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29/08/2011

Cartes postales - à l'envers

«Je ne prenais pas de photos, j'envoyais des cartes postales. C'est d'ailleurs quelque chose que j'aurais du dire, depuis le début: pour moi, l'image absolue c'est la carte postale, c'est pas le cinéma. La carte postale c'est mon vrai rapport à l'image. Pour des raisons encore plus profondes, encore plus enfouies que le cinéma. Le cinéma, déjà, je trouvais que c'était très basique, très populaire… La carte postale c'est encore plus bas». Cet extrait de Perséverance, très beau livre d’entretien entre Serge Daney et Toubiana, et où Daney s’y révèle à coeur ouvert de façon émouvante, plait beaucoup en ce qu’il fait la part belle à une forme parfois triviale mais souvent joyeuse d’images habituellement dépréciées. Comme Daney le rappelle avec brio au cours de ce livre, le cinéma aurait deux entrées: une populaire, «que tout le monde prend, sinon on ne comprend rien au cinema», et une autre plus extravagante, proche du rêve. La carte postale a donc bien des occasions de devenir cinématographiques, en filigrane. Avec ces deux faces, «une face a» pour l’image et «une face b» pour le son (ou l’écrit), elle essaie de faire partager une vue avec la surprise et l’enthousiasme qui ont accompagné la découverte. Souvent platement redondante ou au démenti larmoyant (les «il pleut» plein de désespoir), son style sans prétention nous jette des oeillades. Surtout pour des piètres photographes s’échinant à trouver un cadrage qui diraient autre chose mais qui face à l’échec redondant constatent jalousement que les cartes ont meilleur mine. Ces images retouchées à la pratique de Photoshop ont bougrement l’air pimpantes, le bleu intensément faux du ciel mettant entre parenthèse le légère déprime qu’on sent soudre à la fin des vacances. Y aurait-il une pathologie «sérieuse» pour ces admirateurs de cartes postales,  s’enchainant littéralement au tourniquet comme un moyen de se soustraire à l’inéluctable retour?? Rivée à toutes ces "beautés", comment dire encore l’illusion des lointains??  Et pour tous ceux qui ne goutent pas cette surenchère de lieux stratégiques et identitaires (qui en dit trop peu sur le dédale et le débouché amenant à la rencontre du lieu) n’y a-t’il pas moyen de détourner (sauver) ces images à la façon du  grand poète HJM Levet et des ses cartes postales, s’étalant dans le temps de la contemplation, «aux courtes escales et aux sens inquiets»?. Cette passion, simple et réelle, de recevoir et donner des images, d’associer le neutre d’un paysage commun à la couleur plus précise de l’intime contraindrait à entrevoir un rapport plus large avec le cinéma. 

Là aussi, le panégyrique semble infini, aussi original qu’à profusion. Deux petites tentatives retiennent en ce qu’elles essaient à partir de fragments manquants de constituer une durée. Tout d’abord, un souvenir de projection, d’un film des années 30, un film sans image de Walter Ruttman qui souhaitait créer «du cinema pour l’oreille» et où seule la pellicule sonore était imprimée. Expérience aveugle, les bruits du travail s’estompant peu à peu pour laisser place à une perspective auditive, le doute n’est pas permis quand aux qualités cinématographiques de ce film. Les fondus et autres coupes sonores différent de la musique en créant un genre à soi, syncopé de bruits réels, reconnaissables, accompagnant une histoire. Le style de la carte postale sonore cinématographique était lancé, l’expérience pouvait alors flirté avec le conceptuel des ambiances urbaines (http://lcv.hypotheses.org/). Quel film donne encore, comme celui-ci, la prévalence au sonore, à l’optique ludique mais également mythique dans la perception lointaine de tambours au rythme diabolique? 

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Une autre expérience, celle que réalise Béatrice Plumet pour son film les Routes perdues. Au début des années 70, un village fut entièrement détruit pour permettre la construction d’un grand lac, le lac de Sainte Croix, servant les intérêts de grands groupes et accessoirement devant développer le tourisme de la région. Nombreux des habitants ont résisté à cette destruction. Les pierres polies par les millénaires, les traces de plusieurs générations n’ont pas tenu face aux coups de pioche dévastateur. La réalisatrice collecte donc ce qui reste, des photos et des cartes postales de l’ancien village, et part rencontrer ceux qui ont vécu, principalement des enfants devenus aujourd’hui grands. La carte postale accroit cette perte de repère, ce vacillement du monde perdu heureux, celui de l’enfance associé au village désormais Atlantide. Le muet présent plein d’ardeur de la carte porte prend subitement les traces du révolu et elle signifie ainsi les signes de cette contradiction. Elle ne met pas en image le passé avec les vieux métiers, comme beaucoup de cartes postales dites «ethnologiques» du début du vingtième siècle le recensait, c’est précisement la banalité des vues  (la place et l’église) qui rend encore plus poignant ce qui a disparu. L’image muette aux témoignages déboussolés, et l’image absente à la dimension sonore démesuré insistent peut-être sur cette absence de prétention de ces petites cartes qui peuvent avoir des portées inattendues. 

Il arrive aussi, dans des villages, de croiser encore des documentaristes, avec leur pellicule sous le bras, essayant laborieusement d’organiser dans la salle des fêtes une projection de leur retour d’expéditions. Quelques cartons au rond point principal les annoncent, en lutte avec la pancarte du cirque au Lion Blanc et celle du Guignol ayant quitté pour un moment ces traboules. Ces documentaristes ne ressemblent pas aux reporters, aux JRI (?), des chaines télévisuelles, toujours un peu préssés, ni aux auteurs de documentaire à la visée singulière. Ils font plutôt penser à une espèce en voie de disparition, des colporteur d’un autre âge, qui ne trouvent plus trop de justification à voyager aux lointains, dépassés par les milliards d’images qui proviennent de partout. Ils s’exposent plutôt par des rencontres après le film à des grandes discussions et dans leur travail recherchent l’infime, le détail des détails, le macro à l’intérieur du plan. Ils se défient de la carte postale, en la prenant pour monnaie courante et globalisation affligeante mais se rapprochent d’elle en donnant par leur commentaire abondant un revers à l’image. Depuis le lycée, nous en croisons et leur attitude valeureuse s’inscrit à leur façon dans cette «petite» histoire de l’image dont certains grands noms, comme celui d’Albert Mahuzier ( avec toute sa petite famille sur le dos, "être le premier" à filmer les Gorges du Verdon) sont passés à la postérité. L’homme de la Pampa de Supervielle est persuadé de trouver dans les cartes postales plus de réalité que dans la réalité même. Peut-être que l’attitude de ces documentaristes à poser un plan, coûte que coûte, se rapproche de ce sentiment «de réalité» par l’image? Sans jamais être soutenu par les régions, ils ne sont pas non plus obliger de faire tous ces plans qui agacent à la «solde» de la région et qui devrait comme un signal inciter à sortir du film.

Nicolas Philibert avait le projet de reprendre tous les cartes postales envoyées par Serge Daney à sa maman, pour en dresser comme un portrait implicite. On ne sait pas où en est ce beau projet. Les premiers livres critiques de cinema associaient dès 1915, paysage et portait, définissant un singulier filmique. Les frères lumières avec leur train en gare de la Ciotat et leur premières vues paraissent déjà assez naturellement mêler un peu d’eux-mêmes à un peu du document brut.  Bien modestement, les petites images envoyées qui frisent souvent le bégaiement et celles plus encore délaissées qui palissent au soleil du tourniquet ne détiennent-elles pas un peu de ce «Rosebud» de nos vies dont la puissance est simplement de passer et de se faner, comme le temps passe, sans rester et en allant jaunir dans l’oubli?? Coller au frigo, renverser tête bêche, le signes de l’été se lisent entre rue des Pendus et place d’Allègresse, dans le dos désormais...

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