ému ».

aa

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