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26/10/2011

Qu'ils reposent en révolte deux fois

« Le nerf pincé au fond du coeur qui se souvient »

http://www.dailymotion.com/video/xfga0q_sylvain-george-re...

Jacques Panijel fut donc immunologue. Dans le film de Sylvain George, Qu'ils Reposent en Révolte, un des hommes, migrant, en situation illégale sur le territoire français, interpelle la caméra et se compare avec ses compagnons à des virus introduits dans le système; une source virale que ce dernier chercherait par tous les moyens à supprimer. Nous avons bien ici une parfaite définition du corps étranger. Peut-être bien que Sylvain George est à sa façon un immunologue; non pas parce qu'il chercherait à éradiquer une quelconque maladie mais plutôt par son observation attentive du « milieu », de la vie se faisant, par son regard sur le corps Etat qui définit ce qui relève pour lui du corps étranger; immunologue aussi par sa démarche politique qui consiste à injecter dans le regard du spectateur un étrange vaccin, une dose du poison des politiques migratoires, d'y introduire un bouleversement, un renversement, dans le but d'immuniser notre vision du monde contre la fausseté des postures médiatiques et des discours, des bavardages télévisuelles qui équivalent à la Sensure définie par Bernard Noël : une censure comme saturation des signes, commentaire sur – comment-taire, comment faire taire la possibilité même du silence, l'apparition de l'autre, l'incommunicable et le brouillage qu'est la poésie. L'enjeu du film de Sylvain George est bien à ce titre vital, et, pouvions nous décemment laisser passer la splendeur de ce plan de coquelicots noirs. Mais rebroussons chemin, revenons sur nos pas...

« Qu'ils reposent en révolte » est un poème d'Henri Michaux. Désormais, c'est donc le titre donné par le réalisateur Sylvain George à un ensemble de films, dont la première partie bénéficiera, le 16 novembre, d'une sortie en salle (notamment à l'Espace Saint-Michel). Le projet est féroce, immense, d'une ampleur peu commune, et mérite largement que tous citoyens ou plus largement tous bipèdes « perpendiculairement rampant » s'y attardent. Nous tenons, là encore, un cinéaste « débordé » par son sujet, et qui, d'un premier désir de film sous la forme initiale d'un court ou moyen métrage, répond à l'appel d'un réel et s'engage de tout l'être et la pensée dans une entreprise au long cours, aspiré qu'il est par ce qui se découvre : à ce jour une trilogie de trois films, dont le premier que nous avons vu est déjà d'une durée de 2h30, sachant qu'un autre film d'1h30 ouvrant sur des pistes de travail différentes et intégrant de la musique existe en parallèle. Depuis près de 4 ans, Sylvain George (à ne pas confondre avec le cycliste auvergnat natif de Beaumont, homonyme presque parfait et heureux présage), seul, armé d'une caméra DV, filme le passage des migrants dans la ville de Calais. Il interroge l'exode dans ce point/poing névralgique et révèle la nature inique des politiques migratoires françaises et européennes. « Des figures de guerres » est le premier chapitre d'un montage qui a écumé les festivals avant de se fixer. Une frontière lorsqu'elle est franchie ne disparaît pas pour autant de l'horizon, elle se marque profondément en l'homme qui s'exile. L'Europe n'est pas pacifiée; la ligne de front, tels ces feux qui couvent des jours en sous-bois (fd), s'y déplace, jusqu'à éclater en des points particuliers de « nos villes endormies » où la guerre crie enfin son nom de sang. Alors bien sûr, Qu'ils reposent en révolte est un travail esthétique tout autant qu'un témoignage brut, un témoignage rendu justement inoubliable et bouleversant par l'inspiration du cinéaste, par la structure de l'oeuvre en fragments et cette image damier, en noir et blanc; mais c'est aussi, il nous semble, un film de guerre.

Octobre à Paris et Qu'ils Reposent en Révolte se distinguent par leur format, le 35 pour l'un et pour l'autre une économie pensée dès le départ en vidéo dans un format de 4/3; ils se distinguent également par leur ancrage, nous passons d'un film en réaction, en révolte, à un long-métrage en immersion dans l'action avec une révolte qui s'en projette; d'où découlent d'ailleurs des formes opposées, d'un coté des témoignages face caméra, des plans fixes offrant un cadre magnifique à l'hiératisme des algériens, droit dans leur douleur, et permettant au regard d'appréhender la situation par une observation des intérieurs et des lieux de prises de vue, de l'autre, une caméra au poing, deux témoignages seulement, un refus de l'identification amenée par la construction de personnages, une méfiance du discours au profit de mots isolés, d'une prise de son ambiante. Pourtant, les tempéraments des deux réalisateurs se rapprochent. Tous deux filment des individus dépouillés de leur droit, et, en ce sens, Sylvain George assume le relais, la prise de flambeau, en nous ouvrant les yeux sur le devenir actuel du crime d'Etat. Jacques Panijel écrivit juste après la deuxième guerre mondial un livre au titre noué, La Rage; Sylvain George termine ce premier volet de sa trilogie par un poème dont il est l'auteur et dont le premier vers est « Et nous brûlerons une à une les villes endormies », un poème qui fait son lit à l'intérieur du texte de Michaux auquel est emprunté le titre, puisqu'il lui reprend un mot clef : « ronge »! Ce poème se trouve dans les dernières pages de la Vie dans les Plis. La référence à ce recueil n'est pas anodine. Je perçois le montage non chronologique de Sylvain George comme une structure en stries. L'articulation en deux parties est forte, c'est un premier niveau de pliage; elle marque bien une distinction entre deux qualités de noir et blanc (plus dégradé dans la seconde partie), une progression narrative ou dramatique puisque nous y suivons le démantèlement de la « jungle », bidonville né de la fermeture du centre de Sangatte; elle permet une mise en confrontation des errances de la première partie avec la tentative de créer un habitat et le surgissement, en réaction, de l'autorité et des médias dans la deuxième, et, pour notre part, cette structuration du film produit la sensation très nette d'une analyse de deux modes d'agir : la révolte et l'indignation. Au sein de cette architecture précise, Sylvain George se déplace comme un photographe de guerre, en immersion, le cadre et les amorces traduisant, trahissant, l'angle de vue de celui qui traqué cherche la planque; cela donne des scènes fuyantes avec pour thématiques l'apparition et la disparition de ces hommes qui ne font que passer dans le champ; ces séquences sont entrecoupées de moments (rares) de trêve, comme tournées à l'arrière du front, en permission. Sans soucis d'une continuité temporelle des événements, le cinéaste plisse les fragments de son chant sourd. Le plissé, le strié se remarque dans les compositions et la plastique de l'image, dans les doigts aux empreintes brûlés des migrants (façon d'échapper au fichage), dans les grilles, dans ce regard porté sur les éléments naturels, par exemple la mer mourant sur la plage où les aplats de noirs et de blancs sont comme inversés (le brillant devenant mât et vice versa), un traitement qui n'est pas sans rappeler le travail de photographe d'Anders Petersen dans ses « portraits » de villes (la remarquable monographie sur Sète où la lumière du Sud se trouve noircie).

Le pli c'est également créer un intervalle, que les migrants prennent (chercher le trou, la faille). Ces hommes qui se pensent comme ni tout à fait morts, ni vivants, qui survivent au dehors dans un devenir animal, en transit, de campement en campement, dont la caméra de Sylvain George essaie à tout pris de leur conserver une humanité par l'attention soutenue qu'elle apporte aux rituels du quotidien - se laver, manger, boire -, à la prière, à la pensée des proches, à une culture portée en soi au coeur de l'ailleurs et qui se manifeste soudain dans la splendeur d'un chant à trois voix, vivent dans ces intervalles, dans le non lieu, sont eux-même l'intervalle. Sans doute est-ce aller trop loin dans l'analyse, sans doute est-ce une interprétation de notre part, mais la vie dans les plis du monde se décline en de multiples variations de dépli et repli, autant de figures qui nous semblent à l'oeuvre dans les fragments qui composent Qu'ils reposent en révolte. Le dépli est tout entier dans les deux parcours égrenés lors des deux témoignages clefs et bouleversants; le repli est tout entier dans une des scènes terminales ou les hommes se réfugient sous un pont, près du port, et se protègent du froid et de la pluie sous les duvets, couvertures, cartons, agglutinés dans leur propre chaleur collective, agglomération de replis sur soi. « Et c'est toujours derrière la palissade des cellules l'horizon qui recule, qui recule... » (Henri Michaux). Le pli, enfin, si on veut bien se souvenir des analyses de Gilles Deleuze, est aussi ce qui autorise un retournement de l'extérieur vers l'intérieur, ou de l'intérieur vers l'extérieur. A ce titre, le film de Sylvain George tourné en extérieur rend visible le dedans du dehors (dans un renversement le dehors devient l'espace de vie et d'intimité des migrants). Le dehors c'est aussi le hors champ, mais également le hors champ du film, c'est à dire les images et les sons absents, qui acquièrent de fait, de fragments en fragments, leur qualité d'espaces vides dans la perception et la mémoire du spectateur, l'oeuvre devenant alors riche de ces manques.

Nous n'épuiserons pas la richesse de ce projet. Soulignons une dernière fois la politique de révolte qu'il sous-tend. Au regard de ce documentaire, une opposition, ou tout du moins une démarcation, se fait jour entre d'une part les indignés, et les films que nous qualifierons de « films outrés » et les révoltés d'autre part. La mode actuelle est à l'indignation, même nos politiques s'y engouffrent avec une efficacité inopérante. Les films d'indignés de la 25ème heure se multiplient, c'est particulièrement vrai pour ce qui a trait à l'écologie, de Al Gore à Coline Serreau en passant par la foultitude de clip de sensibilisation qui empruntent leur grammaire aux techniques des industriels et des publicitaires. En ce qui concerne la situation des sans-papiers et des politiques migratoires, il est intéressant de comparer les logiques à l'oeuvre chez Sylvain George et par exemple le récent L'Immigration, aux frontières du droit de Manon Loizeau : film de comité de rédaction se nourrissant du factuel, présence de la musique (bande son composée par sa soeur Emily Loizeau) et du commentaire, interviews, identification à des personnages, composition d'une narration autour d'histoires individuelles. Rien de tel pour s'indigner que des enfants dans le champ de la caméra. On comprend que ce dispositif, dont ne nous préjugeons pas de la pertinence quant au partage d'une prise de conscience, se construit sur une empathie, un point de vue commun entre l'énoncé et son récepteur. En un mot ça regarde dans le même sens. Le hors champ n'a plus de présence nourrissante, il est pour l'analyste critique, une source infinie de déficit d'exactitude et d'erreurs potentielles. L'indignation est bourgeoise pour une raison bien précise : elle nécessite une situation (confortable le plus souvent), des acquis, qui justifient que l'on soit outré - de cette position avantageuse que l'on occupe - par la misère d'autrui. L'indignation repose sur une mise en danger de soi par ce qui peut apparaître barbare. Dans le fond, on (je me mets dans le lot) s'indigne de ce que l'autre ne vive pas comme nous, ou alors, de ce que le « comme nous » soit, par une décision politique absurde, soudain isolé de sa communauté et renvoyé à sa différence.

La révolte. La révolte ne nécessite pas d'être actif, d'être engagé, de conscience morale. Elle est un mouvement du ventre – viscéral - qui s'éprouve et vient vous chercher même dans l'épuisement. Elle est combustion. Se révolter c'est peut-être atteindre le point d'incandescence du désespoir; celui, qui, en Tunisie déchire un jeune adulte jusqu'à s'enflammer, qui, en France, défait une jeune professeur jusqu'à l'immolation. Que reste-t-il après l'incendie? Un tas de cendres tièdes foulées aux pieds par les jeunes hommes de Sylvain George lorsqu'ils prennent la route (n'est-ce pas ce que dit cet adolescent dans un jardin public de Calais : tout espoir est tué, je peux poursuivre). Brûler ou partir? Nous sommes persuadés que le cinéma entretient des liens étroits avec l'incendie, non seulement parce que la cinégénie s'apparente au feu, non seulement parce que la torche est la première source de lumière maîtrisée et qu'elle se mesure par sa capacité thermique, mais aussi parce que la pellicule, parfois, sans crier gare, s'enflamme et se calcine.

 

« Dans celui qui a sa fièvre en soi à qui n'importent les murs

Dans celui qui s'élance et n'a de tête que contre les murs

dans le larron non repentant

dans le faible à jamais récalcitrant

dans le porche éventré sera sa mémoire.

 

Dans la route qui obsède

dans le coeur qui cherche sa plage

dans l'amant que son corps fuit

dans le voyageur que l'espace ronge »

 

 

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