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19/09/2011

Un troisième visage

«Nous avons tous trois visages. Le premier est celui avec lequel vous êtes né, celui que l’on voit dans le miroir chaque matin...Votre second visage est celui que vous développez grâce à vote personnalité, votre inventivité et votre sensibilité, celui que les gens identifient comme étant vous...Puis il y a votre troisième visage»...mais quel troisième visage, comment apparait-il, existe t-il? La question taraude, celui lancé dans la dévoration des pages captivantes de ces mémoires, de ce sacré conteur, du génial Samuel Fuller, qui s’attèle à l’exercice de relater sa vie rejoignant ainsi la magnifique lignées des réalisateurs contant la leur et initiés, entre autres, par Raoul Walsh. Tenu en haleine, on se prendrait pour un privé à la recherche d’une endémique apparence, une virtuelle troisième présence à qui on pourrait serrer la main ou le coeur. Vus ici ou là, les films de Fuller ont laissé une trace prégnante dans la mémoire. Des histoires diablement ficelées, des plans à couper le souffle, des revirements violents et une émotion «explosive» rendaient le pauvre spectateur, au pavé gris de la rue, lessivé de tant de maestria. «Je crois que si l’on aime pas les films de Samuel Fuller, on aime pas le cinéma». Cette phrase de Scorsese a le don de faire le tri. Au firmament des étoiles, l’énergie de Samuel Fuller, tête première dans la mêlée, à l’assaut de la bataille, ne s’en laisse pas compter. Pourtant, il a fallu souffrir pour imposer ce style. Le livre propose d’aller sonder avec quel visage on se trimbale dans la vie, comme une question de savoir celui qu’on est vraiment pour pouvoir filmer. Et au delà, quand tombent les concessions au réel, quand les arrangements ne sont plus possibles, quel visage apparait?? Sauvage (et non nu), celui de la claustration, de la violence ou celui échoué d’une séduction inattendue?

 

Il existe beaucoup de façon d’apprécier ce livre. Du point de vue littéraire, purement historique ou tout simplement curieux.  Le titre invite également à autre chose de l’ordre de la latence dans la composition même du livre. La vie du réalisateur s’est construite sur la rencontre avec des visages dont les modalités d’apparition induisaient elles-mêmes son destin. Ces visages hantent le récit comme autant de chocs avec le réel et la progression du livre imbrique les puissantes présences l’une après l’autre, des photos portraits illustrant  les souvenirs. Très jeune journaliste, Fuller se confronte à la réalité du visage mort d’une scène criminelle. Sans s’appesantir sur la stupeur, son talent répond à la violence muette en essayant de faire naitre  un sentiment de ce moment tragique. Pendant la guerre, c’est encore à travers les visages qu’une nouvelle émotion foudroie. Ceux des français dont ils étaient inimaginables pour Fuller qu’ils puissent tirer sur les amis américains. Faussement morts sur des champs de batailles, les visages clos de l’ennemi s’animent, leurs armes se dressent tendant une embuscade, comprise trop tard, l’inéluctable comme seul horizon (une scène très dure filmée dans Au delà de la gloire). Le visage de l’instigateur des horreurs, caché derrière le visage d’un Christ en croix, prend des airs de  dame à la faux contemplant son carnage. Les rares bouffées d’oxygène de cette réalité brute émanent des visages féminins, par exemple, celui de Marlène dont quelques lignes traduisent la fatale beauté. Après la guerre, de retour au studio, l’accord entre producteur et réalisateur se scelle sur un franc regard et un bout de script. Là aussi, est décrit l’implosion des relations de compréhensions logiques, pour reconnaitre la qualité d’une fureur, producteur et réalisateur n’ayant même rien à voir mais se reconnaissant de toutes leurs divergences (en cela, très différent de l’époque actuelle, où acteurs, réalisateurs et producteurs se sentent obligés d’avoir une vision commune et formatée du projet, selon une redondance appauvrissante). De tous ces extraits, les pans de vie de Fuller s’illuminent de photos comme autant de moments cruciaux d’existence. Et le livre, comme sa vie, se dit à ces portraits.

 

 

Fuller écrit qu’il aime à filmer «l’existence comme une lutte pour se libérer des barrières, physiques ou émotionnelles». Mais son point de vue n’est pas celui de la rédemption, ces personnages ne brisent pas leurs chaines pour retrouver l’air de la liberté. Paradoxalement, ils recherchent la liberté mais en choisissant un enfermement volontaire, en allant toujours vers où les sentiments ou leurs idées les guident contre toute raison. Pour enquêter dans un asile, autant se faire passer pour fou (Shock Corridor). Alors qu’il faut la débarquer pour économiser l’air, autant garder une intruse, le manque d’air du sous-marin rapprochant les épidermes dans un baiser qui sauve (Le démon des eaux troubles). A l’unisson, Fuller refuse les passe-droits qui aurait détourner son engagement. Peut-être cela provient de son passé de journaliste investigateur, d’aller voir au fond des choses, la vie en gestation. Ou de s’enferrer avec son choix, aller au fond «de ses longues longues pensées» (Longfellow). En tout cas, l’enfermement, comme la difficulté, n’est pas quelque chose qui va éteindre le désir de vivre ou de filmer, au contraire, comme un feu couvé peut être subitement dévastateur, on a l’impression pour lui que c’est une façon d’instaurer un feu contre feu, pas simplement guerrier mais flamme contre flamme, visage contre visage. Ces histoires d’amours conjuguent ces flammes , un verre de bière versé sur la plus belle des filles dans une belle scène où la rancoeur bout d’un feu mal étouffé (Le port de la drogue). L’enfermement est vécu au plus proche de soi, et non contre la vie. Il diffère de l’intoxication passive, et comme le moment d’une passe en bateau, s’avère aussi périlleux que nécessaire. Entre ces deux présences échevelées, boys and girls, s’affronte le moment absolu de la délicatesse, de cette manière d’être en délicatesse avec le monde, le conflit couvant sous la délicatesse des visages. Plus que des durs à cuire, il ne s’agit pas de devenir des héros solitaires mais tout simplement de survivre (comme à l’asile de Shock Corridor par exemple, du survivre au milieu de ceux qui ne peuvent plus savoir qu’ils sont fous). La survie livre sa bataille, la durée du film. Là où les salauds des films de Fuller n’ont plus que l’ambivalence vérité/mensonge pour cacher leur sordide, le visage de la survie, plus complexe, trouble le temps de l’action, fait «face» à ce qui s’éprouve.

 

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Comment apparait alors ce troisième visage, ni strictement ressemblant, ni totalement dissemblant? Celui de la couverture pourrait laisser penser qu’il s’agit du visage du troisième temps de vie, après l’enfance et le monde adulte, comme dans le mythe d’ Oedipe, le temps du témoignage et du vieillissement. Sauf que le ton de l’écrit ne se teinte jamais de nostalgie et que le grand âge perdure à plein poumon, Fuller «gourou» toujours en partance, aux quatre coins du globe auprès de jeunes réalisateurs esbaudis. A soixante dix ans passés, son rythme tient du troisième souffle des marathoniens, plus que des souvenirs ressassés calmement. Si ce troisième visage n’est pas du domaine de l’incarnation, peut-il figurer dans un plan tel le visage qu’on espérait plus voir (comme le troisième visage du troisième enfant dans la Guerre est finie, visage réel dont l’onde de la nouvelle joyeuse de la guérison ne cesse de se propager), ou comme celui qu’il était impensable de jamais voir et qui frappe avec toute la dureté que ce mot pourrait avoir s’il pouvait traduire la sclérose de la surface (seul Bresson pouvait filmer le suicide comme le rapport de la douceur au monde, son prolongement, dans ce magnifique film Une femme douce)??. Entre survie inespérée ou mort brutale, plutôt que l’alternative, les deux ensembles s’envisageraient virtuellement à l’épreuve de la durée. Et peut-être pourrions-nous concevoir ce troisième visage, à l’identique de la troisième image, celle qui nait du rapport des 2, comme le travail de Godard ne cesse de le faire, la confrontation de deux images faisant naitre une troisième («si une image regardée à part exprime nettement quelque chose, si elle comporte une interprétation, elle ne se transformera pas au contact d’autres images»)?? A l’exemple de ce beau livre, le troisième visage serait en procès dans l’entre deux (deux personnes, deux temps immémoriaux) plus que surgissant au moment même de la rencontre. Tout autant à la résonance d’un monde intérieur fervent :

 

«Personne ne peut le voir. Il se dérobera toujours au miroir, restera invisible aux yeux de vos parents, de vos amantes ou de vos amis...C’est le visage que personne ne connait sauf vous. Toujours dans le secret de vos peurs les plus profondes, de vos espoirs et de vos désirs, votre troisième visage ne peut pas mentir et vous ne pouvez pas lui mentir. Je l’appelle la maitresse de mon esprit, le gardien de mes utopies secrètes, de mes déceptions les plus amères et de mes visions les plus nobles».

 

 

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