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06/11/2011

Actrices ??

Des encarts publicitaires continuent à fonctionner la nuit, quand plus personne ne les regarde. Logées dans des passages parisiens, ou dans de petites rues sombres adjacentes, les images fonctionnent à vide sans jamais s’arrêter, tel un îlot lumineux n’ayant plus que sa frénésie pour repère. Le collectif éphémère qui agissait à Paris en éteignant tous les néons qui lui paraissaient superflus, ne peut plus atteindre l’écran derrière une vitre. Pourtant l’envie demeure de vérifier si l’on peut couper un flux, marquer une discontinuité à cette redondance. D’autant que le contenu des images ne nous plait pas plus que leur présence perpétuée. La pub est, soi-disant, tellement rentrée dans les habitudes que l’indifférence semblerait naturelle. Voir Marlène, Marilyn et Grace Kelly, dans le même spot, promouvoir un parfum n’a peut-être rien de blessant en soi. Sauf que la tendance de l’époque exploite «au forçing» ces acteurs et actrices comme de vulgaires porte manteaux. A force de «trafiquouiller» l’image, des lèvres vantent presque à leur corps défendant (car on voit bien que les lèvres résistent malgré tout aux retouches des opérateurs) des produits derniers cris. Les héritiers, en manque d’argent frais, sollicitent encore «mamie et papie» en bradant sans respect tout ce qu’ils peuvent de leur mémoire. Au delà de l’épanchement moral, c’est l’image même, censée incarner l’opulence, que l’on trouve d’une pauvreté affligeante. Une lumière blafarde, descendue des nuées, accuse ces visages d’actrices hollywoodiennes soudainement irradiées. Où sont donc passés les ombres des chefs opérateurs et leur savoir à «animer la masse d’un visage»?? Que Grace Kelly soit une des plus belles, d’accord, mais dans le souvenir elle est d’autant plus belle qu’elle doit traverser une cour, rentrer dans l’appartement d’un tueur, faire un signe à quelqu’un qui ne pourra pas l’aider. Elle est magnifiée par tout ce qui travaille avec elle, pour elle, dans l’histoire du film et par les artifices du cinéma. De se retrouver dans les backstages et de devenir seulement une référence, pas forcément une puissance, signifie les limites de ce que le spot voudrait faire passer pour quintessence. La fausse archive donne à l’actualisation l’occasion d’une réduction, d’une chambre verte bien triviale, où ces actrices finissent à la solde. N’y a t’il pas la volonté sadique, comme ce que subissait Barbara Stanwyck dans un western noir, de les marquer au fer rouge? 

 

Peut-on encore travailler avec ou à partir de Grace Kelly ou Marilyn, sans forcément les obliger à faire des heures sup’? L’actrice Jessica Chastain s’y attèle dans le film The Help (film plein de bons sentiments). Dans les interviews, elle dit avoir parcouru toutes les biographies de Marilyn pour peaufiner son rôle, d’une paumé en province. Ces biographies pullulent actuellement, avec dans le récit de la vie de Marilyn, une fiction inhérente qui ne cesse de le discuter aux données civiles. Ainsi toutes ces biopics sont propices à l’imagination débridée des écrivains et se lisent comme des romans en eux-mêmes. Le travail de Jessica Chastain s’en inspire en se limitant à une imitation physique des traits plus qu’en une incarnation de caractère. La blondeur des cheveux est une même façon de se démarquer du milieu à la sclérose ambiante. Les quelques kilos pris pour le rôle permettent de marcher en balançant insolemment ses rondeurs, sans doute à la façon de l’actrice hollywoodienne. Mais c’est plutôt par l’éloignement d’un modèle que le travail (et la beauté) de la comédienne questionne. Le visage de l’évocation accompagne la possibilité d’un rôle propre, à partir de la douceur supposée du visage de Marilyn. Jessica Chastain ne réédite pas ses qualités, le masque d’une apparence lui permettant de les virtualiser en une apparition. Et de cette apparence, le mimétisme s’y suffit et le travail d’une désespérance s’exerce alors comme la nouveauté. Cette Marilyn tue des volailles, vomit en public mais surtout doute, de la persistance d’un doute qui fait dériver, comme une planète s’éloignant de l’être aimé et se rapprochant d’autre visages comme celui, au plus près, de la gouvernante qu’elle aide sans jamais se poser la question de savoir si les convenances du lieu le lui permettent. Le partage des doutes, entre les deux femmes, installe une rébellion involontaire, en cela plus forte qu’une opinion initiale.  Pour Bela Balazs, l’acteur de cinéma avait deux visages, celui qu’il devait faire et celui de l’anatomie, au plus près du cadrage, en gros plan. Dans The help, l’anatomie du visage blond se contamine de ce que le film propose comme déraison à une pensée dominante. Le visage de Cécil (J.Chastain) n’est plus l’expression de l’unique mais également «se mélange avec le collectif dans une infinité de nuances où les visages deviennent inséparables». Par une belle relation d’amitié, beaucoup plus que par des considérations éthiques auquel on veut trop réduire ce film, les visages de Cecil et de la gouvernante finissent par ne plus s’échanger par le traditionnel champ contre champ. Et l’inclinaison complice rapproche les présences et les pensées. Ce film, qui n’a peut-être rien de génial, relate avec justesse le poids d’un conditionnement. Sa durée s’attache à suivre au plus près et sans prétention, non pas «l’homme dans la classe (sociale) mais la classe dans l’homme». Au sens aussi de «oh, là, là, la classe!». Le duo formé par ces deux femmes a une sacrée classe, qui fonde ses valeurs par delà les frontières des déterminismes. Au théâtre, le terme de distanciation accompagnerait la description de ce travail de comédien. Ici la façon de mettre le mimétisme dans une zone inconfort permet de créer un rôle singulier tout en apportant, en passant, une qualité à Marilyn qui l’en fictionnalise de façon nouvelle. La fausse archive ne s’obnubile pas à la recherche de vérité, elle ne parle pas non plus à la place de l’actrice. A la démarche spéculative, la démarche expérimentale crée des écarts où du possible semble encore advenir. Finalement, cette Marilyn s’hybride de Julia Roberts et les qualités d’emprunts ont autant de valeurs que les performances exhaustives.

 

Une voix dans une autre, une posture dans une autre, voilà une question également posée par Maiween dans son beau film Polisse. Elle joue le rôle d’une photographe en reportage au sein de la bigrade des mineurs. Le regard d’une photographe au coeur de la réalisation d’un film se pose comme un point de fiction jamais acquis. Les prises de vues du personnage sont souvent empêchées, soumises aux chocs du réel, ou mal aisées à exister. La photo ne va plus de soi. Une partie du film maintient le personnage de Maiween en retrait, muette, à la frontière de l’inexistence. Comment peut naitre une voix, un regard et comment un regard peut exister au delà d’un sujet qui laisserait pantelant, ces interrogations ne trouveront pas vraiment de réponse jusqu’à un amour, adroitement amené de l’impasse même du sujet. Par le film, Maiween accentue le surjeu et les silences des acteurs, et les scènes ne se calent pas dans une position de conciliation au réel. Le montage exacerbe une perception de l’immédiateté. Ca crie, ça hurle et l’impression tenace de n’avoir vu que des visages nous accompagne à la sortie. Ce qui agace au premier plan se fait, avec le temps du film, trait d’écriture. Tous ses visages instaurent une polyphonique, et chacun crée un débord, comme un autre angle de vue. Faire exister autant de personnages, parfois avec une seule réplique dans une scène, explique le choix d’acteurs en premier lieu identifiables. Là aussi, ce n’est pas le caractère d’un acteur qui va compter mais la valeur de l’instantaneité commune qu’il va pouvoir déclencher. Leur jeu arrête ou laisse passer des émotions, pour exister et se prémunir. A la manière de prononcer un son, ou d’écouter une voix, la pratique photographique du personnage retrouve une possibilité, à la fenêtre ouverte, attirée par un chant (le prêche d’un imam?), face au visage des passants. Un plan furtif de main vide plane du réel.  Ces visages qui s’attisent créent une histoire d’eux. Maiween revendique le fait de ne rien à voir avec la famille du cinéma actuelle. Elle dit ne pas être invité au soirée et on ne voit pas bien qui Guillaume Canet peut alors inviter. Sans doute pas, Nicolas Duvauchelle, Joey Starr, Jérémie Elkaim (La Guerre est declarée), Naidra Ayadi, Marina Foîs (au visage sec, à la sécheresse toute parisienne pour laquelle il arrive parfois de craquer dans le métro et également dans le film). Emmanuelle Bercot au scenar’ et Yann Dédet au montage, trente ans après un autre Police, produit par Wild Bunch (Film socialism) tenteront peut-être certains d’aller voir le film. Et puis il y a aussi ce plan où une pile de dossier est malmenée, où l’intention épidermique d’arrêter un cours du temps, du bout des doigts, se voit plus que par une violence brute contre l’injustice.  

 

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Bela Balazs fut celui (entre autres) qui pensa la physionomie en terme de puissance et de culture. L’automne propose quelques sorties où l'on peut craquer pour un sourire, où lire le tragique dans un regard qui se baisse...A moins que cela ne soit le visage d’une mélancholia qui ne l’emporte pour longtemps.

 

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