Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

22/10/2011

Qu'ils reposent en révolte une fois

« Qu'ils reposent en révolte » est un poème d'Henri Michaux. Désormais, c'est donc le titre donné par le réalisateur Sylvain George à un ensemble de films, dont la première partie bénéficiera, le 16 novembre, d'une sortie salle (notamment à l'Espace Saint-Michel).

« Qu'ils reposent en révolte » est ce qui nous est venu sur les lèvres lorsque nous avons assisté à la projection – enfin – d'Octobre à Paris. Le film autrefois maudit de Jacques Panijel bénéficie d'une distribution nationale. Plutôt que les résumés et critiques, plutôt que le consensus qui l'accompagne, pour avoir une idée précise des circonstances qui conduisirent à ce mouvement de révolte, mieux vaut lire cette entretien du réalisateur décédé en septembre de l'an dernier dans l'indifférence générale à près de 90 ans, mais le mors aux dents sans doute - toujours -, le sang blindé d'anticorps contre la crasse humaine et les maladies du pouvoir. http://www.vacarme.org/article221.html Le film s'articule en trois temps autour d'un centre : le rassemblement et défilé du 17 octobre 1961 qui fut certainement comme le signale l'historien Gilles Manceron une des manifestations les plus durement réprimées du 20ème siècle. Les trois temps : collecte de témoignages sur la torture et le climat de répression instauré par le Préfet de sinistre mémoire Maurice Papon; reconstitution de la manifestation dans le bidonville de Nanterre, malheureusement pas de sinistre mémoire, juste sinistre, et toujours d'une criante actualité en périphérie de la capitale, à Lyon également; recueil de la parole des survivants à la bastonnade et à la noyade accompagnée d'images tournées sur les lieux des récits. La parole des algériens est impressionnante par les atrocités qu'elle dit, mais surtout par le calme des visages, par l'absence de toute colère apparente autre que rentrée (une parole proche sans doute de celle des familles meurtries de Karamay de Xin Xu), et qui contraste fortement avec les humeurs des « petits moi » de nombre d'indignés croisés dans les reportages contemporains. Le silence qui l'entoure, le silence de ces lieux anodins qui ont été le réceptacle de la douleur, de l'horreur, la censure aussi sont l'horizon que le réalisateur ulcéré rend et rompt par son geste. L'urgence des prises de vue bat, vivante 50 ans après, et la dignité de ces hommes et femmes gravée sur pellicule contre la sénescence des générations cogne le cœur et les esprits! Ce qui frappe encore, c'est cette séquence reproduite de la manifestation; une séquence rejouée de deux manières : par la mise en scène du rassemblement et du départ dans le bidonville de Nanterre, et par le montage de photographies reconstituant ce que fut le tragique défilé. Ce contraste de la « fiction documentée » et de l'archive figée (et qui fige la violence du moment – photographies d'Elie Kagan) font de cette séquence autre chose qu'une simple réaction épidermique à l'événement, font de ce film, que certains spécialistes (Gilles Manceron) ont tendance à dater, à réduire à son époque, tout simplement du cinéma. Si le tournage a été réalisé sous couvert d'enquête ethnologique, ce que la patine du temps décape et révèle c'est une oeuvre sur « l'ethnologie » d'une date, une oeuvre qui, en rejouant la scène du départ, replace les manifestants en vainqueurs morales et historiques, dit « nous nous relevons (comme les morts sur le champ de bataille chez Abel Gance), regardez bien nous en avons la capacité, et nous repartons en lutte contre vos lois, voyez combien vos matraques ont été impuissantes à nous détruire ». Une puissance de l'expression, une écriture de cinéma donc, que nous retrouvons avec un bonheur égal chez, par exemple, Peter Watkins.

Une remarque cependant, avant de lier les longs-métrages de Panijel et de Sylvain George. L'histoire est connue, elle est rappelé dans le petit avant propos tourné et diffusé en introduction au documentaire : René Vautier (une magnifique affiche de Kateb Yacine orne son bureau) par une grève de la faim obtint que la censure pesant sur Octobre à Paris soit levée, et que soit abolie toute censure pour raisons politiques. Une grande victoire que Vautier raconte à la troisième personne avec un brin d'ironie et de distance : il n'y a que cela d'intéressant dans cette inutile avant propos. Comment expliquer, alors que l'interdiction était levée, la volonté farouche de Jacques Panijel d'enterrer son oeuvre? Entre temps quelques films virent le jour (La guerre d'Algérie de Peter Batty, Le Silence du Fleuve d'Agnès Denis et Mehdi Lallaoui, Vivre au Paradis de Bourlem Guerdjou) sur cette sombre période de l'histoire de fRance. Plutôt, que le ton aimablement pédagogique, à l'indignation contemporaine un peu facile, à l'hyperbole foireuse et indécente (comparaison du 17 octobre aux manifestation de 89 place Tian'anman), nous aurions préféré que ce court-métrage interroge la figure mystérieuse de Jacques Panijel, ce pourquoi jusqu'à sa mort il interdit toute projection. Nous nous serions bien passés également des entretiens face caméra de ces personnalités, qui, au mieux, suggèrent en creux toute la force du film de Panijel, comme si les initiateurs de cette ressortie avaient éprouvé devant ces témoignages d'hommes si peu dans la façon de notre époque une réserve, une inquiétude quant à leur pouvoir subversif encore intact, qu'ils aient eu le besoin d'en avertir le spectateur en remettant dans la balance de notre présent de bonnes vieilles figures blanches d'universitaires. - Voilà tout ce qu'il reste du 17 octobre : une plaque et de vieux européens; que sont devenus les habitants du ghetto de Nanterre? nous ne le sauront pas ici mais et . Jacques Panijel répond à la question du silence dans l'entretien cité ci-dessus:

« Dès 1965, j’ai été contacté par des distributeurs. Mais le film ne possédait pas de visa. Le silence est alors retombé. Il faut attendre le procès de Maurice Papon à Bordeaux pour qu’un producteur courageux souhaite qu’Octobre à Paris soit vu du public. Mais ma condition était — et reste — de tourner un codicille qui détermine exactement que la répression du 17 octobre est l’archétype du « crime d’Etat ». On parle beaucoup de secret d’Etat, d’affaire d’Etat, et curieusement pas de crime d’Etat qui a mon avis mérite une classification à part. Ce que je demandais était d’avoir la liberté de tourner une préface à Octobre à Paris pour tenter de définir ce qu’est — moralement et politiquement — un crime d’Etat. Généralement le crime d’Etat est commis par des individus à qui l’on a garanti l’innocence, qui sont relativement peu nombreux et possèdent un objectif très précis. Au fond l’un des premiers crimes d’Etat est l’assassinat de César par des comploteurs qui s’emparent du pouvoir. Je souhaitais mettre en relation des événements qui ne sont qu’apparemment semblables, par exemple les procès staliniens ne constituent pas un crime d’Etat ; ils rentrent dans une technique d’Etat, ce qui est autre chose, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas fondés sur un mensonge évident mais qu’ils font partie d’un roman politique entraîné par les staliniens et exportés dans tous les pays dépendants où il s’agissait de relier ces procès à une politique donnée. »

Ceci éclaire sans doute la référence aux massacres de Tian'Anman et les raisons de l'avant-propos qui accompagne la projection; mais que nous sommes loin de l'ambition d'une démonstration de ce que fut ce « crime d'état », d'une description précise de sa nature. Jacques Panijel ne se serait sans doute pas satisfait des trois phrases qui rejettent en périphérie la question des Harkis, qui, dans la première partie d'Octobre à Paris, a une place importante et origine nombres de récits; imaginons, comme nous pouvons fantasmer sur ce qu'aurait été son film si il avait été réalisé par Jean Rouch, ce que Panijel aurait construit autour de cette question qui est un des sommets (de la manipulation à l'abomination) de la Grande Lâcheté de l'appareil d'état. Dernière remarque, dernière piste, qui éclaire ce silence du réalisateur : sa volonté affichée du format 35 mm (ce qui lui fit repousser le projet de Jean Rouch); un désir que nous expliquons, rétrospectivement, par la forme même du film, entre portraits et reconstitution historique, et qui vient poser ces visages et la geste de cette histoire en concurrence directe des films commerciaux et grands spectacles de l'époque (de toutes les époques); le souhait sans doute profond de leur offrir le large de la bande, l'amplitude du cinéma pour que ces êtres en révolte y acquièrent toute leur dimension. Malheureusement, nous ne pouvons qu'imaginer la force qu'aurait pu conférer ce format au film et qui est consubstantiel à sa réalisation, à ce désir de cinéma. Nous ne pouvons que la rêver, car la projection à laquelle nous avons assistée, et nous espérons sincèrement que ce n'est pas le commun de cette sortie en salle, fut dans le bon marché d'une vidéo. Posons donc clairement la question d'une dénaturation des volontés du résistant du Vercors, de l'immunologue de l'Institut Pasteur, du chercheur du CNRS dont nous brûlons de connaître le singulier destin.

matraque-051ea.jpg

 

 

 

 

Photographie Elie Kagan

 

aa

Les commentaires sont fermés.