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24/07/2011

« Dresseurs de loulous » / « Dynamiteurs d'acqueducs » - partie 2

 Les signes sont parmi nous. Est-il nécessaire d'être attentif? Soyons distrait, voir dissipé, voilons la raison entêtante afin de mieux se laisser guider. Ce n'est pas Léon Chestov dont l'oeuvre est rééditée au Bruit du Temps qui réfuterait cette ouverture au mystère, à la mise en veilleuse d'une certaine forme d'entendement ratiocinant dont on voit le degré inquiétant d'abstraction atteint dans les « logiques » démentes des financiers. Léon Chestov parle de « pouvoirs des clefs » (Potestas Clavium) en référence à un verset de l'Évangile celui « selon St Mathieu » - « Et je te donne les clefs du royaume des cieux : et tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux » -, pour définir ainsi ce « droit » peut-être plus que pouvoir, « exclusif et inaliénable », détenu par quelques uns « d'ouvrir pour lui même et pour ses proches les portes des royaumes des cieux »; et, le penseur russe d'insister, de démontrer que ces clefs sont parties liées à la philosophie antique, au règne de la raison qui comprend, qui explique, - « chacun s'imagine qu'il a en sa possession une grande vérité, qui lui ouvre la voie menant au mystère suprême et à la béatitude éternelle ». Il y a pourtant et malgré tout quelques clefs laissées sur les portes – désenclavant -, Léon Chestov en est lui même sans doute une, et un petit cinéma près du Jardin des Plantes en fut, pour nous (comme pour fb), lors du Festival Ciné-Transes fin juin, un généreux trousseau.

Nous devons à l'heureux et déraisonnable hasard la découverte de cet accueillant festival, et sans nul doute, à la vacance du temps et de l'esprit, les conditions optimum et préalables à l'éblouissement qui s'en suivit. Une forme d'accord parfait qui vibre longtemps au fond de l'être. « Aux confins du non visible », nous avons ainsi découvert Los Pintos et Los Pascoleros deux films de Raymonde Carasco et Régis Hébraud – laissons la parole à la réalisatrice : « On rêverait d'un pays où les choses du cinéma – les images, existent. Où elle captent les vibrations même de la vie, une force de dissociation encore intacte ». - Et comme une ultime framboise à savourer au soleil renaissant, Régis Hébraud avait effectué le voyage depuis la région toulousaine. Nicole Brenez a présenté la séance de quelques mots émouvants, honoré un couple de cinéma et d'amour, indissociable, bien que Raymonde Carasco, théoricienne et philosophe, soit créditée de la réalisation et que Régis Hébraud, professeur de mathématique dans le civile, soit responsable du cadre, de la prise de vue et de la photographie et pour faire court partie prenante de la post production. Une oeuvre qui s'ouvre avec Gravida en 1978, puis se développe et s'accomplit dès la rencontre, dans les traces d'Antonin Artaud, avec le peuple indien des Tarahumaras; et qui dès lors, jusqu'en mars 2009, jusqu'à la disparition de Raymonde Carasco, va s'attacher à transcrire sur pellicule la présence, le mystère et le rayonnement des Tarahumaras. « Expérimentation de la caméra dans un non-vouloir-saisir. Cela s'est passé chez les Tarahumaras, c'est tout ce que je peux dire ».

En copie 16. Couleur splendide. Los Pintos - Tarahumaras 1982 et Los Pascoleros - Tarahumaras 1985 sont deux montages extraits de cette frise, de cette fresque. Pour le premier, un montage de 58 minutes travaillé dans la foulée du tournage; pour le second, un montage de 27 minutes incluant des extraits de textes d'Artaud et réalisé dix ans après le voyage à Norogachic. « A l'occasion des fêtes de la Semaine sainte, les Indiens Tarahumaras du Mexique inventent ou retrouvent des rites de danses d'homme au visage et au corps peints. Commémoration ou préparation de quel combat? Car l'étrange figure du Governador au masque de cuir semble renouer avec la tradition du chef des guerres nomades » (R.C.). Et pour Los Pascoleros : « Ce film montre l'envers, les coulisses des mises en scène de la Passion dans le village de Norogachic. Les rites initiatiques, secrets, des deux Pascoleros filmés pour la première fois, constituent le centre de ce document » (R.C.). Régis Hébraud a interpellé les quelques privilégiés présents dans la petite salle par cette interrogation : « qu'est-ce que le temps? Qu'est-ce que le temps au cinéma? - le temps du cinéma? ». D'un esprit aiguisé, avec générosité, il a déroulé pour nous le feuilleté du temps : dégageant le temps du savoir, du présent du tournage, distinguant l'espace-temps du cinéma du temps présent, la temporalité du mythe de celle du rite, évoquant aussi le temps suspendu de la beauté dont les ralentis sur les pieds des danseurs en seraient une fulgurance aussi intense que le fameux défilé anarchique de Zéro de Conduite. Ces pieds évoquent le premier film et le pied de Gravida. Régis Hebraud se défend en banalisant ces plans comme des choix esthétiques; il souhaite surtout taire leur mystérieux envoûtement... Les deux films partagent avec la scène tournée par Jean Vigo : la fête, sa mécanique, ici jusqu'au total épuisement des corps et de l'ivresse, et au-delà jusqu'au porte de la transe.

« Il faut accepter de ne pas savoir ». Dans la première oeuvre, le cadre est traversé par les processions dansées sans fin. La répétition marque une tentative de « rapt de l'événement-individualité » et de la « spiritualité d'un événement ». Les opérateurs se tiennent à distance. Régis Hébraud dira que connaissant mal les chemins, il leur aura fallu apprendre à se repérer afin de mieux suivre la fête interminable; il dira également qu'épuisés, en allant dormir au coeur de la nuit, et ne sachant pas le déroulé du rite, ils rateront certaines révélations. Cette leçon sera retenue pour Los Pascoleros et leur permettra la découverte du lieu où se peignent les Pascoleros dans des séquences de nuit denses des secrets abrités. Des plans de situations auusi font leur apparition, des plans de nature (comme irradiés de beauté incarnée). Régis Hébraud dira filmer le geste et sa conséquence c'est avoir froid, faim, sommeil. Filmer c'est avoir froid, faim, sommeil. Il dira que pour devenir Tarahumaras il faut non seulement connaître les chemins, mais marcher, savoir marcher. Raymonde Carasco dit également magnifiquement cette enjeu, citons la longuement : « La question essentielle concerne ce que l'on est capable de voir, et par là même, d'enregistrer, puisque l'on n'enregistre que ce que l'on voit. Si vous n'êtes pas prêt à voir certaine chose, vous ne pouvez pas les voir et vous en serez de toute façon écarté, car les Tarahumaras sentent à quel moment vous êtes capable de voir, ou à payer le risque de voir en allant très loin. Pour un Tarahumaras, la force, l'être de quelqu'un se mesurent au chemin qu'il est capable de faire. « Est-ce que vous êtes venus là où personne ne vient? », est la question qu'ils nous avaient posée en 1984 (…). Le courage, pour eux, c'est l'endurance ».

Le Coran pose une question : « qu'avez-vous répondu aux prophètes? ». Ce sont les clergés de toutes sortes qui ont répondu – à leur main, à leurs raisons, excommuniant les uns, flattant les pouvoirs des autres... Mais la véritable réponse qui est sous tendue entre les peuples, entre les individus, elle se trouve dans la source du noir de la nuit de Los Pascoleros (« noir d'éclipse et noir de source » Joë Bousquet). Raymonde Carasco et Régis Hébraud sont inspirés par le souffle d'Artaud mais ils sont fils et fille de Benjamin Fondane assassiné à Buchenwald et seul disciple de Léon Chestov. Chestov qui a eu cette phrase qu'ils ne désavoueraient aucunement : « L'existence du réel est un défi à l'existence de la raison ». Cette oeuvre semble répondre précisément à cette assertion, en empruntant une pensée du cinéma née d'Eisenstein mais aussi de Pasolini, et je ne saurais trop vous engager à jeter l'oeil qu'il vous reste une fois posé le bandeau noir sur le front à des articles tels que « ciné-fragments », « mimesisbarbare », « montage hérétique » ou « Rhème et Rythmène ». Jacques Rancière l'avait bien écrit dans un récent ouvrage le cinéma est dans l'Ecart.

J. Rancière - Les écarts du cinéma.pdf

« Une dresseuse de loulous » - fort belle au demeurant – pose une question : « Comment avez-vous fait pour démarrer cette aventure? » Régis Hébraud répond : « Nous n'avons pas acheté de voiture ». Il dit aussi, Raymonde dans son ombre : « On me ferait un pont d'or, je ne cèderais rien de ce cinéma », ce qui se traduit en prise de position : « pas question de faire de l'argent avec les images qu'on nous a offert ». Telle est la réponse faite au jeune cinéma, à la question de la diffusion des films (« la négative n'est plus affaire d'échelle mais de commun entêtement ») par un dynamiteur d'aqueducs. Vouloir – savoir – oser – se taire.

Les oeuvres sont disponibles sur demande ici :
http://raymonde.carasco.free.fr/

 

aa

Commentaires

Leon Chestov ?
Je viens de lire ces essais sur Tolstoï, Pouchkine et Tchekov. Un auteur intéressant. Et un grand critique partial par amour des auteurs dont il parle comme s'il les connaissait.

PS : Bien à vous. Votre blog est très bien écrit. Je repasserai vous lire.

Écrit par : pradoc | 26/07/2011

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