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11/06/2011

Wanderer

«Ceux qui se catapultaient dans des eaux où ils n’avaient pas pied trouvaient toujours un moyen de survivre»

 

 

Sterling Hayden a livré un temoignage poignant dans son livre réedité pendant l’hiver, s’intitulant Wanderer. Non, il ne s’agit pas d’une enième biographie d’acteur sur la vie à Hollywood. Les critiques littéraires ont pourtant gardé ce présupposé en tête et sont passés à côté en évoquant les révélations sur le maccarthysme. Elles existent, en effet, mais entre le bas de la page 612 et le haut de la page 613. La valeur de ce livre dépasse l’anecdote et la confession. L’interrogation sur la vie et la liberté se poursuit à bride abattue dans des pages envoutantes, à travers le prisme d’un homme marqué «par le mépris qu’il éprouve envers lui-même». Le sentiment de triomphe de l’acteur rayonnant laisse ici place à des hésitations, des voies contradictoires qui s’entrechoquent dans le récit. La réflexion s’interrompt souvent mais reste sans compromis sur le combat de la liberté face à la routine de la vie. Car Sterling Hayden n’est pas ce plaisancier ayant réussi à acheter un yacht au sommet de la gloire comme Errol Flynn. La mer signifie bien autre chose pour lui.

D’abord un marin, viscéralement un marin depuis l’adolescence, le métier s’est inscrit dans ses mains. De bateaux en bateaux, l’apprentissage s’est fait dur et long. Mais il fait partie de l’envoutement de la mer qui parle «une langue douce et inconnue que seuls comprennent les enfants et les voyageurs sans foyers». Sans de terribles mésaventures et le fait de se retrouver définitivement en cale sèche, jamais Sterling n’aurait accepter de tourner de petits bouts d’essai. C’est tout dire de l’exigence du personnage.

 

Mais si la mer exerce sur lui un attirance infinie, le milieu des marins beaucoup moins car ils ont aussi finalement leur habitude. Une autre alternative au «métier» doit exister. Le fait d’entreprendre quelque chose par soi-même laisse sans repos. Ecrire un livre ou tourner un film documentaire revient de nombreuses fois dans le récit comme la possibilité d’entrevoir un horizon où la résolution de vivre libre pourrait enfin se réaliser. Les projets de Sterling sont nombreux, les déceptions plus vives encore. Et dans de telles entreprises, on ne peut partir seul. Wanderer se construit sur la perspective d’un voyage de San Francisco vers Copenhague en passant par Tahiti, à la recherche d’une vie différente, à filmer et à decrire, en passant. Tout d’abord, il faut trouver une tribu, capable de vivre au diapason des aspirations sans concession: «si je trouvais de tels personnages, seraient-ils prêts à tout larguer? A abandonner leurs maisons, à vendre leurs meubles et leurs voitures, à démissionner de leurs boulots, puis à tenir le coup pendant neuf mois sans toucher le moindre salaire?? Où retrouverais-je de telles personnes??». Une fois constitué un équipage hétéroclite, au nez et à la barbe des financiers, le voyage peut avoir lieu. Le confort moderne, et la société américaine des visages pressés et des pantalons repassés, sont alors vilipendés dans des termes où la révolte gronde: ««Ma mauvaise humeur s’évanouit. Je tourne la tête à l’est et éclate de rire en pensant à ceux qui nous prenaient pour des inconscients, ou des incapables. Emmitouflés dans leurs lits trop grands, le ventre plein de comprimés, leurs esprits surmenés trop occupés à calculer, à peser le pour et le contre, à se démener comme des bateaux à la dérive sur les vastes océans de la logique et du profit...Nous sommes libres maintenant libérés de cette existence rampante et mesquine...». La traversée prend de l’envergure. Ce n’est sans doute pas facile d’avouer le vagabondage comme seule mode de vie réel. Vagabonder est ici vécu courageusement, sur une vie entière. Etre taxer d’oisif par ceux dont la justification se limite à la répétition quotidienne oblige à une mise au point. Hayden avoue une «imposture permanente», une façon pour lui de ne jamais être identifiable. Une faiblesse, un dégout de soi, les façons qu’il a de l’interprêter sont multiples. Tel un être fantomatique incapable d’incarner un rôle, le monde du cinema ne peut que le decevoir. Et même son engagement politique est le fruit des rencontres plus que d’une conviction théorique au discours aride. Sa sympathie morale nait  de l’euphorie d’être ensemble, en particulier avec ces partisans yougoslaves pendant la seconde guerre mondiale dont il dresse un magnifique éloge...Ce desir d’echapper à soi-même se lit dans ses pages où le Je omniprésent de l’autobiographie s’efface en décrivant les portraits de ceux qui  se battent pour vivre comme ils l’entendent. Et la correspondance impossible entre ce maquis yougoslave et les habitants de Marquises vient se surimprimer en plein desespoir, les images se hantant : «Aujourd’hui ces terres semblaient coupées du monde moderne, réservées aux solitaires et aux vagabonds dont les vies avaient été mutilées par la progrès, aux hommes en quête d’evasion, qui rejettent l’inévitable marche en avant et sont, en retour, exclus...». Les lignes d’ombres resonnent de multiples voyages, passés et en cours.

 

Toujours se déplacer vers un inconnu menaçant et pourtant nécessaire oriente de façon instinctive le destin et les pages de ce livre. Fugitif de tout principe, le desir incessant de partir peut se ressentir comme une affliction. Mais aussi comme une exigence qui attendrait de l’existence autre chose qu’ «un simple bureau dans une entreprise ou une petite maison». Et le cinema n’echappe pas à cette volonté de Sterling. Toujours une bobine à bord du bateau, des séances sauvages de films de voyage sont décrites en train d’avoir lieu le bateau prenant l’eau... «Vu que je suis coincé, je préfère l’autre extrême». 

 

 

Assomé parfois par les litanies désastreuses de la morale bien pensante raffolant des «que le temps passe vite», il nous semble que Wanderer propose autre chose en opposant à la fadeur de la routine la joie démesurée de la liberté sous le dôme bleue...

 

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