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26/06/2011

Leutrat/Brenez : les stalker

Un hommage à deux personnalités, deux universitaires : un homme et une femme, « les deux moitiés du ciel »; deux personnalités sans doute différentes, peut-être pas tant dans les goûts cinématographiques que dans une approche de la carrière universitaire.

Jean-Louis Leutrat est mort le 29 avril. Je l'ai eu comme professeur alors qu'il achevait son mandat de Président de la Sorbonne. Ce fut un éminent enseignant, un brillant chercheur qui a publié d'innombrables études, articles, préfaces, livres, dirigés de nombreuses thèses; il a gravi toutes les marches universitaires, jusqu'à présider cette maison sans âge et de grand renom qu'est la Sorbonne : ce qui n'est pas rien pour un modeste professeur de lettres et surtout cinéphile, amateur de western. Nous imaginons sans peine les griefs qu'il a pu subir de la part de départements plus anciens se réclamant à tort d'une toute autre envergure. Dans sa bibliographie, nous relevons dans les nombreuses pages feuilletées, sa Vie des Fantômes (qu'il nous faudrait relire), sa monographie de La Chienne de Jean Renoir (l'étrange et fulgurante analyse de l'Auto-Portrait), sa complète et érudite monographie consacrée à Nosferatu et co-écrit avec Michel Bouvier – Michel Bouvier, selon le mot de Jean-Louis Comolli à l'adresse de Eric Dolphy : Le Passeur, le maître passeur.

Leutrat fut un autre passeur, plus institutionnel. L'actuel président de la cinémathèque française, Serge Toubiana a été par exemple un de ses élèves. Cependant, les derniers ouvrages co-écrits avec Suzanne Liandrat-Guigues, notamment sur Eisenstein et Jean-Daniel Pollet, laissent apparaître un homme revenu des honneurs, un brin désabusé, attentif à la vérité des films. C'est une impression personnelle... Leutrat m'a appris une vertu, la patience infinie. Je garderai longtemps en mémoire, ces cours où, sur deux heures, 1h30 se passait à discourir sur l'université et les guégerres internes - une longue plainte d'un homme vieux et amer -, et, durant les 30 dernières minutes de la leçon, parfois seulement, lorsqu'un extrait nous était passé, lors des 5 dernières minutes : des fulgurances à vous renverser ou vous oubliiez totalement votre mal de fesse à être assis à écouter cette thérapie pathétique. Au bout de la patience, dans l'épuisement d'une pensée qui se cherche par delà la pesanteur du quotidien, une fenêtre était ouverte. Cela arrivait à chaque cours, comme une forme de miracle de cinéma; alors qu'il n'y avait plus que 10 pelés et 1 tondu dans l'auditoire...

Nicole Brenez est bien vivante. Peu de livres... mais de nombreux textes dispersés... http://www.youtube.com/watch?v=CEVxufUlWFs. Cet extrait où elle apparaît discrètement auprès d'Armand Gatti, lors encore d'une séance de haut vol, illustre sa présence constante dans la programmation des grandes œuvres de ce qu'elle a analysé comme cinémas d'avant-garde. Elle défend ce cinéma qui est le Cinéma avec une grande modestie lorsqu'il s'agit de présenter les auteurs, mais une énergie qui la dote par instant d'un don d'ubiquité, tellement elle nous donne l'impression, certains soirs, d'être partout à la fois. Son intelligence est aussi vive qu'elle est charmante. Je jalouse cette capacité à pénétrer le sens des choses... à éclaircir des filmographies complexes. Depuis les désormais mythiques séances « Jeune, dure et pure » de la cinémathèque à l'orée des années 2000, elle continue d'animer et de faire programmer; nous la retrouverons prochainement, le 29 juin, au Centre Pompidou pour l'avant première du film de Philippe Grandrieux sur Masao Adachi : « Il se peut que la beauté ait renforcé notre résolution. »

Nicole Brenez débute sa préface Coeurs Instincts Principes (Matériaux pour Marcel Hanoun) par ces mots : « Le présent depuis lequel j'écris me semble à ce point condamné à l'oubli qu'il faut par pur esprit de contradiction sauvegarder une trace de sa désuétude... ». Leutrat / Brenez deux parcours : une oeuvre critique qui s'apprête à se confronter à la cruauté du temps qui ronge et une petite fée du ciné expé, en combattante de la censure, économique, sociale, qui nous dérobe tout un pan de la critique par la création filmique, tout un pan de la beauté.

Nicole Brenez

 

 

 

 

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