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20/06/2011

Ajantrik

 

Combien de temps nous laisse l’impression d’un film? Une minute, un jour, un temps indéfini? Certains, les plus beaux sans doute, semblent peupler l’inconscient...Et les films de Ritwik Ghatak font partie de ceux là, qui laissent pantelants à la sortie des salles. Depuis longtemps, nous n’avions pas croisé un tel réalisateur qui puisse à ce point provoquer et créer de l’émerveillement. De la fascination, il faut dire quelques petits détails encore. 

 

Reprenons le résumé de la Cinémathèque pour le film L’homme-auto (ou dans son titre original Ajantrik) : "Bimal, un chauffeur de taxi excentrique, voue un amour fou à sa vieille voiture, rebaptisée Jagaddal. Elle n’est d’ailleurs pas une machine comme les autres, jalouse de voir Bimal porter secours à une jeune femme."  

 

Comme ça, on pourrait croire à une comédie. Ce qui sidère dans ce film, c’est, entre autre, que cette voiture mal en point est traitée de façon mythique et integrée aux mythes ancestraux. Les ressorts burlesques comme la portière qui reste dans la main, l’étroitesse de la banquette arrière et la capote trouée qui prend l’eau ne stigmatisent pas l’obsolescence de la machine mais plutôt en traduisent un aspect affectif. Jagaddal résiste au temps qui passe en véritable «dure à cuire». Elle défie le moderne, et davantage que cela rejoint le mythe. Car Ghatak n’oppose pas le monde moderne au monde ancien. Il situe son tournage aux confins des communautés des Oroans «constamment en train d’assimiler ce qu’elles rencontrent de nouveau sur leur chemin, les signes d’une telle assimilation étant flagrant dans notre art populaire»...Ainsi les plans de cérémonie où d’immenses drapeaux sont agités créent une effet cumulatif qui situe les courses en voiture au bord de l’expérience vitale. Embarqué sur cet esquif, longeant le fleuve millénaire, une musique traditionnelle plonge les voyageurs et le récit dans une épreuve sacré. La course en taxi n’est plus simple trajet. Déjà, il avait fallu traverser un cimetière pour entrevoir Bimal et son taxi, qui n’acceptent pas d’emblée mais plutôt à contre coeur, ou avec exigence, les déplacements. Tout au long du film, on a l’impression que ce n’est pas la panne qui menace mais plutôt le destin. Du heurt avec le destin, Bimal rebondit de trajet en trajet, de figure en figure, inlassablement, aussi proche du zéro que de l’infini. Et l’humour du film n’a pas à expliquer, ni à convaincre, contrairement au mot d’esprit et à l’ironie. il signifie plutôt un comportement qui s’arrange des composantes défectueuses de la voiture, indispensable à la passion de Bimal. Ghatak  relate avoir croisé beaucoup de ces passions auxquelles on croit immédiatement. Mais Bimal reçoit ses titres non pas de la reconnaissance de ces semblables (sauf un enfant,  témoin de la passion) mais de sa maitrise sur l’inanimé, comme une capacité à mettre en marche l’impuissance  présumée de la voiture. Entre imaginaire mythique et aridité de la misère («pourquoi naissent les misérables??»), le film avance par bravade et affirmation de la raison, dix personnes allant jusqu’à monter sur ce peu d’espace mecanisé.

 

 

 

Une fugitive aux yeux intraduisibles contrarie alors ce retour du quotidien homérique. Ritwik Ghatak parle  de «pathetic fallacy», d’erreur pathétique qui concorde avec le choix de Bimal de prendre un billet à la fugueuse pour qu’elle rejoigne la capitale. Le film se fait davantage tragique. La panne de l’auto survient (par jalousie??). Toutes les économies de Bimal vont alors être engager pour réparer Jagaddal. Malgré les incitations à changer de voiture, Bimal s’est-il laissé surprendre dans la contemplation de Jagaddal et l’illusion de son contrôle sur l’ironie mordante du Temps ou bien s’est-il joint à l’espérance d’un retour pour mieux rivaliser avec le Temps et faire sonner les trompettes du triomphe?? Ces façons de lire le desespoir et l’obstination n’entretiennent pas pour autant d’alternative possible. Car lorsque Jagaddal sort du garage toute repeinte, à la surprise de tous, l’épuisement de Bimal se lit comme une folie. Les cadrages des fenêtres insistent sur une ribambelle de croix, comme dans la Rivière Subarnarekha, ils insistaient sur les nuages amoncelés annonciateurs de tumulte. Autant que l’influence d’Eisenstein, ils traduisent peut être «un regard sur l’avenir», qui n’est pas foi dans le changement mais plutôt la façon dont le temps nous regarde. La souris au bord du cadre figure la perdition dans un temps qui se courbe, se replie sur soi, au milieu des pièces amoncelées. Et ce "regard sur l’avenir" qu’évoque Ritwik Ghatak dans une autre interview (consultable dans le très livre beau édité par l’Arachnoide), prend encore une autre ampleur dans le dernier plan du film très cruel et significatif. 

 

 

Rares sont les réalisateurs qui mettent à profit les richesses de la fantaisie, au point de discerner, de la source vitale aux derniers signes d’épuisement, les tracés d’une trajectoire...Sans doute «une trajectoire du rire aux larmes» (aa). Et il faut rajouter notre fascination totale pour cette mise en scène qui se sert, en alternant selon les séquences, des silences et des musiques, des plans larges remplis de foule ou des plans presque vides limités au personnage, comme une façon de créer une force émotionnelle aussi simple que démesurée, un vent violent accompagnant le sort de Jagaddal. Les «possibilités plastiques et dynamiques» (RW) de l’image, ses décors du «plateau et relief du Bihar» où le tracé de la route parait illisible, et ce rapport inédit du moderne au mythe fondent un émerveillement dont Ritwik Ghatak nous rappelle qu’il est une des sources principales de l’art et du fait de filmer....

 

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