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02/08/2011

La vie des notonectes


Bientôt, il sera temps comme la notonecte de plonger et de basculer – cul par-dessus tête -, d’adopter la nage sur le dos, de s’échapper pour les antipodes, de vibrer d’enthousiasme aux rebonds capricieux d’un étrange ballon à la forme d’ellipse. Bientôt le mois de septembre, le goût du raisin, l’odeur des pommes, les chaleurs sur le point de mourir et la mélancolie qui accompagnera ce frisson de pluie et cette bascule de saison alors que nous tenterons de concurrencer l’écureuil en thésaurisant une poignée d’olagne la tête au pays du long nuage blanc. Sans doute les couleurs ont-elles déjà sombré dans la grisaille…, cependant évoquons rapidement un cinéaste étonnant, un souvenir ravivé par la lecture de la récente chronique sur Robert Breer (fb).

Il s’agit de Len Lye. Né avec le 20ème siècle en Nouvelle Zélande. Une enfance vécue en partie dans un phare. Une pupille sans doute marquée par ce trait de lumière balayant la nuit et l’ondulation de l’océan. Une vocation de dessinateur et de sculpteur précoce. Un apprentissage aux chevets des avant-gardes européennes : futurisme, constructivisme puis surréalisme. La course aux prix, la lutte pour que l’œuvre existe même sous couvert de travaux alimentaires. La désaffection des mécènes contre la volonté de créer. Au final, la victoire de l’artiste et une belle fondation au pays des All Black pour le natif de Christchurch. Est-ce la proximité de la coupe du monde de rugby ou les phosphènes qui peuplent mes pupilles, mais 11 ans après leur vision lors d’une rétrospective au Centre Pompidou, quelques unes des « images non tournées » de Len Lye remontent des eaux noires de l’oubli.

L’histoire est connue : devant les difficultés pour produire et réaliser des films d’animations et les contraintes économiques ne lui permettant pas de disposer aisément d’une caméra, et cédant à son inspiration, Len Lye inventa, ce que nous avons appelé et sous l’influence de Emil Nolde « Images non tournées », des techniques variées de peintures, gravures, ombres projetées à même la chair de la pellicule. Une étrange danse/transe apparut soudain comme née de la paupière close du long ruban de celluloïd. Len Lye, par ces particules d'énergie comme il les nomme, cherche à s'approcher au plus près du mouvement, à le peindre dans son expression. Ce travail sur le mouvement en acte passerait par une « écriture » : un « geste rupestre » qui le relierait aux premières formes de l'art telles qu'elles nous sont parvenus sur la parois des grottes, et évidemment à l'art des îliens, des maoris par exemple; une forme d'expression simple de marquer, graver la matière, qui pourtant anticipe les images de synthèse en 0 et 1 – ne dit-on pas d'ailleurs graver un CD.

Comme pour Robert Breer, dans sa pratique Len Lye se tient au plus près d'une forme d'énergie – l'atome, l'électron qui oscille -; il est instinctif ou plutôt proche de l'effort déployé par les enfants lorsqu'ils s'appliquent au dessin dans une traversée du « gribouillage » qui, du même mouvement de main, libère une « onde », une tentative d'être en accord avec soi associée à une concentration particulière qui peut déboucher – regarder ces chérubins perdus dans leurs visions – à une latence du temps, une rêverie, tout en s'essayant à libérer une forme. Len Lye pensait que ces traits et taches étaient similaires à une « information génétique », des « cellules vestigiales et que ces cellules entrent en contact avec le vieux cerveau de nos origines primales »; il écrit également : « J'essaie de coincer une forme cinétique sur la pellicule, pour matérialiser une sensation qui loge à l'arrière de mon crâne – à moins que ce ne soit sous mes oreilles au bas de ma nuque? ».

Ce drôle de cinéaste a réussi son pari : il a embrassé la cinesthésie, cette conscience que nous avons, même dans la ténèbre absolue, de la position des différentes parties de notre corps et de leurs mouvements. Sans doute est-ce pour cela, alors que par l'intermédiaire de Raymonde Carasco et de Joë Bousquet (nous aurons à y revenir) je m'interrogeais sur la source du noir, ces petits films ont surgit dans ma mémoire avec une force éblouissante. La pellicule ne recouvre aucunement un néant, elle est constellée de curieuses notonectes qui sous la surface brouillée nagent sur le dos. Les drops et autres impuretés de l'image ont leur vie propre, leur beauté dans leurs surgissements moqueurs. Les notonectes sont la preuve qu'au dessus des noyés, et sous la surface des choses, il est possible de vivre.

Len Lye serait-il le cinéaste premier?

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