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13/06/2011

Ritwik Ghatak : la réalité du nuage

Portrait.jpgL'Etoile Cachée (Meghe Dhaka Tara). 1960. Inde. Bengale.

Il a souvent été question d'étoiles dans les notes précédentes, sans doute est-ce liée inconsciemment à ce lieu commun qui veut que le cinéma soit irradient, luminescent, d'où les multiples métaphores et comparaisons avec les astres du firmament. L'étoile que l'on se colle au front est celle des poètes, les surréalistes en ont souvent usées comme d'un blason : L'Age d'Or, Le Sang d'un Poète; elle distingue du commun, marque l'exception. Suffit-il pour autant de regarder les cieux à la profondeur infinie pour s'élever à la grâce, déchirer les nuages, déciller et atteindre la quintessence : du savoir, de l'être, de la beauté, de l'inspiration? Les poètes avaient -ils anticipé la mort de l'étoile, son effondrement en trou noir; avaient-ils eu la prescience qu'être élu pouvaient conduire, étoile de David au revers, à l'effroyable? 

Il n'y a qu'un seul péché, celui de ne pas se dresser contre l'injustice. L'Etoile Cachée est plus qu'un simple film, c'est de la pellicule irradiée. A le voir/à le boire, on peut comprendre les comparaisons faites avec l'œuvre de Douglas Sirk; peut-être bien que cette intensité émane du mélodrame, du destin peint, de l'implacable, de la musique qui sous tend et irrigue chaque plan, chaque geste. Un film qui se voit avec les oreilles, qui s'écoute avec les yeux. Je n'ai pas les mots, ni le sens critique suffisamment affuté pour décrire l'émotion que la rencontre avec de telle monument procure. Marcel Hanoun dont l'ombre plane sur notre épaule a écrit : « Parler, parler, parler de, parler pour, parler pour parler, parler pour seulement parler, parler comme ci, parler comme ça, parler pour ne rien dire en parlant, en parler, à qui, de quoi, comment, comment en parler? Se dire qu'il faut parler, et, pour le cinéaste : que, qui, quoi, comment filmer, pourquoi? Pourquoi de tout cela écrire? »

Alors, il vaut peut-être mieux se taire. Crier juste un bon coup, pour dire combien l'injustice s'est aussi celle de ne découvrir un tel film qu'aujourd'hui et pas hier. La censure s'exerce également par la non diffusion des œuvres.

Ghatak reprend la configuration et nombre d'éléments du Citoyen : une famille de la classe moyenne, dévorée par les problèmes d'argent. Il conserve le personnage du père, homme de grande culture, ici grand amateur de poésie (Keats), du frère idéaliste allant au bout de sa chimère, ici un extraordinaire chanteur et musicien; il grandit en âge le petit frère turbulent, mais il reste dans L'Etoile Cachée plein de la vivacité et de l'insouciance de la jeunesse; il garde le personnage de la mère acariâtre et amère de devoir se consacrer au foyer (peut-être aussi jalouse des qualités de sa fille, de l'existence heureuse qu'elle pourrait menée); même le rôle du jeune cousin chimiste du Citoyen trouve son pendant dans le personnage du soupirant et fiancé, étudiant en physique; enfin, le réalisateur bengladeshi ajoute une sœur, vive et insouciante également de sa jeunesse. Je vous laisse découvrir la suite.

Pourtant, Ritwik Ghatak modifie quelque peu son angle de prise de vue : tout d'abord, le récit se déroule à la campagne (la majestueuse ouverture en trois plans – les motifs de l'eau, de l'arbre, du chant, de la volonté de faire face au visage (John Keats)), ensuite, il ne s'agit plus de chercher un impossible travail, mais d'observer comment l'obligation qui est faite de travailler est objet d'inégalité dans la famille et d'asservissement, puisque Neeta, le personnage principal, la soeur ainée (là encore une différence essentielle avec le Citoyen, comme si Ghatak reprenait l'histoire en posant son cadre du coté féminin, développant un des personnages et caractères les plus attachants de son film précédent), s'aliène jusqu'au sacrifice pour les besoins de la famille. Avant que l'orage ne joue son rôle, identique et double ainsi que dans le Citoyen : expression par la déflagration d'une soudaine libération et dans le même mouvement qui meut l'explosion, où l'énergie libérée se trouve aussitôt aussitôt consumée, Ghatak posera un à un les jalons d'une réflexion (dialectique) serrée, jusqu'au dévoilement d'un horizon à la beauté terrible et soudain inutile, dans une ultime séquence, filmée avec l'intensité du muet, et une bande son entièrement reconstituée qui se dresse comme une musique tantôt céleste tantôt concrète. La réflexion porte sur cette bonne ou mauvaise étoile qui nous éclaire et sur le nuage qui voile de son ombre, sur la liberté et la nécessité, sur ce qui brule...

Mais nous en avons trop/mal dit.

« Etre à l'intérieur de l'image, dedans l'image, en son centre même, regarder du dedans de soi-même, vers l'extérieur, s'en aller, depuis le jour étroit vers le large étoilé » : Marcel Hanoun dit notre condition de spectateur bouleversé.

Premier plan.jpg

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Commentaires

Génial!!!

Écrit par : JD | 14/06/2011

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