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27/06/2011

Didier Blonde et les figurants

 

De Faire le mort jusqu’aux Fantômes du muet, Didier Blonde est entré en littérature par l’expérience de la salle de cinéma. Une salle quasiment vide où étaient projetés les muets  moins connus de Germaine Dullac ou Léonce Perret. Même s’il sait apprécié la valeur de ces oeuvres, c’est davantage le «support film», le médium auquel Didier Blonde s’attache surtout. Ce médium semble lui faire connaitre une autre qualité de temps. Le regard vers l’objectif d’un figurant perce la linéarité du déroulement du film. Un signe échappé au hasard parasite la fiction. Comme la célèbre punctum de Roland Barthes, ce regard saisi au vol introduit un rapport à ce qui résiste. Didier Blonde fait de ce  figurant l’emblème d’un rapport au temps révolu et aussi le motif de son écriture. «Ce qui me touche en lui comme dans tous ces figurants sur lesquels on ne s’arrête jamais, c’est qu’il est dans l’entre deux, à la frontière indécidable du réel et de l’imaginaire, sur le seuil, présent et absent. Son rôle est d’être là, c’est tout, figure d’une vie précaire, de l’attente vaine qui ne durera que jusqu’à la fin du plan. Malgré toute son application à entrer dans l’image, il reste étranger, sans attache. Il occupe l’espace et le temps. c’est une pure présence». Cette figure anonyme n’est, bien souvent, qu’une silhouette sur le trottoir. Réduit à n’être qu’ «une pièce de décor vivant», le figurant introduit dans le film le quotidien, «le monde en direct, la simple réalité d’une époque». Souvent joué par des «étudiants impécunieux et des petites employées», ces doublures ont laissé trace de leur passage comme dans les Mémoires d’un figurant de Delluc ou dans le très bel article de Roger Vailland dans le car des figurants à quatre heure du matin («on m’a bien dit que le travail de nuit au studio n’était pas sans charme et que les jardins dont les grands arbres n’ont pas été coupés, offraient des coins d’ombre que ne venait pas troubler l’éclat des sunlights»). Didier Blonde semble dépasser ce contexte historique en signifiant l’anonymat comme fragment d’une biographie perdue, d’une génération et d’un lieu inconnu. Ne sachant rien sur ces visages, l’expérience s’en limite aux regards camera, qui en disent certes sur les coulisses, mais peut-être aussi sur l’effet de coulisse de toute vie en général, cette façon d’échapper à l’identitaire. La vie de ces «personnages ombre» passent en un éclair, en silence, «la réalité devenant aussi étrange qu’un rêve» ( laissant présager «des télégrammes de l’imaginaire» selon l’expression de D.Blonde, des télégrammes à voir simplement sans essayer d’y lire une typologie).

 

L’auteur était apparu au gré d’une vidéo un peu mondain. Encore un fois, on s’était trompé car c’était plutôt effacé qu’il avait l’air, au plus près de son sujet. Quittant les salles de cinema, le Paris labyrinthique lui a fourni récemment l’occasion d’un nouvel ouvrage à travers l’étude des plaques commémoratives que notre passage rapide plonge souvent dans l’anonymat. S’arrêter sur ce qui disparait trouve ici une nouvelle façon d’exister et se pratique comme pour l’expérience du muet. Pour revenir aux fantômes, sa démarche fait penser à celle de Daniel Arasse qui partait d’un détail minime, d’un geste à peine perceptible pour aborder un tableau. Didier Blonde participe à l’analyse du muet en en révélant une qualité («muette») et non en réitérant l’étude d’une période historique. A la fin du livre, l’impression est renforcée que ces images du passé ne sont pas sans rapport avec les images numériques actuelles, qui semblent multiplier à l’envie ces figures muettes, aux présences encore plus précaires, à l’image de ces «doublures lumières» dont il ne reste plus aucune trace ou presque plus.

 

 

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26/06/2011

Leutrat/Brenez : les stalker

Un hommage à deux personnalités, deux universitaires : un homme et une femme, « les deux moitiés du ciel »; deux personnalités sans doute différentes, peut-être pas tant dans les goûts cinématographiques que dans une approche de la carrière universitaire.

Jean-Louis Leutrat est mort le 29 avril. Je l'ai eu comme professeur alors qu'il achevait son mandat de Président de la Sorbonne. Ce fut un éminent enseignant, un brillant chercheur qui a publié d'innombrables études, articles, préfaces, livres, dirigés de nombreuses thèses; il a gravi toutes les marches universitaires, jusqu'à présider cette maison sans âge et de grand renom qu'est la Sorbonne : ce qui n'est pas rien pour un modeste professeur de lettres et surtout cinéphile, amateur de western. Nous imaginons sans peine les griefs qu'il a pu subir de la part de départements plus anciens se réclamant à tort d'une toute autre envergure. Dans sa bibliographie, nous relevons dans les nombreuses pages feuilletées, sa Vie des Fantômes (qu'il nous faudrait relire), sa monographie de La Chienne de Jean Renoir (l'étrange et fulgurante analyse de l'Auto-Portrait), sa complète et érudite monographie consacrée à Nosferatu et co-écrit avec Michel Bouvier – Michel Bouvier, selon le mot de Jean-Louis Comolli à l'adresse de Eric Dolphy : Le Passeur, le maître passeur.

Leutrat fut un autre passeur, plus institutionnel. L'actuel président de la cinémathèque française, Serge Toubiana a été par exemple un de ses élèves. Cependant, les derniers ouvrages co-écrits avec Suzanne Liandrat-Guigues, notamment sur Eisenstein et Jean-Daniel Pollet, laissent apparaître un homme revenu des honneurs, un brin désabusé, attentif à la vérité des films. C'est une impression personnelle... Leutrat m'a appris une vertu, la patience infinie. Je garderai longtemps en mémoire, ces cours où, sur deux heures, 1h30 se passait à discourir sur l'université et les guégerres internes - une longue plainte d'un homme vieux et amer -, et, durant les 30 dernières minutes de la leçon, parfois seulement, lorsqu'un extrait nous était passé, lors des 5 dernières minutes : des fulgurances à vous renverser ou vous oubliiez totalement votre mal de fesse à être assis à écouter cette thérapie pathétique. Au bout de la patience, dans l'épuisement d'une pensée qui se cherche par delà la pesanteur du quotidien, une fenêtre était ouverte. Cela arrivait à chaque cours, comme une forme de miracle de cinéma; alors qu'il n'y avait plus que 10 pelés et 1 tondu dans l'auditoire...

Nicole Brenez est bien vivante. Peu de livres... mais de nombreux textes dispersés... http://www.youtube.com/watch?v=CEVxufUlWFs. Cet extrait où elle apparaît discrètement auprès d'Armand Gatti, lors encore d'une séance de haut vol, illustre sa présence constante dans la programmation des grandes œuvres de ce qu'elle a analysé comme cinémas d'avant-garde. Elle défend ce cinéma qui est le Cinéma avec une grande modestie lorsqu'il s'agit de présenter les auteurs, mais une énergie qui la dote par instant d'un don d'ubiquité, tellement elle nous donne l'impression, certains soirs, d'être partout à la fois. Son intelligence est aussi vive qu'elle est charmante. Je jalouse cette capacité à pénétrer le sens des choses... à éclaircir des filmographies complexes. Depuis les désormais mythiques séances « Jeune, dure et pure » de la cinémathèque à l'orée des années 2000, elle continue d'animer et de faire programmer; nous la retrouverons prochainement, le 29 juin, au Centre Pompidou pour l'avant première du film de Philippe Grandrieux sur Masao Adachi : « Il se peut que la beauté ait renforcé notre résolution. »

Nicole Brenez débute sa préface Coeurs Instincts Principes (Matériaux pour Marcel Hanoun) par ces mots : « Le présent depuis lequel j'écris me semble à ce point condamné à l'oubli qu'il faut par pur esprit de contradiction sauvegarder une trace de sa désuétude... ». Leutrat / Brenez deux parcours : une oeuvre critique qui s'apprête à se confronter à la cruauté du temps qui ronge et une petite fée du ciné expé, en combattante de la censure, économique, sociale, qui nous dérobe tout un pan de la critique par la création filmique, tout un pan de la beauté.

Nicole Brenez

 

 

 

 

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21/06/2011

Espace Saint Michel : the saddest music in the world

Paris est-elle vraiment la capitale du Cinéma? - Un slogan merveilleux, orgueilleux, ou un cliché que vont certainement (et annuellement) s'empresser d'exploiter les communicants à l'occasion du prochain Festival Paris Cinéma qui débute dans une grosse semaine : - festival au demeurant sympathique qui permet aux marcheurs ou amateurs de vélib d'entretenir leur condition physique en plongeant (en nage) dans une programmation touffue comme une forêt vierge. A noter entre une nuit du cinéma bis Mexicain qui promet et une nuit sur le thème des femmes vampires (un pléonasme) (avec trois films de sieur Jean Rollin, paix à son âme, et un étrange film pakistanais de 1967, The Living Corpse) une rétrospective intégrale de Jerzy Skolimovski et un hommage à Michael Lonsdale (ave Cesar, et oh surprise! après Jaune le Soleil et Détruire dit-elle de Marguerite Duras (après Hibernatus aussi) seront joué les Saisons d'Hanoun, plus L'Authentique Procès de Carl-Emmanuel Jung et La vérité sur l'imaginaire passion d'un inconnu - parcours vertigineux est-il écrit).

Alors Paname : capitale du cinéma? Replongeons nous dans la programmation du prochain festival, pour pécher un autre poisson : les hommages rendus à Isabella Rossellini. Une actrice rare, et comme projetée par sa généalogie hors du temps; une vérité émanant de sa cinégénie que Guy Maddin a bien perçue et fixée dans notamment The saddest music in the world; Maddin dit d'ailleurs d'Isabella qu'elle peut jouer autant dans le registre un peu forcé du cinéma muet, qu'incarner un grand mélodrame des années 50 ou une aimable comédie familiale et ménagère, comme être une égérie romantique et échevelée – en un mot destroy – chez David Lynch. Dans la famille des « derniers qui seront les premiers », Guy Maddin fait sans doute figure de dernier grand cinéaste surréaliste. Après la dernière programmation de l'intégrale de son œuvre au Centre Pompidou, nous pourrons derechef vérifier cette assertion (slogan facile, orgueilleux cliché?) à la Maison Rouge du 23 au 26 juin :

http://www.lamaisonrouge.org/IMG/pdf/Festif_Winnipeg_du_2...

Et si finalement, dans le sillage du réalisateur de la lointaine province de Manitoba, Winnipeg n'était pas la véritable capitale du cinéma?

La Maison Rouge est un lieu, qui en plus d'être magnifique (près du port de l'Arsenal), se revendique d'un certain iconoclasme. C'est une structure privée – une fondation d'un homme, Antoine de Galbert pour être précis – qui se démarque singulièrement des établissements publiques : y furent organisées ces derniers mois et années, une exposition autour des pochettes originales de disques, une extraordinaire carte blanche, pour un choc visuel, à Jean-Jacques Lebel, ainsi qu'une confrontation entre l'oeuvre d'Augustin Lesage et celle de Elmar Trankwalder (du fer rouge chauffé à blanc); et tout cela sans aborder les curieuses réalisations aux titres énigmatiques telles que « Les recherches d'un chien » ou « Tous cannibales ». En bord de Seine, Surréalisme is not dead.

En attendant, Guy Maddin était lundi soir l'invité de l'Espace St Michel. C'est un homme grand, au cheveux courts et à la barbe blanche. Sa carrure est bien celle d'un joueur de Hockey. Il parle d'une voix posée, avec concentration; les jeux de mots et plaisanteries se distinguent à peine du propos, un léger sourire les trahissant parfois. Il émane de cet homme une grande amabilité. Pour l'Espace St Michel qui programme régulièrement l'oeuvre de Guy Maddin c'était l'occasion de le saluer mais également d'inaugurer un accueillant comptoir de bar en demi sous-sol entre le boulevard St Michel et la rue de la Harpe. Une bière artisanale à 2€50 (pour les assoiffer, prononcer « BEER » à la Homer Simpson!). A noter qu'à partir de septembre, se tiendront dans ce lieu de nombreuses rencontres et projections. A suivre.

Dans une ambiance chaleureuse et devant un public dont l'affluence qui, même si elle ne pouvait concurrencer les files d'attentes kubrickiennes de la cinémathèque française, compensait aisément le faible nombre par une joie spontanée et une qualité d'écoute à peine troublée par les inévitables tâtonnements techniques, Guy Maddin nous a longuement introduit en pays de cinéma, son pays, territoire entre fiction, auto-fiction, réalité, fantasmes et mythes. Isabella Rossellini oblige, il n'a pas échappé à la comparaison avec David Lynch. Notre canadien a été très poli, et respectueux de l'auteur d'Eraserhead; il a cependant clairement souligné la différence entre les deux filmographies; nous ajoutons que Guy Maddin est le maître et Lynch ou les frères Quay des épigones venant parfois pêcher en ses eaux. Si nous devions lui trouver un alter ego dans le cinéma contemporain par la puissance des forces (inconscientes, occultes) mis en œuvre nous penserions plutôt à Werner Herzog.

Guy Maddin a raconté comment né de parents déjà âgés, et trop fatigués pour l'éduquer, il a passé son enfance à regarder entre autres les albums de famille dans une forme de régression permanente, puis de l'adolescence jusqu'à la trentaine et les premières réalisations dans un long somme, à écouter de la musique du matin au soir. Le cinéma selon Maddin : rêver au passé. Un film selon Maddin : une tentative d'égaler la musique. La question du surréalisme ne lui a pas été posée, mais notons cette référence au sommeil, mais aussi sa lecture attentive de la biographie de Buñuel; des thèmes comme la jalousie (variation sur l'amour fou), que Maddin d'une voix étrangement calme a dit avoir expérimenté dans tous ses affres – son Dracula raconte cela, comment le jaloux fait exister une figure à laquelle au final s'identifie l'aimée -; le fétichisme, le goût du fragment et son corollaire l'amputation (« supprimer les jambes d'Isabella est un geste d'amour » dit-il), les séquelles infligées étant la manifestation d'un trouble intérieur; et enfin, son intérêt pour le mythe – Et les lâches s'agenouillent, par exemple, est une relecture d'Electre, et son dernier long métrage serait une adaptation de l'Odyssée, avec un Ulysse qui dans la tradition met 20 ans à retrouver le chemin de sa famille, et qui, dans le film se contente de rentrer chez lui par la porte de derrière afin de se coucher, ce qui confine selon Maddin au périple.

L'Espace St Michel est un cinéma qui approche de son centenaire. Une affaire de famille qui au début du 20ème siècle transforma un bouillon en salles obscures. Le cinéma fut la cible, en 1988, d'un attentat alors qu'était programmée La Dernière Tentation du Christ de Scorsese. http://referentiel.nouvelobs.com/archives_pdf/OBS1323_199...

Longue vie à ces deux petits salles inconfortables cachées au fond de cette immeuble haussmannien, à ce cinéma, antithèse absolue de la cinémathèque française, où vibre une certaine mélancolie, une petite musique triste d'un autre temps. Heureusement pour notre tête fatiguée et rapiécée, nous avons suivi les advice of friend et across the bridge : Winnipeg – sa fourche - nous y attendait.

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