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28/07/2011

De la peau des fantômes: Bertille Bak/ Gilles Ortlieb

Beaucoup de lieux témoignent du travail passé, à jamais enfui. Ils deviennent légions aux alentours des villes, vieux vestiges à la condamnation certaine. L’univers mité gagne du terrain, l’usine en déshérence ne parle plus de ce qu’elle était, l’obscur des fenêtres brisées incite juste quelques graffeurs à faire la trace sur des murs où la grisaille et le fluo soudainement se rencontrent par bonheur. Le plus lourd du passé semble derrière nous. Quant ils échappent à la destruction, ou à la transformation «boboïsé» en loft d’architecte, ces lieux se retrouvent parfois savamment habillé, comme dans la scénographie de festivals photographiques tel celui de Vendôme (à défaut du mythique festival arlésien). Pour y être allé, la pluie abondante a fait gondoler le support des photos, on ne sait pas si la distorsion improvisée était ainsi souhaité au départ. Les tirages se décrochent, et ont dû mal à masquer ces endroits à l’opacité riche de débris et qui attendent un sort. Dans certains recoins de la ville, le destin des photos et des lieux se trouvent lié pour un temps par une précarité au diapason. Loge de cauchemar, le parcours hante la ville d’une présence ironique. Pas de public, pas d’écho, accompagné juste par le bruit de quelques pas. A partir du peu sur du rien, retiennent ces magnifiques vues de René Maltête montrant quelques pas sur la neige d’une statue ayant fui son socle.  A peine une présence. Fantomatique peut-être, ou plongé, à mesure, au milieu d’un non décelé. D’autres photos ont droit au lustre des galeries ou des monuments restaurés à vif, du centre. On a voulu prendre ici des habitants typiques du coin. La liste des métiers en dit long sur les directeurs, un, deux, trois, cent mille, une ville entière de directeurs. Une mosaïque terne. A moins que les bâtiments, vu avant, stigmatisaient à leur manière le souci de ne plus partager, y compris le regard. L’envie de retourner à ces fantômes qui semblait plus accueillants, plus généreux à leur façon, pousse vers la sortie à grande enjambées. Les deux auteurs qui nous intéressent et dont cette chronique voudrait dresser un bref portrait traversent la vallée du fer ou les villages corons comme des archéologues de l’effacement, à fleur de peau de la disparition, et leurs témoignages prennent l’inéluctable à défaut, à revers du tragique.

 

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Tout d’abord, Gilles Ortlieb, que nous avions déjà cité sur ce blog, et qui ne quitte pas cette vallée aux villages se finissant par la sonorité «ange» (de Leudelange à Entrange en passant par Rumelange et qu’il a fallu localiser sur l’Atlas, vers le Luxembourg). Après un magnifique recueil de photos aux devantures fermées, sa virée s’est prolongée par le roman Le Tombeau des anges. D’hôtels en cafés et usines, il remarque l’épigraphie qui passe, ces marques des façades qui, petit à petit, sont attaquées par le climat corrosif. Les formules définitives ne plaisent guère à Gilles Ortlieb, on le suivrait bien sur ce chemin. Plutôt il note, au détour d’un café, ce qui s’inscrirait dans une durée. Il évite les écueils, la rengaine passéiste même s’il soupçonne la densité de vie du passé, et la projection intellectuelle qui voit tout mourir. Trompe-la-mort, les lettres qu’il retrouve et les cahiers hasardeux qu’il croise au bord de la route (comme le cahier de licenciement d’une fabrique), balisent de mémoire son parcours.  Ce qu’on pourrait prendre, au premier abord, neutre recèle une forme de survie. Ce n’est pas tant les qualités de fossile du passé qu’il découvre, que les traces encore tangibles de sa présence. L’aspect quasi miraculeux du révolu frappe la persistance rétinienne, et l’appareil photo, de son énigme. Comment les choses survivent? «Car ce ne sont plus des blessures à vif, mais des plaies plus ou moins adroitement refermées, des paysages cicatrisés de force...Les convalescences ont de ces lenteurs..» . La convalescence, comme après une période pleine (de souffrance, de travail ou d’ivresse) crée, dans ce livre, l’occasion d’un étourdissement des détails, plus que d’une attention forcée. Les inscriptions délavées mixent les époques dans un métissage hybride à l’humour involontaire, que relève l’auteur. Elles sont aussi pour lui autant d’épiphanies du réel comme dans le chapitre Morhange, où l’homonymie d’une ville et d’un poète donne lieu à cette citation quasi autobiographique résumant son approche: «ayant  donc marché et remarché la ville, les avenues dures et les sentiers où le printemps vient guetter, la gare fermée en poing nu et vide et là vu»...Le sursitaire «ni insignifiant, ni décisif» se montre sous ces disparitions incongrues, et détaille l’absence, l’impossible retour, aussi bien que l’existence de l’entre deux... L’invisibilité muette du toujours présent ne ferait-elle pas aussi fragile que la disparition furtive des fresques romaines soumis à l’air libre, et aussitôt soustrait aux regards, comme dans le Roma de Fellini ?? 

 

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De la devanture fermée, au passage de l'excavatrice, il n’y a qu’un pas chronologique. Bertille Bak ne le franchit pas. T’as de beaux vieux, tu sais...Oui, le titre de la video de Bertille Bak en dit déjà long sur son affection pour ses anciens. Elle ne les ménage pas pendant le tournage, mais les sourires complices qui se lisent dans de nombreux plans indiquent l’incitation à le faire. Exposé dans un grand musée d’art contemporain, la simplicité de la vidéo tranche avec toutes les constructions cérébrales jouxtant. Filmé au plus proche de ceux qu’on aime, déjà, n’est pas donner à tout le monde et surtout très difficile à réaliser et à transmettre. Le film touche au coeur par cet aspect et l’amusement qui a dû être pris au tournage. Pourtant le sujet se pressent grave. La mairie de Barlin entreprend de raser toute une partie de village, les habitations de quartier minier. Leur maison de mineur, un peu comme on dirait leur vie. La réponse pourrait s’ancrer dans la lutte ou le débat, d’avance perdue. Bertille Bak expose une réponse aussi excessive que la décision d’exproprier parait irréelle. Les frontières entre art contemporain, surréalisme et documentaire social s’effacent, et la démonstration festive traduit la ressource infinie et multiforme de la «concertation». La résistance se prépare à coup de création d’un réseau de communication interne (à tuyau et cornet acoustique), au barrage des routes par construction de mur en briques rouges (et sur lesquels peuvent monter deux filles en habit d’ange, aux pieds des viseurs qui leur servent à se catapulter sur des planches porteuse de briques en direction des pelleteuses), et à l’installation d’épaisseur de couches de portes à l’entrée (plus de dix, toutes troués au même endroit pour laisser par le chat), en cas de visites d’huissiers. Les trouvailles n’en finissent plus, la couleur s’invitant sur les murs extérieurs que l’on peut repeindre désormais à l’envie. La dernière réplique des habitants, lorsque tout est perdu, s’incarne dans la construction de petites maisons à roulette, en briques rouges adulées, qui accompagnent le cortège du départ. Feux à volonté d’artifices et non guerrier. L’étendard, à l’effigie du radeau de la Méduse, cousu au savoir du temps, et disposé sur un pan de mur d’une maison désormais vide, ponctue le film  et semble comme donner une dernière image contestant le vide et la désertion forcée. Il arrache une forme, rugueuse, à la destruction. La parade de la présence, la réplique autre que verbale, se veut excessive, peut-être pas contrairement à ce qui est écrit sur le livret accompagnant l’exposition par dérision ou remède, mais plutôt débordements de vies et d’histoires, du «nous sommes tous encore ici» d'Anne- Marie. L’excès se figure dans les deux sens, dans l’inventivité intuitive immédiate et dans le silence de retenu, d’égards face au manque d’égard généralisé du monde côtoyé en permanence. La conduite se fait similaire en mode majeur ou mineur. Bertille Bak filme également ce silence lors d’un voyage à Bangkok, lorsqu’elle rencontre des habitants d’un quartier de Din Daeng, menacés d’expulsion au profit de la construction d’un grand magasin. Ces habitants interprètent leur chant (révolutionnaire) à l’aide d’une partition codée en signaux lumineux, émis à l’aide de lampes depuis les fenêtres de leur immeuble. La surdité traduit cette forme de défense que l’on ne peut convoquer devant un tribunal. Ces formes échappent à la récupération qui cherche à promouvoir le progrès. Les performances ou les «vacances» de ces films ne laissent-elles pas l’étouffoir au loin pour affirmer un "contre ciel" bien ici («je traine un sac de clou sur la grève du feu» René Daumal) ?? «L’existence du réel est un défi à l’existence de la raison» qui nous trotte dans la tête avec insistance depuis que nous l’avons lu, peut sans doute se graver sous des semelles...de vent...à la façon de ces auteurs.

 

 

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