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14/10/2011

un calme...

«Quel calme êtes-vous??» Les magazines spécialisés en psychologie «à 2 balles» ne posent pas cette question, lui préférant les «quel stressé» ou «quel angoissé» voire «quel déprimé». Le mal-être «boulet à la patte» se vend mieux et la qualité «calme», inconsidérée, n’a pas droit aux Qcm, aux tests à point qui permettraient d’en savoir un peu plus sur cette apparente monotonie. La semaine actuelle semble proposer, à contrario, quelques contre exemples de «calme» autrement ambigus et où le «pourquoi t’es aussi calme??» dénoterait de la surenchère expressive de l’agitation typiquement urbaine.

 

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Tout d’abord, la sortie du livre de Yannick Haenel, le sens du calme. Yannick Haenel, fondateur de la revue Lignes de risque, aime souvent à citer des références filmiques dans ses écrits. Ces citations se tissent à un vécu du récit. Sa pratique ne réside pas dans l’évocation d’un souvenir cinématographique ou dans l’abord d’un film par des critères d’analyse. Il suggère ce qui dans le film est genèse de débordement affectif, comment on se retrouve «vidé» à la sortie de certains films et comment ce vide peut troubler, plus que de commune mesure, la vie qui s’en suit. Dans le sens du calme, il décrit la projection de Nuit et Brouillard, qu’on montrait alors à de très jeunes élèves, pas toujours de façon très circonstancié. L’institutrice demande, à la suite, une rédaction sur le film. La stupeur laisse sans mot et la page blanche accompagne un désarroi. Le film semble perturber jusqu’aux heures même de la journée, le jeune personnage se retrouvant dans la rue plus tôt que prévu. Une errance d’idées et d’impressions détaille cette sortie hâtive. Face aux creux de ces heures, seules les jambes sensuelles, d’une conductrice qu’il connait, font irruption. La blessure ouverte de la projection hante les moments de son indétermination et trouve dans ce désir fortuit une occurrence inattendue. Stupeur et désir ne récupèrent pas de l’identité mais résonnent d’un mutisme polarisé d’émotions irréductiblement éloignées. L’écrit travaille alors ce clivage par brisures de continuité et les espaces blancs mitent le texte. La figure du labyrinthe devient pour l’auteur la perception de ce vide, non comblé mais complexifié à cette forme. Un labyrinthe où l’on avance pas, où l’on revient sur ces pas, se dessinent à coups d’impasses et d’issues relatives, sans délivrance possible. Gribouillé à la va vite, il ressemble aussi au buisson ardent, et à tout ce que ce buisson peut faire songer de plus féminin. Avec une grande acuité, l’auteur reste sur ce vide introduit par le film, lorsqu’«on n’a plus rien à opposer à l’image». Il ne s’agit pourtant pas d’un livre de ou sur le cinéma. Le vide ouvert à travers le corps devient le motif d’une écriture qui affronte le mystère d’un «manifeste». Le calme s’emplit de longues heures d’égarement. Il s’envisage comme une plaque sensible qui emmagasine une force. Au coeur du labyrinthe des rues et de l’esprit, le calme se conçoit alors comme le passage d’une liberté, ou «comment évoluer parmi les avalanches» (YH) peut déboucher sur de bien inattendues ivresses (fin du livre qu’il s’agit de ne pas dévoiler mais où de nombreuses bouteilles sont conviées).

  

L’apparition de la Joconde tente un autre abord de cette qualité (ou défaut selon interprétation). Le film de François Lunel montre des personnages en apparence tranquilles, devant l’évidence d’une nouvelle relation qui bouleverse tout. Leur longs regards répétés, yeux dans les yeux, ont l’air de vouloir fixer «au mur» cet impétueux sentiment, comme une façon de défier très joliment la «passion». Curieux film, curieuse relation entre cette Lisa-Sarah, soudainement échappée du tableau de Vinci et de ce Franck (Serge Riaboukine), à l’inspiration à plat, bougonnant mieux que tous les bougons. Les apparitions, les courses de cette Lisa ne marquent pas l’ordre des événements et rendent d’autant plus vaporeux l’idée même d’une liaison. La tranquillité serait une tentative d’accord face à l’incertitude de ce qui va advenir. Une tentative d’équilibre à ce qu’offre le présent, aussi fort que précaire. Ainsi, on peut se demander si François Lunel ne filme pas des nuages, plutôt que des personnages, aux expressions aussi légères que menaçantes. Et ce film, même si l’on peut comprendre qu’il puisse aussi quelque peu agacer les critiques (qui décidément sont rivé à  leurs montres) a peut-être le charme d’un «objet» qui aurait été perdu et oublié, puis finalement retrouver, avec toute l’émotion de cette retrouvaille.

 

Enfin, une autre, parmi d’autres, «manifestation» du calme est présentée par Wim Wenders dans son livre de photos Places, Strange and quiet (oui, le livre n’est pas traduit, ce qui peut considérablement limité la compréhension de ceux qui rament à la langue de Shakespeare). Wim a beaucoup voyagé toute sa vie, et des images étranges, ayant le calme comme thème, essaient de composer un recueil. Ce qui l’intéresse, c’est l’idée de «time capsule», sorte de fragment de temps délinéarisé et où peut se lire une ancienne intensité, de conflits et/ou de fêtes. Ses photos interrogent les formes advenues, ruines de manège et fragments de murs tagués (entre autres). On pourrait peut-être y voir la ridule d’un temps en train de s’estomper, tout en persistant dans ses traces de moins en moins lisibles ou compréhensibles. Avec ses cheveux soignés qui n’en finissent pas de s’allonger et une nouvelle épaisse moustache, Wenders prend un look de «dandy», et ses photos aussi ont un air sympathiquement (ou pas) maniériste, avec un aspect vague et englobant sur le monde. Pourtant, sous ce vernis, l’interrogation que Wenders avait, dans un film,  face à l’idéogramme japonais de la tombe d’Ozu, 無 ,(«le rien constant», «l’impermanence»?) participe encore à quelques vues et donne au calme, au silence du temps, l’expression d’une lumière sur les ruines, hors événement.

 

 

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A travers ces quelques exemples, à vous maintenant de voir «quel calme êtes-vous»?? Si pour parler comme un magazine («à force de les lire, je vais devenir comme une éponge» La guerre est déclarée), vous penchez davantage vers l’aboiement, la chansonnette ou le «rien à dire». Ou le silence et le devenir d’une éponge...

 

 

 

photos: wenders

 

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