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03/10/2011

Temps mauvais - 1) La pluie

L’épisode 7 de la saison 7 de Desperate Housewives évoque la maladie du crépuscule de la mère d’un des personnages.  Vers la fin de la journée, les personnes plus âgées perdraient leurs repères et leurs souvenirs. Un amas de nuages lourds remplaceraient la perception immédiate du monde. Dans la série, le problème mis en évidence trouve un achèvement dans le placement en maison spécialisée. Autant évacuer le souci, le mettre à distance, toutes stigmates du vieillissement étant combattu avec une énergie impulsive, hystérique du temps qui passe. La mère a beau argué qu’il ne lui reste plus rien à vivre, la décision ne fait pas l’objet d’un débat. On partagerait pourtant bien sa détresse et l’impasse de ces soirs qui broient, fussent-ils doux. L’image éculée du vieillissement synonyme de sénilité ne saisit pas l’égarement et l’impossibilité de percevoir le présent comme stable, allant de soi. Il suffit que le climat réel accompagne vers le sombre, la précarité de la nuit s’enfle de toutes les angoisses. Pour tous ceux ainsi rongés que le soir ne réconforte plus, le ciel se charge, ni d’espérance, ni d’enseignement, plutôt de lourds nuages qui n’annoncent plus grand chose.

 

Le cinéma a autrement relié perception extérieure du climat et drame. Dans quelques films, les conditions météorologiques perdent leur enchainement strictement causal et leur prescription omnisciente de tous les instants de la journée. Le climat se conçoit alors  par résonance du moment, au mieux en donnant un visage à l’instant (combien de fois, une actrice rentrant dans un pièce apporte-t’elle le soleil ou au contraire, comme la gouvernante de Rebecca, un présage de sinistre, au ciel noir??). Les évènements de l’atmosphère ont inspiré de nombreuses inventions, techniques et de mise en scènes. Les camions citernes utilisés pour «faire» la pluie ont donné lieu à de savantes améliorations, de l’invention d’une bruine diffuse, vaporeuse  à la simulation des gros grains saccadés. L’idée saugrenue, ou le rêve inaccessible de percer les nuages à la demande, a longtemps interrogé les esprits fantasques. Et la plus grande artificialité était atteinte dans l’histoire même du film. Libéré de la continuité temporelle aussi bien que de l’étroite signification immédiate, les instants où la pluie se manifeste semblent ne plus être lié au moment particulier du phénomène. Hollywood in first, a saisi la puissance des cieux au plus prés de l’instant obscur. Vécu souvent sous forme de tempête, l’aspect démentiel des pluies pèse sur l’équilibre de la narration en créant une dissolution des situations stables. Les burlesques sont les premiers à l’affronter (Buster Keaton dans de nombreux films comme le Caméraman), les héroïnes y trouvent l’occasion, à l’abri précaire d’un porche, d’une réflexivité sur leur propre vie (Après la pluie, le beau temps de Cécil B Demille), les amoureux l’affrontent comme vérité sur leur relation (l’Aurore de Murnau). La vie s’expose oscillant entre destruction probable et renaissance impensée. Le temps semble suspendu, en même temps qu’excessivement manifeste, aussi incertain que son apparition et son interruption. L’imperméable de Bogart, gorgé comme une éponge à l’enterrement d’une Comtesse au pieds nus, et les parapluies, made in Cherbourg, deviennent des objets parures de notre être qui se découvre des aptitudes semi aquatiques, en partance de la prévalence de l’univers intérieur. De la griserie ambiante, la songerie trouve un rêve et la pluie catalyse ou déjoue les instants.

 

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La pluie a donc été souvent traduite stylistiquement, comme couleur ou occurence au moment (l’approche de la mort dans l’ennemi public numéro un, ou le contrepoint joyeux chez Gene Kelly). Tout autant que ces figures stylistiques, elle a eu d’autre occasion d’apparaitre, moins lié au moment en lui-même. Et même s’il est fort indélicat de passer d’une époque à l’autre selon le bon vouloir, dans Andreî Roublev, la pluie parait rythmer une durée, désintégrer la continuité chronologique, induire une strate de doute, une profondeur de temps. Un traitement polyphonique des gouttes suscitent des digressions où les états de conscience mettent entre parenthèse le récit extérieur. On dirait que la pluie n’appartient plus vraiment, ni temporellement ni spatialement à la situation qui lui sert de cadre. Son son induit différents temps qui s’entrechoquent. Le temps qu’il fait ne traduit plus rien mais s’intègre à une pensée. Chez Naruse aussi, le temps se dramatise sans pourtant tomber dans les déterminismes situationnels. Dans Pluie soudaine, les plans de ciel dépassent en durée les plans de visages humains, comme si la tension résidait de leur rapprochement et comme si s’attarder sur un nuage rythmait singulièrement la durée d’ici bas. Un nuage n’a pas la même signification pour un Japonais, un américain ou un Européen. Dans ce film, le temps du nuage n’a plus rien de terrestre et le conflit d’un couple se mesure à ce qui, jamais, ne parait pouvoir se récupérer. Ces temps de pluie pèsent d’une durée difficilement supportable. Loin de l’arrière fond, ils exercent une influence décisive. 

 

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Robert Walser qui de toutes ces promenades n’en était pas à une saucée près, marqué aux engelures de l’hiver, dans de très belles notes sur la Chute d’Icare de Brueghel (Histoires d’images)  rapproche l’expérience assidue des nuages à l’art risqué de la dégringolade. Qu’on tente de voler vers eux ou que la contemplation cherche à y trouver une nature humaine. L’ image de Walser rappelle que le XIXème siècle s’est différemment entretenu avec le ciel. Avec Goethe, la fin du ciel mythique et divin (l’Orage de Giorgione participait toujours de ce domaine des cieux, même contrarié) laissait place à l’étude des formes monstrueuses, d’autant plus monstrueuses que dédouanées des justifications religieuses ou morales. La théorie des nuages de Stéphane Audeguy décrit des pionniers de l’exercice météorologique. S’y lit cette perte de repère de l’émotion d’un regard qui se confronte à l’absence du Dieu, à l’absence d’une réponse immédiate humanisée des cieux. L’impétuosité désordonnée, inquiétante, des nuages fascine. L’impression, comme les malades du crépuscule, de ne plus rien y voir dans les nuées ou comme dans la fin du Roublev d’offrir son visage à la pluie «ouvert» n’ attendant pas une sempiternelle révélation transcendantale, ni un absolu coursive, fait l’expérience possible d’un sauvetage «qui s’accomplit de cette façon  et de cette façon seulement  et ne peut se faire que par la perception de ce qui se perd sans sauvetage possible» (W.Benjamin). Non pas que la nostalgie de dieux guette, mais les nuages n’ont plus rien de connu et sont soumis à toutes les intuitions. Ils «sauvent» sans sauver le fils du fondeur du Roublev qui ne savait rien de la fonte des cloches, son père ne lui ayant pas enseigné. Au delà des modes d’expression ou d’apparition, la pluie laisse l’empreinte d’un passage, d’une clarté de l’évidence, non pas en contradiction de la nuit mais à sa source même. Et elle est aux prises avec les formes directes (oxymoriques) de dégringolades, des disciples de Saint François se jetant sur un sol détrempé et battue par les rafales (les Fioretti), à la main tendue du père à son fils sous une pluie romaine fine du Voleur de bicyclette.

 

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images de Joris Ivens

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