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23/09/2011

Les Terribles

«Terrible», le soliloque à encéphalogramme plat utilisé à vau-l’eau dès qu’au cinéma une émotion chamboule, fait qu’on ne fera jamais parti de ceux qui ont la faconde facile à la sortie des salles. Déjà que la parole n’est pas trop le fort, ce n’est pas «abattu» que la dissertation va surgir sans entrave. «Terrible» a plus des airs de léthargies, tel un mot valise préféré, l’épithète du coeur, cherchant à relater un peu du visage si beau, ou du film dont on ne sait pas s’il fera date dans la mémoire, parce que nous sommes encore sous son emprise  sous «son instant obscur». Si  nous nous entretenions avec les personnages de psychanalystes que nous croisons beaucoup dans le cinéma actuel (du plus neutre chez Allen au plus surprenant chez Moretti) pour y voir un symptôme, il faudrait remonter à la racine latine de l’adjectif, essayant de faire un peu le point sur ce qu’essaie de transmettre l’inconscient. De «terribilis», le vieux Gaffiot qui traine sous des piles de polars, qu’une petite araignée avait pris pour cachette, dit que son sens est proche «d’effroyable à voir». Et quand dans le métro tardif, presque vide, une des dernières lectrices (à contrario du matin informatif), une lectrice au visage à chavirer, déjà emmitouflée dans un savant assemblage de châles, cache le bas de son visage sous le titre du livre de Raphael Sorin, les Terribles, avec une photo grossie et granuleuse de Louise Brooks, l’idée de se rapprocher poursuit et pousse à sauter le Rubicon.

 

Encore un livre qui prendrait le cinéma pour simple toile de fond? Au premier abord, les images glissées, dont les films ne sont pas citées (non créditées), pourraient laisser penser à la simple mise en place d’une ambiance «polar», réminiscence des gouts de l’auteur. Puis, on s’aperçoit que le travail de relation entre images et textes est déroutant et que plutôt que d’évoquer un souvenir, il entrechoque des fragments d’intensité mais à partir d’un inconnu dans l’image, d’une banalité, d’une ombre commune. Ainsi grossie par Alain Le Saux (génial auteur du Comment élever son papa??), les images ne sont pas censés se référer à du reconnaissable d’emblée mais prolonger la partie d’ombres qui s’y lit. On ne voit qu’un visage de femme sous des lunettes noires mais mis en parallèle avec la nuit parisienne de Fantômas, une ambiguité qui en dit beaucoup sur la nuit est écrite. Comment ne pas reconnaitre le visage de Bogard en gros plan? En accroissant l’image à l’excès (sans tomber dans l’abstrait), une fatigue séculaire tend ses joues et le whisky  décrit dans l’article, ou la grenadine que l’auteur préfère prendre, instaure une mécanique de différence donnant à ces vidéogrammes des présences incertaines et nouvelles dans le rapprochement. Les portraits d’auteurs que Sorin adule reposent sur des détails éloquents. Importe tout autant la rencontre. Cette dernière, via les vidéogrammes, est esthétisée mais ni par une citation, ni par une analyse épuisant le contenu. Elle se schématise à un moment de film, comme si deux moments (le réel de l’interview et l’imaginaire filmique) simultanément résonnait dans une indétermination riche de rapports et non d’après une perspective historique linéaire. Souvent ces moments de films campe l’instant anodin, instant où le détective privé se verse de l’eau de Seltz dans son whisky tassé, laissant son esprit vaquer. L’intertitre fin, à la fin du livre comme du film, s’adjoint au chapitrage, figurant des bombardiers au crépuscule. Lâcher ses articles aux bombes d’intensité, s’apparente à la phrase de Straub, comme quoi il fallait devenir barbare pour répondre à la barbarie du capitalisme.

 

Des terribles évoqués, de sacrés personnages ressortent. Très rares sont ceux à vraiment aimer Arthur Cravan ou Pierre Simiac («le Samuel Beckett des fauchés») et Jean-Patrick Manchette. Richard Siodmack («sans patrie ni frontière»), Le Jean-Luc d’avec Pierre Gorin et aussi Samuel Fuller («Comment choisir ses amis. Parlez donc de cinéma avec quelqu’un!»). Et des moins connus aussi Vladimir Pozner et Harry Whittington. Raphael Sorin trace sa ligne «rouge», «comme une longue balafre sur le front hautain de la littérature dite blanche» (et du cinéma dit blanc). Ce n’est pas les créateurs de concepts et les éminences reconnues qui le subjuguent, les déjà installés amateurs de louanges. En tant que journaliste puis après éditeur, sa reconnaissance va à ceux qui se sont fait par eux-mêmes, à force d’insistance de désirs, sur une durée de vie et dont le trop plein de références étouffe la voix. Toute ces évocations essayent de restituer la résonance d’un ton et comment l’émotion de ces auteurs rencontrés laissent sur le carreau. Et en les regroupant ainsi sous ce titre canaille, Sorin lance une idée. De les regrouper ainsi de façon incongrue, avec tous leurs caractères hétérogènes, comme autour d’une table commune  n’est-ce pas la façon d’entretenir un bordel salvateur, à l’image de ces enfants «terribles» que l’on ne peut faire tenir à table (ou en classe) car il y a mieux ailleurs et autrement intense? Le goût guide le regroupement, persiste l’impression qu’une lignée illégitime «horizontale» coexiste.

 

Laurent Nunez, avant de devenir rédacteur en chef du Magazine littéraire, a refléchi à l’idée de Terreur en littérature. Son mémoire fut publié, à à peine 21 ans, signe de reconnaissance universitaire. La Terreur, non dans sa réception mais dans la conception du livre, constitue une défiance en la littérature, un choix du réel contre le littéraire, ou du moins une expérimentation des moyens qui permettrait de se rapprocher du réel à travers une nouvelle langue. Les «terroristes» (selon Nunez, «Valery, Cioran et les surréalistes») méprisent la langue, imparfaite à traduire, et traces des vanités. Nunez y oppose la «réplique ambigüe» de Blanchot où se confronter à la page blanche parait la seule façon d’exister. Le cinema, d’une autre manière, se pose des questions analogues, Truffaut dans La Nuit Américaine à Léaud: « les films sont plus harmonieux que la vie. Il n’y a pas d’embouteillage dans les films». Entre les «terroristes iconoclastes» et ceux qui terrassent «le vieux démon de l’impuissance» (Mallarmé), Raphael Sorin, avec ces terribles, soumet un entre-deux, à couvert de ces grands conflits au dessus des têtes. L’image fragmentée et le ton entendu réussissent à ne pas tirer gloire du rapprochement et produisent une écriture du désastre qui construit un monde «des débris touchants et des épaves du souvenir».

 

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Commentaires

Merci cher "Stalker" ;) pour cet article qui fait du Bien. Il ne reste plus qu'à ouvrir et découvrir ces livres... C'est vrai (cf. le lien de la Nuit Américaine) que chez Godard les hommes de la rue n'ont pas la parole (loquace), alors qu'ils sont présents dans le cinéma de Truffaut. Le cinéma vaut-il mieux que la vie? - Une relecture douloureuse "d'un monde qui s'accorde à nos désir" ?- la question est posée, en terme de qualité et d'autofiction par le réalisateur Truffaut, mais Godard est du coté des spectateurs, de l'accord ou du désaccord de son regard, de la possibilité que son oeil/vie devienne une serpillère à images. L'échange de lettre a-t-il été publié (voir Deux de la vague, le récent doc) : il y a là, sous la polémique, peut-être posée la Grande Question.

Écrit par : Vincent | 27/09/2011

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