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21/09/2011

Des hommes libres?

Grande Mosquée de ParisLa Grande Mosquée de Paris

J'ai pris un abonnement aux films que l'on pourrait qualifier de « mémoriels » - une carte backstage du Souvenir Français. Après Hors la Loi et Case Départ, nous avons pu assister, au Cinéma des cinéastes, à l'avant-première du film de Ismaël Ferroukhi Les Hommes Libres (sortie prévue le 28 septembre). Cette projection nous a laissé sur les trottoirs de la Place Clichy mi figue mi raisin, au milieu de spectateurs respectables, encostardés, encravattés, dont on devinait sans peine sous la mise les vieux habitués des conseils d'administration et autres assemblées exceptionnelles. Le film d'Ismaël Ferroukhi raconte un épisode absent de nos livres d'histoire, malheureusement, et comme beaucoup de faits touchant au passé colonial de la fRance : la Résistance, en 1942, du recteur de la Grande Mosquée de Paris Si Kaddour Ben Ghabrit et l'implication des maghrébins alors en métropole dans les réseaux clandestins, voir pour certains dans la collaboration (la sinistre Brigade Nord Africaine). Etions nous, face aux restes du légendaire Gaumont Palace, alors que les chauffeurs reprenaient les têtes grises présentes, que d'autres remontaient dans leur véhicule ou hélaient un taxi, et que nous même hésitions entre courir après le dernier métro, prendre un vélib ou traverser une nouvelle fois Paris à pied - étions nous des hommes libres?

La soirée fut introduite et animée par une association œcuménique crée en 2009 : Le Projet Aladin. Pour tous ceux et celle qui se piquent de fraternité judéo musulmane, cette association qui regroupe d'éminentes personnalités effectue un travail digne du plus grand respect. Elle est née d'un constat, alors que nombre de propos négationnistes été tenus par certains dirigeants, notamment en Iran, qu'une grande partie (si ce n'est la totalité) de la littérature liée à la Shoah était indisponible en langue Arabe. L'association travaille donc à la constitution d'une bibliothèque numérique et elle commença ses publications par la traduction du Journal d'Anne Franck et de Si c'est un homme de Primo Lévi. Leur site regorge d'informations. Informations, le mot n'est sans doute pas approprié si l'on se fie aux analyses de Bernard Noël. Selon l'écrivain rouergat l'ère de l'information coïncide avec une certaine généralisation et usage de la torture. La quête d'informations provoque la bonne vieille question (le hors champs des Hommes Libres dans lequel rode la Gestapo le démontrerait aisément). Bernard Noël, donc, dans L'Outrage aux Mots, écrit: « La culture n'est pas quantifiable, ni réductrice. La culture ne peut se ramener à un savoir. Elle est instable. Elle inclut même l'oubli. La culture dépense; l'information capitalise, mais paradoxalement elle aboutit à un savoir vide, car elle est plate, et tout y est égal. L'important n'est pas de savoir, mais de relativiser. L'homme gavé d'information ne fait pas la différence, et bientôt il devient indifférent. Je crois que la généralisation de la torture est liée au culte de l'information. Quand il s'agit de savoir, rien que de savoir, qu'importe le moyen employé puisque la fin justifie d'avance le moyen ».

A la lueur de cette citation, se dessinent quelques réserves quant-à la présentation qui fut faite du Projet Aladin. Nous comprenons bien ce qui a pu intéresser l'association dans Les hommes libres : la prise de conscience progressive par le héros du danger pesant sur les juifs de Paris et de la menace pesant sur son ami, le grand musicien algéro-marocain Salim Hallali, la fraternisation dans l'épreuve, la juste réaction, l'humanisme. Cependant, si il est important que des œuvres comme celle de Primo Levi, d'Imre Kertész soit accessibles dans le plus de langues possibles, pour ce qu'elles disent d'une expérience, mais aussi pour leur intensité de langue, pour ce qu'elle grandissent dans le lecteur, pour la co-naissance qu'elles provoquent (à ce propos il nous faut garder à l'esprit que l'Europe des monastères, des universités et des clercs a redécouvert les textes antiques par les traductions Arabes, les commentateurs Arabe), la culture c'est aussi ce qui s'oublie, ce qui se nourrit d'ombres, d'échos, d'absence, un savoir rendu au temps; alors, nous nous interrogeons sur la nécessité d'imposer une lecture « mémorielle » d'une catastrophe occidentale à des peuples qui n'en n'ont pas été acteur, il y a une nuance entre rendre disponible des textes et penser qu'ils sont (absolument) nécessaire (la bonne parole) au monde Arabe, nécessaire par exemple à la compréhension du nœud israélo-palestinien qui est centrale dans les relations judéo musulmanes actuelles et dont il nous semble que le Projet Aladin reste en marge. La Shoah est universelle parce qu'elle est particulière à la vieille Europe. C'est douloureux, mais cette horreur est notre, et, il est donc tout à fait possible que d'autres cultures développent des humanismes, des civilisations élégantes, dans l'ignorance la plus totale de nos maux et sans qu'elles aient mis le nez dans les miasmes de nos déviances. « L'homme gavé d'information ne fait pas la différence, et bientôt il devient indifférent » nous prévient Bernard Noël – les vides agissent parfois comme des appels d'air, n'est-ce pas une forme d'ignorance qui happe progressivement et jusqu'à l'engagement total Younes le personnage créé par Ismaël Ferroukhi?

Pourquoi ne pas miser sur la culture dans un acte de confiance en l'autre. Cette avant-première a résonné en mon hippocampe avec une autre soirée, début 2011, l'ouverture du Festival « Un état du monde et du cinéma » qui a réuni Jorge Semprun et Elia Suleiman. Jorge Semprun allait mourir, écoutons les dans ce dialogue : - « Les doutes, les incertitudes, l'esprit critique sont retournés vers sa propre identité, vers sa propre histoire, et l'ouverture, la confiance sont tournés vers l'autre. La conquête de cette ironie, de cette auto-dérision, de cette esprit critique envers soi même et cette disponibilité pour l'autre, pour les vérités de l'autre. ». « Autant de valeurs non partagés par nos politiques ». Nous nous interrogeons également sur la réciprocité à l'intérieur même de la bibliothèque virtuelle du Projet Aladin. La lettre de Guy Môquet est émouvante, mais comment nos maîtres d'école peuvent-ils se passer de la lettre au français de l'Emir Abd El-Kadder par exemple? - Il est toujours plus facile de voir la paille dans l'oeil de son voisin, etc.

Elia Suleiman répond douloureusement à Jorge Semprun ainsi qu'au Projet Aladin. Il ne s'agit plus d'identité dit-il en cinéaste et en cinéphile mais d'identification... d'identification à la justice; « en tant que cinéaste, le désir de cinéma m'est venu par la lecture, la littérature; lorsque j'ai besoin de me ressourcer, de chercher l'inspiration, l'auteur que je lis c'est Primo Levi ». Le cinéaste palestinien lit l'écrivain italien en anglais. Le cinéma s'entête dit-il. Le cinéma est l'exact contraire de l'idée de nation, de la notion d'identité. Le cinéma est une espérance réfléchit Jorge Semprun du haut de sa sagesse; il en appelle à un festival permanent du cinéma israélien et palestinien. « Si on confiait les questions de la Palestine, du Proche Orient aux cinéastes on ferait plus de progrès qu'en les laissant aux mains des politiques » rêve-t-il. En attendant de poursuivre, de se pencher sur la réponse de Elia Suleiman et sur sa conception de l'acte de création qu'il décrit comme un striptease... une autre association, du 20ème arrondissement de Paris cette fois, Confluences, projette du 23 au 30 septembre l'utopie de cinéma voulue par l'auteur de L'Ecriture ou la Vie : http://confluences.jimdo.com/


 

A suivre

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