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10/07/2011

Le Film-journal de Remi Lange

L’association Erosonyx s’attelle à un sacré travail d’édition. Comme les initiatives intrépides se font rares, il s’agit de louer un telle courageuse tentative. Pour le film Journal d’Omelette de Rémi Lange, le Dvd du film, le journal écrit de l’auteur, un recueil de critiques et des lettres personnelles sont condensés dans un recueil créant une vision d’ensemble du projet initial. Les multiples points de vue exposés retracent le film, de sa latence à sa réception. Et puis Rémi Lange a souvent monté ces projets sans pouvoir les projeter sur l’écran, l’édition d’un disque devenant pour lui et le film la seule façon d’exister, très proche de la démarche littéraire. On se dit donc que cette sortie Dvd est loin de trahir son auteur et qu’elle s’approche d’une vision personnelle, voire intime, de montrer des films.

 

Cette note ne souhaite rien ajouter à tout ce qui a été, parfois magnifiquement, écrit sur le sujet du film (voir le livre). Tout autant, c’est la pratique cinématographique qui ne cesse d’interroger et marque profondément. Actuellement, sans perspective de financement aucune depuis plusieurs années, Remi Lange monte ses images, filmées avec un modeste appareil photo numérique, pour ne garder que 17 secondes par jour. Ce qui à la fin de l’année, en assemblant ces secondes parcellaires, devrait composer un film d’une heure trente comme le journal d’une année. Il faut dire qu’en terme de journal filmé, Remi Lange fait figure de libre pionnier. Fortement influencé par le mythique Joseph Morder, sa façon d’aborder le réel a tout de suite fait face à la proximité, dans sa création ou sa reproduction. En citant Mekas, il indique la distinction entre journal filmé (acte de filmer sa vie) et film-journal (le film obtenu à partir des images du journal filmé). La création de ces «films-journaux» envisage les différents supports que sont l’image, le son et l’écrit comme radicalement différents et devant introduire des aspérités. 

 

Ainsi pour Omelette,  ces trois journaux introduisent chacun un malaise singulier. Le sujet d’Omelette est un coming out d’un fils à sa famille. La caméra saisit le temps de l’aveu au plus proche d’une mère ou d’un père. Le réalisateur tient la caméra en même temps que la conversation, ou les bribes de mots, se nouent. Notre inculture ne trouve pas d’équivalent à ces scènes où le trouble oublie la présence la caméra. Jamais on en appelle à arrêter de filmer, l’objectif faisant corps avec celui qui filme. L’embarras est capté au fur et à mesure, et on a l’impression que le plan cherche autant à perturber qu’à protéger ceux qu’on connait. «Filmer notre conversation. Je ne te filme pas. Sache que je vais faire un court métrage sur nous, sur nos vies, sur ce qui nous arrive. Ce n’est pas ni toi, ni moi qui sommes rares, c’est notre relation» (Lange). Ce qui oppose, les avis des une et des autres, donne ici lieu non pas à des combats mais à l’expérience de la durée et à l’équivoque d’une relation. Les enregistrements sonores du second journal (enregistrement de dialogue au téléphone entre Lange et sa soeur ou sa grand-mère) sont troués par des silences vertigineux qui, séparés d’une image correspondante, frôlent la fêlure définitive. Le troisième journal, le plus cruel (ici la cruauté de la lettre dépasse celle de l’image) rappelle les souvenirs de vies, tout d’abord sous la forme de l’anecdotique, ou tout autant sous la forme d’une honte trop souvent éprouvée face à toutes ces blagues vaseuses auxquelles il a fallu faire face. Dans sa conception, ce Journal d’Omelette crée la disparité entre écrit et film, d’après ce que dit Lange de façon instinctivement immédiate puis de plus en plus réfléchie, comme la mise en place d’une pensée de l’image. Ces images filmées de l’instant de l’aveu et les perspectives de vies notées à l’écrit échappent  cependant à la confession en ce que c’est l’avénement d’une rencontre qui est recherché.

 

Et l’expression d’«omelette» entraine quelques souvenirs personnels. On se souvient, qu’au lycée, elle était fort usée pour blesser ceux qui échappaient aux canons du bodybuild naissant. Lange les connait bien ces «hommelletes» (selon son orthographe) dont le «corps en creux» n’a rien à faire du flagrant délit de présence. Il fait le rapprochement entre ce corps et sa façon de filmer, où l’ «image devient le prolongement de sa main». Son cinéma expose des corps loin des apparences convenues. Son film Devotee exposait corps handicapé et corps bodybuildé dans une rencontre où les forces et les infirmités se masquaient et n’avaient plus l’identité pour justification. Quel corps, quelles images??? L'interview de Lange, à la fin du livre proposé par Erosonyx, ne lève pas l'ambiguité, "de là à me greffer une caméra à la place d'un oeil ou d'une main...". De ce «cinéma-organe», les 17 secondes saisies par jour (et qui en feront paraitre sans doute beaucoup plus) sont attendues avec beaucoup d’impatience...

 

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