Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

30/07/2011

De tes yeux la prunelle

salome--stevenin.jpg

 

 

 

 

 

En Arabe, il existe un mot d’affection, qui pourrait être traduit par cette expression si douce « la prunelle de mes yeux » : عيني

L'occasion pour nous, après l'attention portée à Anaïs Demoustier, et alors que se poursuivent les projections du premier film de Roschdy Zem Omar M'a Tuer, de baisser les paupières, le visage cramoisie, devant l'eau du regard de Salomé Stévenin – des prunelles comme un fond chaud de sable en eau peu profonde. Salomé Stévenin est la cadette d'une étonnante famille de cinéma. Nous connaissons l'immense carrière de son père Jean-François : assistant réalisateur de François Truffaut, puis acteur (il joue son propre rôle dans la Nuit Américaine et ce personnage marquant d'instituteur, dans L'Argent de Poche, Monsieur Richet (dont le conseil était de s'endurcir mais de ne pas se durcir pour autant) et surtout, il est l'auteur de trois films : Le Passe-Montagne, Double Messieurs et Mischka. Tentons une petite approche en mots informels de cette filmographie commençante, établissons quelques généalogie et tissons le tapis de cinéma qui serait composé par les choix de cette jeune actrice née le 29 janvier 1985.

Si nous devions définir le type de rayonnement de Salomé Stévenin à l'écran, sa cinégénie pour nous particulière, un nuancier de mots précis et subtils serait indispensable, une palette d'eau et de sable – quel peintre a peint en eau et sable, en bleu et or? Pierre Bonnard? Elle nous semble avoir peu d'équivalent chez les jeunes actrices : sensuelle, elle ne dégage pas « l'animalité » de Hafsia Herzi, ni la ténébreuse sensualité de Laura Smet ou de Léa Seydoux, les belles épines dont les visages et les silences de leur corps miroitent entre pétillement du regard et profondeur du khôl. Salomé Stévenin conserve dans son jeu une franchise qui ne biaise pas la lumière – à moins qu'à la source de cette invisible gaucherie et de cette forme directe d'apparaître ce ne soit une timidité ancrée : un éclat soudain révélé sous la gradine du tailleur de pierre. Si nous devions encore cerner son aura par les bords, notre jeune native de Lons-le-Saunier ne nous semble pas non plus appartenir complètement à la caste des comédiennes « tout terrain » telle Sarah Forestier, ni au style « feu sous la glace » du jeu en sourdine d'une Anaïs Demoustier. Difficile donc de l'affilier, même si, par exemple, elle paraît nager dans la même eau que Sandrine Kiberlain dont elle a joué son personnage adolescent dans Love Me de Laetitia Masson, ou que Maryline Canto dont elle partage l'affiche dans Comme une Etoile dans la Nuit, ou encore, pour remonter dans le temps, comme la discrète et mythique Isabelle Weingarten, interprète de Quatre Nuits d'un Rêveur de Robert Bresson, de La vérité sur l'imaginaire passion d'un inconnu de Marcel Hanoun, et d'un personnage secondaire de La Maman et la Putain.

Malgré peu de « premier rôle » comme il est dit chez les directeurs de casting – et même si ces termes de « premier rôle » prêtent à sourire il serait temps que certains réalisateurs décillent! - , est-il possible dans cette filmographie de dégager une certaine logique? Nous pourrions en schématisant à l'extrême classer en deux colonnes ses personnages; une première catégorie de films serait centrée de près ou de loin sur la famille, un rapport, un lien de famille; la seconde colonne concernerait les rôles où Salomé Stévenin au faîte de sa jeunesse jouerait le magnétisme et l'érotisme, nous inviterait à assister à la naissance d'une pieuvre.

Mischka, Il a suffit que Maman s'en aille, et même de façon embryonnaire Love Me...ou encore le court-métrage poignant, La fonte des glaces (une sœur et un frère arpentent la montagne à la recherche d'un endroit où disperser les cendres de leur mère décédée) appartiendraient à la première catégorie. Il est à noter que Salomé Stévenin apparaît régulièrement au coté de son père (« tel père telle fille » on vous dit), et que René Féret, un cinéaste à l'indépendance salutaire, mais aussi un artisan qui travaille avec ses proches, lui est pour l'heure fidèle (elle est à l'affiche de ses derniers films). Mischka est en ce sens peut-être l'œuvre pivot, emblématique d'une réflexion sur la famille : patriotique, génétique, choisie – dressons derechef un court aparté pour signaler que ce film de Jean-François Stévenin, si il se souvient de Love Me (Johnny Hallyday est le lien entre les deux univers) ouvre la voie à des réalisateurs comme, entre autres, Gustave Kervern et Benoit Delépine, et, pour refermer la parenthèse, notons les séquences finales, où la famille génétique et choisie s'harmonise le temps des vacances et d'un campement au camping.

L'autre versant, qu'elle quitte peu à peu comme en témoigne de nombreuses apparitions dans la peau de personnages en périphérie de la fiction, des observateurs privilégiés, des rôles d'amie, ou d'assistante, est cette incarnation de l'adolescente à la sensualité naissante et ravageuse. Citons Clara, cet été là de Patrick Grandperret, le petit rôle dans ce film âpre de Audrey Estrougo, Regarde-moi, à l'opposé de Toi, Moi, les Autres qui valut à son actrice principale la très jolie Leïla Bekhti un César, et où, Salomé brille par son absence; mais surtout, Douches Froides de Antony Cordier qui, lui aussi, ne la reprendra pas pour le film suivant Happy Few (tant mieux dirons-nous). Juste - Salomé Stévenin y est incendiaire... (Si elle réclamait ma tête, je me ferai gallinacée pour la lui apporter sur un plateau).

Nous terminerons cette rapide traversée de sa filmographie en rappelant qu'elle est la réalisatrice d'un court-métrage (le synopsis : une jeune fille, Sarah, fait venir son demi-frère du Vietnam), court-métrage qui synthétise les thèmes de la pieuvre adolescente et du lien de famille parfois comme un nœud. Nous taisons volontairement Comme une étoile dans la nuit; le film de René Féret se termine également par des cendres dispersées : il est la grande œuvre de cette jeune actrice, qui, comme la fratrie des Stévenin, donne l'impression de jouer debout, la tête haute, de se mouvoir secrètement comme une baïne, douce et vénéneuse à la fois. Je garde en mémoire sa silhouette s'éloignant du rivage et de l'océan, au travers des pins, marchant dans la lumière oblique - d'or, comme une aurore? un crépuscule? - et de ses yeux la prunelle.

Bois de Pen Bron - P7110296.JPG

 

 

 

aa

Les commentaires sont fermés.