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27/09/2011

Des hommes libres? suite

Grande mosquée 2.jpgLa Grande Mosquée de Paris

 

Reprenons. Rembobinons.

Retournons en esprit dans le patio de la Grande Mosquée de Paris, une poche d'air, un havre de paix d'inspiration hispano-mauresque au cœur de la cité. Posons nous à l'ombre du minaret de 33m et instaurons le dialogue par delà les histoires avec autre un minaret, tunisien, celui de la mosquée Zitouna. La Résistance d'hier (1942) s'amplifie en échos dans les Révolutions qui parcourent l'échine de l'Afrique du Nord et du Moyen Orient. D'autant qu'il se pourrait que l'architecte de la mosquée de la médina de Tunis fut un chrétien ou un converti.

Le cinéma s'entête... disait Elia Suleiman. Et si le printemps Arabe était le prélude à une explosion de cinéma comme une chape qui soudain s'ouvrirait sur un scintillant trésor inconnu, un enchevêtrement de rubans de celluloïd? Un premier indice sur la carte au trésor : cette manifestation, déjà dans sa 4ème année : http://maghrebdesfilms.fr/-Le-Maghreb-des-films-2011- Puis, à partir du 24 janvier 2012, au Forum des Images, la revanche de ceux qui, avant les accords d'Evian, se sont engagés caméra au poing : « La guerre d'Algérie : images et représentation ». Un autre indice, la sortie de Laïcité Inch'Allah de Nadia El Fani, dont le précédent documentaire, hommage à son père, remet en lumière un autre angle mort de notre histoire mais aussi de celle du Maghreb le rôle pris par les communistes dans les mouvements de libération, dans la prise de conscience nationale; une vibration aujourd'hui bien occultée. Et maintenant on va où? questionne Nadine Labaki; son film si beau étant un autre indice sur le chemin du trésor qui n'est sans doute rien d'autre que notre propre éblouissement.

Le cinéma s'entête... cela se vérifie en République Islamique Iranienne, à l'exemple du récent La Séparation de Asghar Farhadi, auteur déjà de cinq longs-métrages, dont un remarquable A propos d'Elly, film primé à Venise qui pose ses pas et ses plans dans le sillage de L'Avventura de Antonioni pour une exploration des sentiments, des relations, des apparences et du mensonge. Cela se vérifie en Afghanistan, terre d'islam, aujourd'hui sans doute, terre de passage et d'influences plus certainement, puisque sous l'ombre de l'Hindou Kouch, avant que les Grands Bouddhas de Bâmiyân ne soient plastiqués par le régime des talibans, naquit cet art, embryon de l'iconographie qui essaima et se développa ensuite en extrême Orient, exposé il y a quelques temps au musée Guimet, un art qui s'exprime dans des roches noires ou grises à reflet vert de la région historique appelée Gandhâra. Le Pakistan, l'Afghanistan terre de bouddhisme. Le Grand Véhicule ne serait-il pas un autre nom du cinéma qui concurrencerait presque le Dieu du Coran et ses 99 épithètes? Un art qui fit passer sur la statuaire grecque une émotion. Derrière le moindre événement, l'objet le plus banal, le geste le plus anodin, le visage de chacun, se cache le sourire d'un absolu, une présence que certains nommeront être en soi, d'autre le temps du présent - la présence -, peut-être un troisième visage qui serait la beauté du monde, et qui surgit ici et là dans nos salles : à Alger, par exemple, comme en témoigne un dossier estival paru dans Télérama qui décrit un ciné-club nommé Chrysalide, un lieu de rassemblement, une salle obscure nichée au cœur d'une autre cité que Paris, El Bahdja, qui a tout de l'allure d'une poche de résistance à l'oppression, à la morosité et à l'ennui Nous imaginons cette caverne fraternelle peuplée par des pirates du réel tel Tariq Teguia : très grand réalisateur et « Capitaine de l'angoisse animale ». Les titres de ses deux films : Rome plutôt que vous et Inland. Le cinéma s'entête. Il fait sa mule au Maroc, avec donc Ismaël Ferroukhi dont le premier le film, un pèlerinage (Hadj) d'un père et son fils, déroulait un émouvant travelling de la France à la Mecque en passant par la Turquie : Le Grand Voyage en était le titre; le grand voyage c'est également la mort que nous portons sur le porte-bagage, qui nous porte - nous ne sommes que des pèlerins entre deux claps.

Reprenons. Bernard Noël écrit sur la censure qu'il renomme Sensure (ablation du sens dans le trop plein, dans le bavardage, dans le neutre) :« Le temps nous censure, naturellement. On ne se souvient pas de ce qui est mort. L'oubli se redouble : on oublie l'oublié. Et il y a ce trou au milieu où nos jours vont se perdre. La censure efficace ne rature pas, elle annule, et il n'y a plus de trace. Dès lors ce qui a disparu n'a jamais existé. On n'écrit pas pour dire quelque chose, mais pour délimiter un lieu dont nul ne pourra décréter qu'il n'a pas eu lieu. » Les Hommes Libres de Ismaël Ferroukki a le mérite, après il est vrai un documentaire qui nous est inconnu sur le même sujet, de définir un lieu, dont nul ne pourra décréter qu'il n'a pas eu lieu. Il dit, qu'en 1939, 100000 maghrébins environ se trouvent coincés en France, sans véritables statut, ni français, ni étranger, indigène comme l'a rappelé Rachid Bouchareb. Des hommes pour la plupart, dont certains participeront à l'édification du mur de l'Atlantique par les Allemands. Des hommes vivant dans la précarité, dans un pays qui n'est pas le leur, dans un non-lieu. Quel goût la liberté peut-elle avoir pour ces hommes là? Telle est la question que pose Ismaël Ferroukhi au travers de trois personnages : Younes le jeune débrouillard, le premier recteur de la plus grande Mosquée de France (interprété de façon savoureuse par Michael Lonsdale qui poursuit là ses rôles de dignitaires et de religieux – un rôle de composition qui ne lui est pas totalement étranger puisqu'il habita le Maroc de 8 à 18 ans, qu'il hésita à embrasser l'Islam, et que sa famille a bien connu Si Kaddour Ben Ghabrit) et le chanteur d'origine juive Salim Hallali. La rue, la religion, les arts.

La réalisation adopte la ligne claire propre à certains téléfilms. Bien sûr, nous aurions préféré que le film soit plus âpre, qu'il s'approche de cette « existence comme lutte pour se libérer des barrières physiques ou émotionnelles » défendue par Samuel Fuller; mais il existe ainsi, dans une position médiane, et vient compléter la frise dessinée par Rachid Bouchareb, proposant une autre musique, moins tapageuse, moins mélodramatique, un scénario de peu de mots et une forme silencieuse qui s'inspire de Jean-Pierre Melville, notamment de son Armée des Ombres. Ismaël Ferroukhi découvre d'ailleurs cette influence a posteriori, comme inconsciente mais bien réelle : on la repère dans le jeu des couleurs, traitée comme un climat, une météorologie de l'instant (les petits matins bleutés de Paris), dans l'intégration des personnages à l'environnement urbain (des silhouettes se glissant dans le bâti comme un marque-page dans un livre), dans un montage qui a tendance à être minutieux dans la description de petits faits et gestes qui ailleurs aurait été ignorés dans l'ellipse, et, a contrario, par de larges coupes, des pans entiers de spectaculaire renvoyés dans le hors-champs (une forme inversée du film d'action à l'américaine où l'ellipse et la vitesse sont reines). Deux aspects du film retiennent plus particulièrement notre attention : le traitement du personnage de Younes et une scène. Le personnage de Younes, joué par un sosie de Dimitri Yachvili Tahar Rahim, est un anti-héros, il est rétif à l'engagement, « pas sa guerre » dit-il. C'est comme si, pour reprendre encore des expressions empruntées à Bernard Noël, il portait la guerre civile en soi, se méfiant d'un « monde bourgeois, où le vocabulaire de l'indignation est exclusivement moral ». Younes n'est pas un juste de nature à l'image du recteur de la mosquée (taqiyyun); le film montre qu'un engagement parfois cela ne tient qu'à un fil, et dans Les Hommes Libres, pour Younes, à des fils minces et hasardeux : un sentiment amoureux naissant, une rencontre amicale, la présence apaisante de la Grande Mosquée, autant d'influences qui le rendent perméable à une altérité. A quoi tient parfois le goût de la liberté!? La scène qui nous a ému et fit surgir en notre esprit une sourate particulière (la 5ème verset 32), est celle où la Grande Mosquée est investi par les nazis suite à la résistance active du Recteur, qui fit de ce lieu une porte de sortie pour les juifs. Younes se trouve alors isolé dans un des patios (reconstitué, car Ismaël Ferroukhi n'a pas obtenu les autorisations de tournage nécessaires), avec une petite fille qu'il a lui même fait entrer dans le lieu saint. Les allemands les repèrent et s'apprêtent fusils en bandoulière à les appréhender; c'est alors, que l'Imam qui officie dans une salle de prière annexe, interrompt subitement son prêche pour demander aux fidèles de se lever et de sortir, ce que ces derniers exécutent avec un grand calme, encadrant de leur corps, soudainement, la jeune fugitive, la masquant aux regards des soldats, lui permettant ainsi d'échapper à un sort épouvantable. La Sourate 5 verset 32 dit :

« Voilà pourquoi nous avons prescrit aux fils d'Israël : / Celui qui a tué un homme / qui lui-même n'a pas tué, / ou qui n'a pas commis de violence sur la terre, / est considéré comme s'il avait tué tous les hommes; / et celui qui sauve un homme est considéré comme s'il avait sauvé tous les hommes ». Dieu quand il (daigne) parle, raconte des choses pas toujours inintéressantes... Le verbe employé dans cette Sourate a un sens proche de « faire revivre »... « Faire revivre » - parfois le Coran lui même, la Bible elle-même, cinglent dans les eaux du cinéma... Le Coran en metteur en scène (le texte est une dictée), la Bible en mère de toutes les histoires (le texte est un récit).

Qu'est-ce qu'un lieu de cinéma? Une mosquée par exemple, lorsque cette dernière devient une poche d'air; un lieu, pour reprendre le raisonnement de Elia Suleiman, pensé comme extraterritorial : un sas où le réalisateur qui veut bien se mettre à nu en créant des images et des sons, atteindrait par cet effort dernier de l'intime, une invisibilité et une universalité. Comment être là sans être là. Jacques Derrida est le maître de ce type d'analyses sur le voile et le dévoilement; il est bon et chaud de le lire dans une ouverture à la pensée mystique de l'Islam entre autres sources, de cultiver dans son sillage un art de voir, et d'enchainer les maillons du cinéma, patrimoine commun de l'humanité, à ce Kitab al-manazir (Livre des regards) qu'écrivit au Xème siècle un certain al-Haçen ouvrant la voie à la Renaissance européenne mais également à Sergueï Eisenstein.

 

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23/09/2011

Les Terribles

«Terrible», le soliloque à encéphalogramme plat utilisé à vau-l’eau dès qu’au cinéma une émotion chamboule, fait qu’on ne fera jamais parti de ceux qui ont la faconde facile à la sortie des salles. Déjà que la parole n’est pas trop le fort, ce n’est pas «abattu» que la dissertation va surgir sans entrave. «Terrible» a plus des airs de léthargies, tel un mot valise préféré, l’épithète du coeur, cherchant à relater un peu du visage si beau, ou du film dont on ne sait pas s’il fera date dans la mémoire, parce que nous sommes encore sous son emprise  sous «son instant obscur». Si  nous nous entretenions avec les personnages de psychanalystes que nous croisons beaucoup dans le cinéma actuel (du plus neutre chez Allen au plus surprenant chez Moretti) pour y voir un symptôme, il faudrait remonter à la racine latine de l’adjectif, essayant de faire un peu le point sur ce qu’essaie de transmettre l’inconscient. De «terribilis», le vieux Gaffiot qui traine sous des piles de polars, qu’une petite araignée avait pris pour cachette, dit que son sens est proche «d’effroyable à voir». Et quand dans le métro tardif, presque vide, une des dernières lectrices (à contrario du matin informatif), une lectrice au visage à chavirer, déjà emmitouflée dans un savant assemblage de châles, cache le bas de son visage sous le titre du livre de Raphael Sorin, les Terribles, avec une photo grossie et granuleuse de Louise Brooks, l’idée de se rapprocher poursuit et pousse à sauter le Rubicon.

 

Encore un livre qui prendrait le cinéma pour simple toile de fond? Au premier abord, les images glissées, dont les films ne sont pas citées (non créditées), pourraient laisser penser à la simple mise en place d’une ambiance «polar», réminiscence des gouts de l’auteur. Puis, on s’aperçoit que le travail de relation entre images et textes est déroutant et que plutôt que d’évoquer un souvenir, il entrechoque des fragments d’intensité mais à partir d’un inconnu dans l’image, d’une banalité, d’une ombre commune. Ainsi grossie par Alain Le Saux (génial auteur du Comment élever son papa??), les images ne sont pas censés se référer à du reconnaissable d’emblée mais prolonger la partie d’ombres qui s’y lit. On ne voit qu’un visage de femme sous des lunettes noires mais mis en parallèle avec la nuit parisienne de Fantômas, une ambiguité qui en dit beaucoup sur la nuit est écrite. Comment ne pas reconnaitre le visage de Bogard en gros plan? En accroissant l’image à l’excès (sans tomber dans l’abstrait), une fatigue séculaire tend ses joues et le whisky  décrit dans l’article, ou la grenadine que l’auteur préfère prendre, instaure une mécanique de différence donnant à ces vidéogrammes des présences incertaines et nouvelles dans le rapprochement. Les portraits d’auteurs que Sorin adule reposent sur des détails éloquents. Importe tout autant la rencontre. Cette dernière, via les vidéogrammes, est esthétisée mais ni par une citation, ni par une analyse épuisant le contenu. Elle se schématise à un moment de film, comme si deux moments (le réel de l’interview et l’imaginaire filmique) simultanément résonnait dans une indétermination riche de rapports et non d’après une perspective historique linéaire. Souvent ces moments de films campe l’instant anodin, instant où le détective privé se verse de l’eau de Seltz dans son whisky tassé, laissant son esprit vaquer. L’intertitre fin, à la fin du livre comme du film, s’adjoint au chapitrage, figurant des bombardiers au crépuscule. Lâcher ses articles aux bombes d’intensité, s’apparente à la phrase de Straub, comme quoi il fallait devenir barbare pour répondre à la barbarie du capitalisme.

 

Des terribles évoqués, de sacrés personnages ressortent. Très rares sont ceux à vraiment aimer Arthur Cravan ou Pierre Simiac («le Samuel Beckett des fauchés») et Jean-Patrick Manchette. Richard Siodmack («sans patrie ni frontière»), Le Jean-Luc d’avec Pierre Gorin et aussi Samuel Fuller («Comment choisir ses amis. Parlez donc de cinéma avec quelqu’un!»). Et des moins connus aussi Vladimir Pozner et Harry Whittington. Raphael Sorin trace sa ligne «rouge», «comme une longue balafre sur le front hautain de la littérature dite blanche» (et du cinéma dit blanc). Ce n’est pas les créateurs de concepts et les éminences reconnues qui le subjuguent, les déjà installés amateurs de louanges. En tant que journaliste puis après éditeur, sa reconnaissance va à ceux qui se sont fait par eux-mêmes, à force d’insistance de désirs, sur une durée de vie et dont le trop plein de références étouffe la voix. Toute ces évocations essayent de restituer la résonance d’un ton et comment l’émotion de ces auteurs rencontrés laissent sur le carreau. Et en les regroupant ainsi sous ce titre canaille, Sorin lance une idée. De les regrouper ainsi de façon incongrue, avec tous leurs caractères hétérogènes, comme autour d’une table commune  n’est-ce pas la façon d’entretenir un bordel salvateur, à l’image de ces enfants «terribles» que l’on ne peut faire tenir à table (ou en classe) car il y a mieux ailleurs et autrement intense? Le goût guide le regroupement, persiste l’impression qu’une lignée illégitime «horizontale» coexiste.

 

Laurent Nunez, avant de devenir rédacteur en chef du Magazine littéraire, a refléchi à l’idée de Terreur en littérature. Son mémoire fut publié, à à peine 21 ans, signe de reconnaissance universitaire. La Terreur, non dans sa réception mais dans la conception du livre, constitue une défiance en la littérature, un choix du réel contre le littéraire, ou du moins une expérimentation des moyens qui permettrait de se rapprocher du réel à travers une nouvelle langue. Les «terroristes» (selon Nunez, «Valery, Cioran et les surréalistes») méprisent la langue, imparfaite à traduire, et traces des vanités. Nunez y oppose la «réplique ambigüe» de Blanchot où se confronter à la page blanche parait la seule façon d’exister. Le cinema, d’une autre manière, se pose des questions analogues, Truffaut dans La Nuit Américaine à Léaud: « les films sont plus harmonieux que la vie. Il n’y a pas d’embouteillage dans les films». Entre les «terroristes iconoclastes» et ceux qui terrassent «le vieux démon de l’impuissance» (Mallarmé), Raphael Sorin, avec ces terribles, soumet un entre-deux, à couvert de ces grands conflits au dessus des têtes. L’image fragmentée et le ton entendu réussissent à ne pas tirer gloire du rapprochement et produisent une écriture du désastre qui construit un monde «des débris touchants et des épaves du souvenir».

 

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21/09/2011

Des hommes libres?

Grande Mosquée de ParisLa Grande Mosquée de Paris

J'ai pris un abonnement aux films que l'on pourrait qualifier de « mémoriels » - une carte backstage du Souvenir Français. Après Hors la Loi et Case Départ, nous avons pu assister, au Cinéma des cinéastes, à l'avant-première du film de Ismaël Ferroukhi Les Hommes Libres (sortie prévue le 28 septembre). Cette projection nous a laissé sur les trottoirs de la Place Clichy mi figue mi raisin, au milieu de spectateurs respectables, encostardés, encravattés, dont on devinait sans peine sous la mise les vieux habitués des conseils d'administration et autres assemblées exceptionnelles. Le film d'Ismaël Ferroukhi raconte un épisode absent de nos livres d'histoire, malheureusement, et comme beaucoup de faits touchant au passé colonial de la fRance : la Résistance, en 1942, du recteur de la Grande Mosquée de Paris Si Kaddour Ben Ghabrit et l'implication des maghrébins alors en métropole dans les réseaux clandestins, voir pour certains dans la collaboration (la sinistre Brigade Nord Africaine). Etions nous, face aux restes du légendaire Gaumont Palace, alors que les chauffeurs reprenaient les têtes grises présentes, que d'autres remontaient dans leur véhicule ou hélaient un taxi, et que nous même hésitions entre courir après le dernier métro, prendre un vélib ou traverser une nouvelle fois Paris à pied - étions nous des hommes libres?

La soirée fut introduite et animée par une association œcuménique crée en 2009 : Le Projet Aladin. Pour tous ceux et celle qui se piquent de fraternité judéo musulmane, cette association qui regroupe d'éminentes personnalités effectue un travail digne du plus grand respect. Elle est née d'un constat, alors que nombre de propos négationnistes été tenus par certains dirigeants, notamment en Iran, qu'une grande partie (si ce n'est la totalité) de la littérature liée à la Shoah était indisponible en langue Arabe. L'association travaille donc à la constitution d'une bibliothèque numérique et elle commença ses publications par la traduction du Journal d'Anne Franck et de Si c'est un homme de Primo Lévi. Leur site regorge d'informations. Informations, le mot n'est sans doute pas approprié si l'on se fie aux analyses de Bernard Noël. Selon l'écrivain rouergat l'ère de l'information coïncide avec une certaine généralisation et usage de la torture. La quête d'informations provoque la bonne vieille question (le hors champs des Hommes Libres dans lequel rode la Gestapo le démontrerait aisément). Bernard Noël, donc, dans L'Outrage aux Mots, écrit: « La culture n'est pas quantifiable, ni réductrice. La culture ne peut se ramener à un savoir. Elle est instable. Elle inclut même l'oubli. La culture dépense; l'information capitalise, mais paradoxalement elle aboutit à un savoir vide, car elle est plate, et tout y est égal. L'important n'est pas de savoir, mais de relativiser. L'homme gavé d'information ne fait pas la différence, et bientôt il devient indifférent. Je crois que la généralisation de la torture est liée au culte de l'information. Quand il s'agit de savoir, rien que de savoir, qu'importe le moyen employé puisque la fin justifie d'avance le moyen ».

A la lueur de cette citation, se dessinent quelques réserves quant-à la présentation qui fut faite du Projet Aladin. Nous comprenons bien ce qui a pu intéresser l'association dans Les hommes libres : la prise de conscience progressive par le héros du danger pesant sur les juifs de Paris et de la menace pesant sur son ami, le grand musicien algéro-marocain Salim Hallali, la fraternisation dans l'épreuve, la juste réaction, l'humanisme. Cependant, si il est important que des œuvres comme celle de Primo Levi, d'Imre Kertész soit accessibles dans le plus de langues possibles, pour ce qu'elles disent d'une expérience, mais aussi pour leur intensité de langue, pour ce qu'elle grandissent dans le lecteur, pour la co-naissance qu'elles provoquent (à ce propos il nous faut garder à l'esprit que l'Europe des monastères, des universités et des clercs a redécouvert les textes antiques par les traductions Arabes, les commentateurs Arabe), la culture c'est aussi ce qui s'oublie, ce qui se nourrit d'ombres, d'échos, d'absence, un savoir rendu au temps; alors, nous nous interrogeons sur la nécessité d'imposer une lecture « mémorielle » d'une catastrophe occidentale à des peuples qui n'en n'ont pas été acteur, il y a une nuance entre rendre disponible des textes et penser qu'ils sont (absolument) nécessaire (la bonne parole) au monde Arabe, nécessaire par exemple à la compréhension du nœud israélo-palestinien qui est centrale dans les relations judéo musulmanes actuelles et dont il nous semble que le Projet Aladin reste en marge. La Shoah est universelle parce qu'elle est particulière à la vieille Europe. C'est douloureux, mais cette horreur est notre, et, il est donc tout à fait possible que d'autres cultures développent des humanismes, des civilisations élégantes, dans l'ignorance la plus totale de nos maux et sans qu'elles aient mis le nez dans les miasmes de nos déviances. « L'homme gavé d'information ne fait pas la différence, et bientôt il devient indifférent » nous prévient Bernard Noël – les vides agissent parfois comme des appels d'air, n'est-ce pas une forme d'ignorance qui happe progressivement et jusqu'à l'engagement total Younes le personnage créé par Ismaël Ferroukhi?

Pourquoi ne pas miser sur la culture dans un acte de confiance en l'autre. Cette avant-première a résonné en mon hippocampe avec une autre soirée, début 2011, l'ouverture du Festival « Un état du monde et du cinéma » qui a réuni Jorge Semprun et Elia Suleiman. Jorge Semprun allait mourir, écoutons les dans ce dialogue : - « Les doutes, les incertitudes, l'esprit critique sont retournés vers sa propre identité, vers sa propre histoire, et l'ouverture, la confiance sont tournés vers l'autre. La conquête de cette ironie, de cette auto-dérision, de cette esprit critique envers soi même et cette disponibilité pour l'autre, pour les vérités de l'autre. ». « Autant de valeurs non partagés par nos politiques ». Nous nous interrogeons également sur la réciprocité à l'intérieur même de la bibliothèque virtuelle du Projet Aladin. La lettre de Guy Môquet est émouvante, mais comment nos maîtres d'école peuvent-ils se passer de la lettre au français de l'Emir Abd El-Kadder par exemple? - Il est toujours plus facile de voir la paille dans l'oeil de son voisin, etc.

Elia Suleiman répond douloureusement à Jorge Semprun ainsi qu'au Projet Aladin. Il ne s'agit plus d'identité dit-il en cinéaste et en cinéphile mais d'identification... d'identification à la justice; « en tant que cinéaste, le désir de cinéma m'est venu par la lecture, la littérature; lorsque j'ai besoin de me ressourcer, de chercher l'inspiration, l'auteur que je lis c'est Primo Levi ». Le cinéaste palestinien lit l'écrivain italien en anglais. Le cinéma s'entête dit-il. Le cinéma est l'exact contraire de l'idée de nation, de la notion d'identité. Le cinéma est une espérance réfléchit Jorge Semprun du haut de sa sagesse; il en appelle à un festival permanent du cinéma israélien et palestinien. « Si on confiait les questions de la Palestine, du Proche Orient aux cinéastes on ferait plus de progrès qu'en les laissant aux mains des politiques » rêve-t-il. En attendant de poursuivre, de se pencher sur la réponse de Elia Suleiman et sur sa conception de l'acte de création qu'il décrit comme un striptease... une autre association, du 20ème arrondissement de Paris cette fois, Confluences, projette du 23 au 30 septembre l'utopie de cinéma voulue par l'auteur de L'Ecriture ou la Vie : http://confluences.jimdo.com/


 

A suivre

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