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03/11/2011

les Yeux de la momie

Il ne sera pas question cette fois-ci d’un éloge, en grande pompe, de toute l’oeuvre de Jean Patrick Manchette, éloge que par ailleurs, nous lui adressons mentalement. Seulement de relater tout l’enthousiasme que la lecture de ses critiques réunies sous le titre énigmatique des yeux de la momie a engendré. Un type qui se balade avec l’autobiographie de Minnelli sous le bras, et qui préfère les femmes filmées par Cassavetes à celles filmées par Woody Allen, emporte très vite notre affection. Mais s’agit-il vraiment de critiques?? Manchette s’écarte des mensonges et des bavardages récurrents des journalistes et la préface d’Alain Carbonnier propose même de situer la cinéphilie comme l’anti journalisme en exercice. Non pas que le cinéphile ne puisse pas faire un travail d’analyse, mais avec Manchette, l’écriture se fait «à chaud», au plus près de l’émotion de la séance, entre coups de gueule, hurlements de joie ou silences qui en disent paradoxalement long. Ces textes s’apparentent à des notes où les humeurs le discutent aux pensées. Le langage imagé devait donner le sourire aux lecteurs de Charlie Hebdo, sauf certains comme Montand qui prend au passage une leçon de gauche dans un belle passe d’arme. Avec d’un côté, une gauche capable de revoir ces fascinations, de les faire travailler et de l’autre, une gauche adoratrice d’idoles, niant tout reproche. Ainsi, Manchette voit et revoit tous les films qui se présentent. Les films remarquables sont «des trucs à voir dare dare». D’autres sont jugés «emmerdants», d’autres encore juste «honorables». L’enthousiasme d’un bouleversement, l’aversion pour certaines images restent dans le domaine de la proximité d’un vécu et non de la distance d’un critère (contrairement à notre époque où les textes sur le cinéma encombrent le rayon philosophie et délaissent le coin des films??). Manchette fait part de tout ce qu’il croise. Il prévient ces lecteurs de ce qui va se passer au niveau cinématographique dans la semaine, agenda «souvent vite fait parce que j’ai pas la pèche». Ces survols improvisés brassent livres, films nouveaux, reprises et rediffusions, toujours dans ce qui refonde le désir plutôt que le partage d’un avis. A la lecture de tant de profusion, nous sommes étourdi de tant d’images vues. Les remarques de Manchette ont la prouesse de prendre en écharpe même les navets, les pornos tout en évoquant un peu plus loin, la mémoire d’un chef opérateur d’un film de Sternberg, dans un contrepoint plein de saveur. L’exercice n’est pas si léger qu’il n’y parait. La culture de l’auteur est précise, jamais pompeuse. Elle instaure «un corps cinéma», parcourant différentes époques et de très nombreux supports, vertigineux de rapports. Ainsi quand la note ne bifurque plus vers une parenthèse, quand elle reste au plus près de ce qui résiste,  on peut penser que l’émotion a dû être immense pour en rester un moment là. Prenons un exemple, parmi tant, de ce qui ne serait pas vu sans lui: «tous les Cassavetes movies déconnent à la fin, comme un môme que l’on envoie se coucher et qui n’en a pas envie». A l’encontre d’un«quotidien néovague d’un cinéma moderniste»,  Cassavetes fait surgir «des êtres et de ce quotidien ce qu’ils ont d’extraordinaire, d’excessif et d’abhérrant». Manchette est très attentif à ce quotidien, non plus laissé à lui-même, réduit à une essence mais pris dans une relation. La problématique des rapports entre «humains» renouvèle son approche. «L’obscur d’une réalité» se juge à ce que cette réalité implique des personnages et des auteurs de films.

 

Le nombre de films qui sortait à la fin des années 70 était autrement plus important que les quelques faméliques sorties actuelles, dûes à une distribution pleutre. La jungle d’images pouvait alors faire s’entremêler une sortie «chef d’oeuvre du futur» et une projection cathodique («ne loupez pas le Dojvenko à la télé»). Par un curieux hasard, la semaine dernière, Arte proposait un film de Raoul Walsh en première partie de soirée. Serait-ce l’influence inconsciente de Manchette, la soudaine prise de risque d’un programmateur indisposé de tant de docs verbeux, ou tout simplement les quotas imposés par la censure (csa)??. Alors que nous nous apprêtions à revoir notre refus de payer la redevance, le film convoquait tout affaire cessante. Recherches faites, il s’agit bien d’une question de quotas. Pourtant, il suffit de regarder le film pour ne rien trouver de dater. «They drive by night» suit la vie de deux frères routiers. Deux ou trois plans, un de route fuyant à une folle vitesse, un autre d’un conducteur sombrant petit à petit dans le sommeil et la dureté d’un métier est campé. Quelques dialogues plus tard, où il est question de préférer rester à son compte, «pauvre et libre», qu’avoir des banques au derrière, et l’évidence de l’actuel surgit de ce fragment dont on ne voit plus trop ce qu’il a de passé révolu. La mise en scène complexifie cette situation initiale. Une serveuse «ramassée» au bord de la route sous la flotte, va faire naitre un sentiment dans le coeur du personnage joué par George Raft. Une patronne jalouse en pince également pour lui. Comme c’est un film de Walsh, notre «héros» n’oscille pas entre les deux visages féminins. Il choisit la première (Ann Sheridan) et la seconde (Ida Lupino) n’a plus qu’à vivre son ressentiment jusqu’à l’excès, jusqu’au meurtre. La folie guette et le plan large d’une porte, qui s’ouvre et se ferme, harcèle d’insupportable l’esprit de cette femme dangereuse (titre français du film). L’intérêt de ce film réside, entre autre, dans la difficulté des personnages à vivre selon leurs désirs. Un rêve simple, celui d’être affranchi et de pouvoir se marier, ne tend pas à son possible et s’ombre d’une menace fatale. Ce n’est pas moralement ni humainement que le couple va résister à ce qui met à mal sa relation. Le film avance jusqu’au doute, l’affreux doute qu’on lit dans les yeux. Au plus près de la perte définitive (d’amour, de travail, de vie) le «point de fiction» que Manchette cite souvent dans ses écrits, sonde l’infini. Ce point de fiction, pour notre «critique», était la valeur d’un film. La résonance d’un réel à une espérance. Voici précisément ce qu’il écrivait:

 

«Le navet absolu est le film sans aucune idée qui, croyant être une fiction sans idée, mais ne possédant pas l’idée de fiction, se présente comme un artifice insensé et inintéressant... D’autre part, le film décadent veut filmer seulement des idées, ne jamais laisser oublier l’idée au spectateur, c’est à dire ne jamais lui laisser oublier la réalité, ne jamais le laisser s’abandonner à la fiction.» 

 

Le pur fictif (pour Manchette souvent le cinéma porno) ou le pur réel objectif (les films très militants) n’ont à ses yeux pas de grande valeur dans le sens où il s’agit d’un monde façonné d’irréalité. Le point qu’évoque Manchette assigne l’abime. Les émotions deviennent moins lisibles, un visage se fictionnalise en deçà de toute incarnation assurée. Ce point hésite à concrétiser une plénitude ou une séparation. L’enchainement même d’un montage est mis à mal de cette hésitation. Dans le film de Walsh, dont on ne dira pas la fin, le point de fiction supprime le naturel d’un amour, l’épanouissement d’un temps réconfortant. En même temps, un avenir, autrement intense, impossible à anticiper, est inspiré comme le seul à vivre pour les amoureux. Et ce point de fiction supprime l’opposition stérile entre fiction et réel. Plus que de passage de l’un à l’autre, peut-être est-il question d’une forme moins personnelle de «création de relation», une relation unique auquel le temps du film participe...En tout cas, avec Manchette, terminons par cette pirouette: «Raoul Walsh n’est pas quelqu’un dont nous avons envie de parler au passé». Et la liste serait longue de tous les quelqu’uns qui n’ont pas besoin de quotas pour exister...

 

 

De cette somme de critiques, les titres donneront envie de les parcourir vitesse grand V («on surgèle en enfer», «encore un de foutu», «beaucoup de soleil dans l’eau tiède»). Certaines remarques paraissent injustes (sur Eisenstein ou Bresson) mais mécontenter tout le monde (reprise de Flaubert) est l’attitude assumée de l’auteur. Pourquoi plaire et rester lisse? La phrase de Queneau «j’aime pas les gueules rasées» prend des airs excessifs mais a le don de rappeller que le cinéma est aussi une question de bras d’honneur.  Une autre des pensées de Manchette est la façon dont il évoque le négatif. Eprouvée, cette façon de vivre selon le non suit une intensité plutôt qu’une raison. Et pour lui, le terme «négatif» a tout aussi de cinématographique. Il est ce support transparent où ne s’inscrivent pas des choses solides écrites dans la pierre mais de préférence "écrites sur du vent". Le positif nous a été donné à notre naissance, rappelle le poète du cinéma, again Jean Luc. Les notes de Manchette font penser qu’il y a peut-être un négatif à dérouler au fil de la vie. La question de la transparence d’une émotion, beaucoup plus que d’une intériorité critique ou une expression enfin domptée, accompagne le moment du «point de fiction», indécelable et pourtant là. Cette transparence ne renvoie-t-elle pas à un regard de momie?? Et puis comment regarde-t-elle, cette Momie?? Les yeux ouverts ou fermés?? Et d’où?? D’un autre temps??? D’un territoire de la cinéphilie, pas pressé de rendre des produits finis et immédiatement identifiables??

 

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Commentaires

Ça, j'aurais aimé l'avoir écrit...

( F S, "Le jour se lève"; Blogger)

Écrit par : Franck Scudder | 08/02/2014

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