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09/09/2011

Chronique d'un hippocampe

 

Flashback. Rappelons le principe de The Clock, diffusé au Centre Pompidou le week-end dernier : un montage de 24h d'extraits de films dans lesquels figurent soit un cadran, sous la forme d'une montre, d'une horloge, soit, plus rarement il est vrai, une mention dans le dialogue de l'heure, et ce, de manière à dévider la toile d'araignée du temps, à décompter un livre des heures précis, où, lorsqu'il est minuit à l'écran, il est également minuit dans le jardin (du bien et du mal) du spectateur. Le film recomposé de mille morceaux – en vérité de 1440 minutes – est synchrone avec le temps de sa vision. Quelle curieuse impression de voir littéralement le jour décomposé, minuté, de constater que si un personnage meurt à 17, il est également 17 à la grande horloge de la gare de Lyon, à la montre quartz de la voisine; d'accompagner ainsi la progression des secondes, des ¼ d'heures qui deviennent au fil des minutes de véritables personnages, à tel point que nous avons eu la sensation d'une mécanique du temps qui, paradoxalement, s'inversait, passait d'un égrenage inévitable dans l'étranglement du sablier, à un compte à rebours, un envers cause d'un étonnant suspens : que se passera-t-il au douze coups de midi, à 10h, à 15h30, etc.? Qu'arrive-t-il aux acteurs entre 3h et 6h du matin? Que raconte le cinéma à 18h passé? Saluons la collecte incroyable accomplie par l'équipe de Christian Marclay. Plusieurs années de recherche de plans de cadrans dans le corpus du cinéma, un travail de collectionneur que nous poursuivons bien malgré nous, comme contaminé par cette expérience, en débusquant les montres et toutes références au temps dans les films que nous voyons.

Christian Marclay, en DJ, mixe le son de tous les plans où scènes en les apposant sur le banc de montage comme il jouerait deux disques sur la table de mixage : les images et les bouts de séquences sont jointes entre elles, elles se frottent cut, sans, en apparence, se fondre en fondu ou toutes autres raccords susceptibles de mêlés leur essence; en apparence, car il n'en va pas de même pour le son qui est sculpté en musicien avec séquenceur, traité comme une pâte de 24h; Marclay lisse ainsi les plans les uns aux autres dans une masse sonore compact, créant un paysage vallonné, le son d'un plan pouvant se poursuivre en échos ou se enter dans la musique d'une séquence précédant l'apparition de l'image lui correspondant. Le montage garde ainsi en mémoire des rythmes, des tonalités, des couleurs de son, voir des boucles, qu'il réinjecte, distille dans le coquetelier à extraits, tandis que les disques images tournent, synchrones au BPM de la trotteuse du temps. Au final, il ne s'agit pas d'une expérience de la durée comme dans l'Empire de Andy Warhol ou La région centrale de Michael Snow, d'une interrogation de l'espace-temps, mais bien d'une tentative héroïque d'une greffe directe sur la clepsydre. Notre DJ et son équipe sont les protagonistes d'un set où ils raccordent le cinéma à l'horloge, la fiction au temps de notre quotidien de simple vivant, travaillant une passionnante partition : la grille des heures. Pris par ce rythme, une impression formidable se dégage, celle de chevaucher la montre. Le mixage est parfois subtile, notre DJ comme tout bon DJ joue de la seconde comme du bit, il intercale notamment des plans sans mention d'horaire (par exemple, la course finale de Jean-Pierre Léaud à la fin des Quatre cents coups ou le Rosebud de Citizen Kane), les utilisant en fonction de leur place supposée sur le cadran de la journée : autour de 10h45 pour la scène du film de Truffaut et de 5h30 pour celle du film de Welles; il provoque ainsi un faux hiatus, et une relance permanente de l'attention du spectateur qui surpris remarque cette absence d'horaire...

Le plaisir pris à The Clock est aussi celui de reconnaître soudain des films déjà vus. The Clock joue avec notre mémoire tout en la mixant, elle aussi, avec deux quotidiens réels tous les deux : le notre, celui qui nous a vu par exemple, ce week-end, traverser le cimetière du Père Lachaise, entre une tombe Lehideux et un caveau Lecreux, shootant dans les marrons tombés précocement dans les allées en ruminant cet oxymore du récent La Guerre est déclarée de Valérie Donzelli, « détruit mais solide », tout en rêvassant aux griffures d'ours des cavernes vues dans le documentaire de Werner Herzog, et en émettant la théorie absurde que ces zébrures étaient peut-être des marques du Moine Fou, et cette autre quotidien celui des personnages de cinéma, pour constater de visu après un café pris à coté d'une jeune femme à la chevelure sentant le bubble gum qui tweetait sec, qu'au cinéma, nos compagnons agissent de même, qu'ils se lèvent à la traîne également (dans les derniers réveillés, Steve Buscemi avec une gueule de bois sévère, et un autre acteur que je n'ai pas reconnu autour de 14h, dont on imagine la folle nuit), qu'entre deux courses poursuites, filatures, alertes à la bombe, attente du train en gare, ils poirotent, impatients de la fermeture du bureau, de l'arrêt du travail après une embauche parfois à 6h de matin, qu'il n'y a pas d'heure pour mourir. Tom Cruise, Michael Douglas, ou encore Tom Hanks sont des acteurs pris par le temps; alors que de grandes et belles figures sont absentes, trop libres de ce type de contrainte sans doute, nous pensons à Marilyn Monroe mais aussi à nombre de comédiens du muet, prisonnier non du temps mais de la durée, de l'intensité de l'exposition du plan. Curieusement, lors de nos visites à The Clock, nous sommes tombés à chaque fois sur Charles Bronson, et c'était comme si un bon copain venait nous saluer. Alors à 5h du matin que se passe-t-il au coeur de la nuit? Un peu toqué, je me suis levé, j'ai pris mon vélib et pédalé dans la fraicheur de l'aube encore à naitre, avec la lune comme seule compagne; les rues étaient désertes et calmes, traversée par quelques ombres esseulées, des âmes égarées, apatrides, la mauvaise conscience du capitalisme et de la bourgeoisie que seule la poésie vient caresser; un gros rat s'est enfui avant que je n'entre dans la salle, que je glisse entre le sommeil de quelques dormeurs pour revêtir la couverture d'images ininterrompues, et, magiquement, des prises de vue de Paris au point du jour sont apparues, comme si mon présent était doublé par le film. J'espérais à 5h, entendre Robert Mitchum téléphonant à Shirley MacLaine après avoir filé à l'anglaise alors qu'elle s'apprêtait à céder à son désir et à se glisser sous les draps du lit qu'elle lui avait préparé affectueusement; et Shirley (si incroyablement belle et brillante dans son jeu fait de douceur et de nervosité) de s'exclamer mais « il est 5h du matin! ». C'est dans Deux sur la balançoire de Robert Wise, dont une réplique particulièrement belle et douloureuse fait irrésistiblement penser à ce « aides moi à ne pas te demander de l'aide » de la grande poétesse argentine Alejandra Pizarnik; nous voilà bien surpris en flagrant délit de compléter l'impressionnant tissage du Marclay team!

Comme l'écrit Edgar Morin, dans Le cinéma ou l'homme imaginaire : « Le cinéma nous offre le reflet, non plus seulement du monde, mais de l'esprit humain ». Et si les intuitions de Saint-Pol-Roux, arrachées au néant et à la barbarie et recueillies dans Le cinéma vivant, s'étaient réalisées, que la chambre noire de la caméra ainsi que la salle obscure – grotte de nos rêves perdues – s'étaient métamorphosées en chambre blanche, celle de notre propre cerveau (nous pensons au Tree of life si critiqué de Terence Malik)? Alors... dans les animaux totémiques, se rajouteraient, après la notonecte et la luciole, l'hippocampe, curieux poisson parmi les créatures les plus lentes de la planète, mais capable de mouvements de tête foudroyants. L'hippocampe dont le battement des nageoires vibre à l'unisson de la saccade de la pellicule pris dans la Croix de Malte et produit l'effet phi désiré : le bonheur de la contemplation. Ce cheval de mer à la forme de dérailleur est aussi cette partie de notre lobe temporal, qui, sous le cortex, joue un rôle clef dans la spatialisation et dans la mémoire, notamment dans la mémoire épisodique. L'hippocampe serait une forme de souffleur, de lieu de transition où les informations pourraient être répétées et échangées. Un lieu de cinéma. L'expérience de The Clock serait un documentaire sur cette lucarne ouverte sur un point obscur de la conscience, la notre et celle du cinéma. Saint-Pol-Roux le proclame en prophète : « Le documentaire est la première leçon du cinéma de l'avenir. L'hippocampe en devrait être le symbole. » Lisons le attentivement :

 

« Divulguer le mouvement de l'âme à travers le marbre de l'hypocrisie.

Le documentaire me paraît le conseil du cinéma futur par son mérite à surprendre l'hippocampe dans la jungle de cristal ou bien le souffle de l'instant dans cette heure qui passe, conseil qui nous conduit, par un plongeon dans la vie des peuples, à reconstituer (déterminer) la bactériologie méticuleuse pour ainsi dire de l'âme humaine à travers le masque épais des politiques ou bien, par ces frissons transitoires du temps, à fixer la biologie du mystère éternel et ainsi cueillir la fleur sacrée (sensible) de la morale sous la feuille solide de la physique.

Par petits points le mouvement de l'âme dans le corps immobile (immuable) »

 

Ce cher Saint-Pol-Roux en connaissait un rayon (de bicyclette) sur la capacité de notre cerveau à produire son cinéma, lui qui pensait le cinéma comme vivant et comme l'enfant d'avant les miroirs, lui qui écrivait également :« La solitude est la multiplication de soi même ». Il aurait certainement apprécié The Clock comme le documentaire de Herzog. Il aurait crié, alors, que ce 9 septembre est le jour anniversaire de la mort du Commandant Massoud, mais aussi le jour anniversaire de la mort de Yilmaz Güney (un 9 septembre 1984), cinéaste Kurde de la famille des K assassiné par ses années de prisons. Flashback. Nous nous rappelons que nos pas émus sont allés glisser, il y a une semaine, quelques marrons précocement tombés tout à coté de sa tombe. Güney qui, de sa solitude, de sa géole, dirigea Yol sa dernière oeuvre, comme un hippocampe furieux, qui, échappé, évadé, en exil à Paris, fit sortir clandestinement les bobines pour monter le film d'un souffle avant de lâcher prise devant la camarde. Mon hippocampe à moi se souvient de la neige du Kurdistan, de la leçon que filmer n'est pas qu'une affaire de gros sous, de cantine, de plateau de tournage, de pesante industrie; que le « moteur », le « action » sont les rêves de liberté d'un prisonnier.

Yilmaz Güney

 

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… Une prochaine fois, dans notre zoo/aquarium, nous nous pencherons sur ce fait surprenant que le cinématographe pourrait bien être également le fils du requin...

 

Commentaires

Lautréamont au cinéma ? J'ai hâte...

Écrit par : pradoc | 09/09/2011

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