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27/09/2011

Des hommes libres? suite

Grande mosquée 2.jpgLa Grande Mosquée de Paris

 

Reprenons. Rembobinons.

Retournons en esprit dans le patio de la Grande Mosquée de Paris, une poche d'air, un havre de paix d'inspiration hispano-mauresque au cœur de la cité. Posons nous à l'ombre du minaret de 33m et instaurons le dialogue par delà les histoires avec autre un minaret, tunisien, celui de la mosquée Zitouna. La Résistance d'hier (1942) s'amplifie en échos dans les Révolutions qui parcourent l'échine de l'Afrique du Nord et du Moyen Orient. D'autant qu'il se pourrait que l'architecte de la mosquée de la médina de Tunis fut un chrétien ou un converti.

Le cinéma s'entête... disait Elia Suleiman. Et si le printemps Arabe était le prélude à une explosion de cinéma comme une chape qui soudain s'ouvrirait sur un scintillant trésor inconnu, un enchevêtrement de rubans de celluloïd? Un premier indice sur la carte au trésor : cette manifestation, déjà dans sa 4ème année : http://maghrebdesfilms.fr/-Le-Maghreb-des-films-2011- Puis, à partir du 24 janvier 2012, au Forum des Images, la revanche de ceux qui, avant les accords d'Evian, se sont engagés caméra au poing : « La guerre d'Algérie : images et représentation ». Un autre indice, la sortie de Laïcité Inch'Allah de Nadia El Fani, dont le précédent documentaire, hommage à son père, remet en lumière un autre angle mort de notre histoire mais aussi de celle du Maghreb le rôle pris par les communistes dans les mouvements de libération, dans la prise de conscience nationale; une vibration aujourd'hui bien occultée. Et maintenant on va où? questionne Nadine Labaki; son film si beau étant un autre indice sur le chemin du trésor qui n'est sans doute rien d'autre que notre propre éblouissement.

Le cinéma s'entête... cela se vérifie en République Islamique Iranienne, à l'exemple du récent La Séparation de Asghar Farhadi, auteur déjà de cinq longs-métrages, dont un remarquable A propos d'Elly, film primé à Venise qui pose ses pas et ses plans dans le sillage de L'Avventura de Antonioni pour une exploration des sentiments, des relations, des apparences et du mensonge. Cela se vérifie en Afghanistan, terre d'islam, aujourd'hui sans doute, terre de passage et d'influences plus certainement, puisque sous l'ombre de l'Hindou Kouch, avant que les Grands Bouddhas de Bâmiyân ne soient plastiqués par le régime des talibans, naquit cet art, embryon de l'iconographie qui essaima et se développa ensuite en extrême Orient, exposé il y a quelques temps au musée Guimet, un art qui s'exprime dans des roches noires ou grises à reflet vert de la région historique appelée Gandhâra. Le Pakistan, l'Afghanistan terre de bouddhisme. Le Grand Véhicule ne serait-il pas un autre nom du cinéma qui concurrencerait presque le Dieu du Coran et ses 99 épithètes? Un art qui fit passer sur la statuaire grecque une émotion. Derrière le moindre événement, l'objet le plus banal, le geste le plus anodin, le visage de chacun, se cache le sourire d'un absolu, une présence que certains nommeront être en soi, d'autre le temps du présent - la présence -, peut-être un troisième visage qui serait la beauté du monde, et qui surgit ici et là dans nos salles : à Alger, par exemple, comme en témoigne un dossier estival paru dans Télérama qui décrit un ciné-club nommé Chrysalide, un lieu de rassemblement, une salle obscure nichée au cœur d'une autre cité que Paris, El Bahdja, qui a tout de l'allure d'une poche de résistance à l'oppression, à la morosité et à l'ennui Nous imaginons cette caverne fraternelle peuplée par des pirates du réel tel Tariq Teguia : très grand réalisateur et « Capitaine de l'angoisse animale ». Les titres de ses deux films : Rome plutôt que vous et Inland. Le cinéma s'entête. Il fait sa mule au Maroc, avec donc Ismaël Ferroukhi dont le premier le film, un pèlerinage (Hadj) d'un père et son fils, déroulait un émouvant travelling de la France à la Mecque en passant par la Turquie : Le Grand Voyage en était le titre; le grand voyage c'est également la mort que nous portons sur le porte-bagage, qui nous porte - nous ne sommes que des pèlerins entre deux claps.

Reprenons. Bernard Noël écrit sur la censure qu'il renomme Sensure (ablation du sens dans le trop plein, dans le bavardage, dans le neutre) :« Le temps nous censure, naturellement. On ne se souvient pas de ce qui est mort. L'oubli se redouble : on oublie l'oublié. Et il y a ce trou au milieu où nos jours vont se perdre. La censure efficace ne rature pas, elle annule, et il n'y a plus de trace. Dès lors ce qui a disparu n'a jamais existé. On n'écrit pas pour dire quelque chose, mais pour délimiter un lieu dont nul ne pourra décréter qu'il n'a pas eu lieu. » Les Hommes Libres de Ismaël Ferroukki a le mérite, après il est vrai un documentaire qui nous est inconnu sur le même sujet, de définir un lieu, dont nul ne pourra décréter qu'il n'a pas eu lieu. Il dit, qu'en 1939, 100000 maghrébins environ se trouvent coincés en France, sans véritables statut, ni français, ni étranger, indigène comme l'a rappelé Rachid Bouchareb. Des hommes pour la plupart, dont certains participeront à l'édification du mur de l'Atlantique par les Allemands. Des hommes vivant dans la précarité, dans un pays qui n'est pas le leur, dans un non-lieu. Quel goût la liberté peut-elle avoir pour ces hommes là? Telle est la question que pose Ismaël Ferroukhi au travers de trois personnages : Younes le jeune débrouillard, le premier recteur de la plus grande Mosquée de France (interprété de façon savoureuse par Michael Lonsdale qui poursuit là ses rôles de dignitaires et de religieux – un rôle de composition qui ne lui est pas totalement étranger puisqu'il habita le Maroc de 8 à 18 ans, qu'il hésita à embrasser l'Islam, et que sa famille a bien connu Si Kaddour Ben Ghabrit) et le chanteur d'origine juive Salim Hallali. La rue, la religion, les arts.

La réalisation adopte la ligne claire propre à certains téléfilms. Bien sûr, nous aurions préféré que le film soit plus âpre, qu'il s'approche de cette « existence comme lutte pour se libérer des barrières physiques ou émotionnelles » défendue par Samuel Fuller; mais il existe ainsi, dans une position médiane, et vient compléter la frise dessinée par Rachid Bouchareb, proposant une autre musique, moins tapageuse, moins mélodramatique, un scénario de peu de mots et une forme silencieuse qui s'inspire de Jean-Pierre Melville, notamment de son Armée des Ombres. Ismaël Ferroukhi découvre d'ailleurs cette influence a posteriori, comme inconsciente mais bien réelle : on la repère dans le jeu des couleurs, traitée comme un climat, une météorologie de l'instant (les petits matins bleutés de Paris), dans l'intégration des personnages à l'environnement urbain (des silhouettes se glissant dans le bâti comme un marque-page dans un livre), dans un montage qui a tendance à être minutieux dans la description de petits faits et gestes qui ailleurs aurait été ignorés dans l'ellipse, et, a contrario, par de larges coupes, des pans entiers de spectaculaire renvoyés dans le hors-champs (une forme inversée du film d'action à l'américaine où l'ellipse et la vitesse sont reines). Deux aspects du film retiennent plus particulièrement notre attention : le traitement du personnage de Younes et une scène. Le personnage de Younes, joué par un sosie de Dimitri Yachvili Tahar Rahim, est un anti-héros, il est rétif à l'engagement, « pas sa guerre » dit-il. C'est comme si, pour reprendre encore des expressions empruntées à Bernard Noël, il portait la guerre civile en soi, se méfiant d'un « monde bourgeois, où le vocabulaire de l'indignation est exclusivement moral ». Younes n'est pas un juste de nature à l'image du recteur de la mosquée (taqiyyun); le film montre qu'un engagement parfois cela ne tient qu'à un fil, et dans Les Hommes Libres, pour Younes, à des fils minces et hasardeux : un sentiment amoureux naissant, une rencontre amicale, la présence apaisante de la Grande Mosquée, autant d'influences qui le rendent perméable à une altérité. A quoi tient parfois le goût de la liberté!? La scène qui nous a ému et fit surgir en notre esprit une sourate particulière (la 5ème verset 32), est celle où la Grande Mosquée est investi par les nazis suite à la résistance active du Recteur, qui fit de ce lieu une porte de sortie pour les juifs. Younes se trouve alors isolé dans un des patios (reconstitué, car Ismaël Ferroukhi n'a pas obtenu les autorisations de tournage nécessaires), avec une petite fille qu'il a lui même fait entrer dans le lieu saint. Les allemands les repèrent et s'apprêtent fusils en bandoulière à les appréhender; c'est alors, que l'Imam qui officie dans une salle de prière annexe, interrompt subitement son prêche pour demander aux fidèles de se lever et de sortir, ce que ces derniers exécutent avec un grand calme, encadrant de leur corps, soudainement, la jeune fugitive, la masquant aux regards des soldats, lui permettant ainsi d'échapper à un sort épouvantable. La Sourate 5 verset 32 dit :

« Voilà pourquoi nous avons prescrit aux fils d'Israël : / Celui qui a tué un homme / qui lui-même n'a pas tué, / ou qui n'a pas commis de violence sur la terre, / est considéré comme s'il avait tué tous les hommes; / et celui qui sauve un homme est considéré comme s'il avait sauvé tous les hommes ». Dieu quand il (daigne) parle, raconte des choses pas toujours inintéressantes... Le verbe employé dans cette Sourate a un sens proche de « faire revivre »... « Faire revivre » - parfois le Coran lui même, la Bible elle-même, cinglent dans les eaux du cinéma... Le Coran en metteur en scène (le texte est une dictée), la Bible en mère de toutes les histoires (le texte est un récit).

Qu'est-ce qu'un lieu de cinéma? Une mosquée par exemple, lorsque cette dernière devient une poche d'air; un lieu, pour reprendre le raisonnement de Elia Suleiman, pensé comme extraterritorial : un sas où le réalisateur qui veut bien se mettre à nu en créant des images et des sons, atteindrait par cet effort dernier de l'intime, une invisibilité et une universalité. Comment être là sans être là. Jacques Derrida est le maître de ce type d'analyses sur le voile et le dévoilement; il est bon et chaud de le lire dans une ouverture à la pensée mystique de l'Islam entre autres sources, de cultiver dans son sillage un art de voir, et d'enchainer les maillons du cinéma, patrimoine commun de l'humanité, à ce Kitab al-manazir (Livre des regards) qu'écrivit au Xème siècle un certain al-Haçen ouvrant la voie à la Renaissance européenne mais également à Sergueï Eisenstein.

 

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