Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

26/08/2011

Cartes postales - à l'endroit

"Redescends sur terre, mon petit, tu es complètement dans la lune!". Cette petite phrase d'une Lili dans un livre d'enfant stigmatise gentillement la distraction si souvent reprochée  ("ce qu'on te reproche, cultive le, c'est toi même"  Cocteau) et auquel on rêve plutôt de se raccrocher comme à une bouée d'air continue. Du répit encore pour une fraction de temps, comme le répit que la couette offre lorsque d'un œil la pendule est scrutée pour voir le temps qu'il reste. Du repit lorsque le temps des vacances quasiment revolu donne quelques derniers jours en dehors, à la dérive. Le répit, au sens plus large, a une origine plus trouble, croisée dans des églises provençales tout aux sommets vertigineux de monts. Un long et dur chemin de procession était emprunté par des parents avec leur enfant mort pour que ceux-ci ressuscite juste le temps du baptême, avant l'autre monde. Noire évocation  dont il semble avoir entrevu une image chez Pialat avec les yeux révulsés d'un enfant porté. Un décillement miraculeux comme dans le Stromboli, au bout de tout. Et dont Chaplin, lit-on sur un fascicule, avait fait projet de documentaire.

Pour revenir au répit plus quotidien et plus léger, le cinéma existe parfois dans ces laps lacunaires. Le premier film de Jean Renoir en 1918 s'y inscrit, en suivant son père en pleine séance de peinture. Les mains horriblement déformées par des rhumatismes qu'on imagine insoutenables s'agitent sur la toile, toujours alertes et défiant l'handicap. Le film s'approche de cette lumière si généreuse qui devait offrir une convalescence assurée au peintre mais que celui-ci a rendu fievreusement dans une grande ivresse de travail. Lui qui n'a jamais craint la pluie, qui avait horreur du douillet et de l'excès, ne supporte cette abondance que l'hiver, au risque des brisants courants d'air qui valent  à son fils Jean un "ta porte, Jean" qu'on croit encore entendre résonner dans cette belle demeure des Collettes, ombragée par des oliviers séculaires, ces " songes d'arbres ou ces fumées d'arbres" refilmees  par ce Jean en 56. Et même si celui ci ne peut enregistrer le son en 1918, les sourires de son père peintre s'entendent plus qu'ils ne s'écoutent. Serait-ce donc cette "leçon muette"(Élie Faure) que  Jean retrouve lorsque selon la réplique de Straub (encore lui, phrase tirée du magnifique Dites moi quelque chose ) il est finalement un des seuls à avoir enregistrée le son avec l'image, au risque de ne plus entendre ou ne plus voir dans l'image? La profondeur de champs s'extrait à grands renforts de perchmans funambules juchés sur ces colosses bancaux et elle apparait comme une invitation aux sens, un moment de temps elastique synonyme de durée. Le souvenir de plans de la Nuit du carrefour, les fumées de froid sortant de la bouche d'acteurs transis savent ce qu'un répit possède d'exigence, d'urgence (cette lumière précise, ce cadre travaillé, la construction d'un plan) et de détente suivante ( "venez vous réchauffer mais d'abord on la refait"). Edgard Morin a récemment étudié le fait que beaucoup partent au sud pour leurs vacances, destination première pour se soustraire un peu à un temps  engoncé. Parmi tous, les plus remarquables ne seraient-ils pas ceux qui forclus d'hostilité en apprecient davantage cette lumière "don des nues", tel le terrible Scutenaire sorti de ces frimats belges, ou Suzy Solidor, sorti tout droit de la cuisse de Surcouf, femme aux 400 portraits, introductrice de l' amour vache (breton?) au pays des ardentes azuréennes et dont le seul tort aura été de plaire à tous, y compris aux allemands? Tous deux rejoignant la Lumiere des Collettes dans l'esprit proche de cette phrase de Bunuel, encore une fois brouilleuse d'identités et des déterminismes de ceux qui sont nés quelquepart, "comme tous les espagnols, je n'aime que la pluie" ...

Le répit ne s'envisagerait donc pas seulement face aux dieux, à la maladie ou face aux rapaces qui agitent uniquement les salles d'un marché bien virtuel. Il existerait peut-être à la façon de la parenthèse mathématique qui, plus que la certitude d'un raisonnement, sonde de l'inconnu(e). Paul Newman l'américain et le professeur russe qui lui est doctrinalement opposé, au mépris des risques encourus de la capture, plonge mutuellement dans la fascination des nombres et des chiffres dans un grand film d'Hitchcock. Du tableau noir à la toile blanche, on aimerait citer Godard, de l'extrait médusant des Histoires, " le cinéma est là lorsque...". Davantage vers  Cannes la boca, à côté des ardentes savamment noircies au soleil et descendues des barres d'immeubles, qu'a Cannes la Croisette repu des rapaces du privé. Davantage près de la rue rouge et chancelante de Soutine que sur le tapis rouge attraction touristique de Thierry Fremaux ("oh, il a pas des airs de Blockhaus, ton paaalaaais!"). Des distinctions sans doute de pacotilles. Mais de façon plus poétique qu'abstraite, "le cinéma est là lorsque...", là et non pas là, juste à coté  dans la marge plus que dans la pleine page.

fb

Les commentaires sont fermés.