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18/11/2011

Les raisons d'être juge

Intouchables partage avec Toutes nos envies le dernier film de Philippe Lioret, auteur d'un remarqué Je vais bien ne t'en fais pas et du touchant Welcome, le spectre de sentiments qui s'étend du refus de la pitié et du mépris des apparences à l'empathie (qui n'est pas la compassion), voir à la sympathie et à l'altruisme le plus sincère. Seulement, il serait dommage que le succès populaire d'Intouchables rejette le film délicat, toute en retenue et précision d'écriture de Philippe Lioret dans l'oubli et le cimetière des bobines qui attend immanquablement, passée la deuxième semaine d'exploitation, entre Charybde et Scylla, les jeunes pousses des sorties hebdomadaires. Il ne s'agit pas ici de faire le procès d'Intouchables, l'engouement suffit sans doute à sa défense – sans doute -, mais de souligner à double traits le lieu du cinéma, son bon génie qui veille amicalement sur l'histoire contée par Philippe Lioret. Une histoire qui tient en quelques mots : une jeune maman, Claire (Marie Gillain), juge de profession rencontre, par l'intermédiaire de ses enfants, Céline, une jeune maman en situation de sur-endettement. Elle la rencontre deux fois, puisqu'elle sera juge du contentieux qui l'oppose aux sociétés de crédit. Claire apprend dans le même moment qu'elle est atteinte d'une maladie incurable sous la forme maligne d'une tumeur au cerveau.

Plus de précisions dans cette article : http://www.lemonde.fr/cinema/article/2011/11/08/toutes-no...

Comme on peut l'observer les critiques n'ont pas toutes été sensibles aux silences, aux non-dits, à la résistance tacite opposée à ce « poids du malheur » que le journaliste du Monde semble voir à l'oeuvre. Il semblerait que la réticence des chroniqueurs se produise lorsque, très progressivement, sous l'intrigue se glisse très discrètement du mélodrame. Le mélodrame : la musique des sentiments, l'affleurement des émotions dans un monde de contingences où soudain, au coeur du barbare, de l'absurde, se dessine une ligne directrice que nous appelons destin ou nécessité. L'auteur de l'article, Thomas Sotinel, s'attriste que le mélodrame qui ne pointe pourtant que le bout de son nez « affaiblisse » le projet, le ramène « malgré lui dans les rangs d'innombrables mélodrames que l'on a vus sur les écrans, grands ou petits. » Pourtant, toute l'originalité du ton de Philippe Lioret est dans ces notes de musique qui semblent venir de loin, d'un hors visible du champ, du fond de l'intime comme les chansons qu'écoutent au casque Claire et Stéphane, les deux juges : un rapport de peu, un contact d'âme à âme sans grandiloquence, sans discours. « La chronique des intimités familiales ou conjugales », la chronique d'un procès et des recours, cèdent alors le pas (la lutte contre les fatalités que sont le dépouillement de soi par le capitalisme ou la maladie, et qui matérialise le point focal de la nécessité et du destin à contrarier, aide à ce mouvement) à l'expression des manques : le père absent de Claire, la mère en cessation de paiement, le jeu du désir qui - et là encore cela témoigne de l'extraordinaire qualité d'écoute du réalisateur - n'est pas encore désir mais peut le devenir, l'attirance enveloppée de bienveillance et de silence entre Claire et Stéphane en qui elle projette une figure paternelle ou d'amant possible dans un ailleurs du sentiment du personnage qui nous reste inaccessible. Tous les thèmes du mélodrame (de l'intimité qui fait drame) sont ainsi présents sous des dehors réalistes, mais en sourdine. Soulignons de nouveau que la qualité d'attention du film est sans doute dû à la qualité d'écoute de son réalisateur, qui est, par ailleurs et comme Frédéric Wiseman, preneur de son; l'accent est mis sur les ambiances, les paroles sont pesées et comme apposées sur une portée, les protagonistes ouvrent leurs oreilles et prennent la mesure de ce qui est dit avant de répondre : pas de dialogues de sourds dans Toutes nos envies, ce qui ne peut être dit est tu (Wittgenstein).

Thomas Sotinel aurait sans doute préféré voir une jeune femme défigurée par la maladie, se tortillant dans la souffrance; il y a là, à notre goût, et a contrario de ce que le journaliste semble élever à un art peu commun, la norme de l'époque dans son penchant pour la maltraitance des corps, un certain sadisme et expressionnisme : en somme la forme la plus courante du mélodramatique. Et pourtant... et pourtant, si le courage d'un cinéaste se mesure à ce qu'il refuse de laisser dans le hors-champ, Lioret (comme le Féret de Comme une étoile dans la nuit) se confronte bien à la maladie jusqu'à la mort (que l'on mesure bien combien cette position est éloignée d'Intouchables et de la manière dont cette aimable comédie tourne le dos à tout son hors-champ; l'exemple le plus frappant serait ce flou de scénario autour du jeune frère en rupture de ban qui on ne sait trop pourquoi provoque le départ de Driss de son poste d'aide à domicile).

A l'effet de rampe du film d'Olivier Nakache et Eric Toledano (nous avons eu droit également à la petite salve d'applaudissements), à cette mise en scène qui, coté jardin, flatte le théâtral, s'oppose le point de fiction de Toutes nos envies, la profondeur de champ (la scène magnifique de la baignade), les étagements de plans, du gros plan (visage) à la scène de groupe, qui autorisent la circulation du regard du spectateur comme la confrontation en d'intense champ contre champ des regards des acteurs. Chez Lioret, lorsque les personnages se voient en face à face ils s'affrontent à l'autre, à son jugement, à son intériorité, à son degré d'humanité. Tout est en place dans la mise en scène pour que la « décence ordinaire » de George Orwell s'obstine (il y a du Borzage dans ce geste). Que l'on mesure combien cela est étranger (à l'exception du sourire magnifique, surplombant et irréductible d'Omar Sy) a l'humour de répliques d'Intouchables, très vite oublié, qui ne nous apprend rien si ce n'est comme il a été dit dans les journaux qu'il est rassurant « de voir des gens simples (sic!) se tirer d'affaire en s'entraidant », une réflexion qui ne résiste pas à l'analyse, car ce que l'on apprend aussi, c'est qu'il vaut mieux avoir de l'argent lorsque l'on est tétraplégique, que, riche ou pauvre, si notre condition de mortel est la même, il ne faudrait tout de même pas que la hiérarchie, ni les signes de réussite s'effacent au profit d'une banlieue toujours sombre, pluvieuse, malheureuse de sa propre condition de banlieue. La question est bien toujours notre fameux rosebud de cinéphile : « Le cinéma substitue à nos regards un monde qui s'accorde à nos désirs ». Intouchables répond d'une certaine manière – louche. Toutes nos envies répond également à notre scie mais en distinguant dans le champ du cinéma ce qui relève de l'envie, du désir, du droit; l'oeuvre de Lioret questionne également, notamment l'individu face au non compréhensible, face aux enjeu de pouvoirs qui sont liés le plus souvent à ce que l'on sait ou ne sait pas, d'où l'importance du parallélisme entre les incompréhensions de Céline devant les procédures, les cercles infernaux de l'endettement, de l'enlisement dans la pauvreté qui débouche sur une situation d'assiégée, et la position de Claire devant le savoir des médecins, leur connaissance qui outrepasse sa propre science et la maîtrise immédiate de son environnement. Ces enjeux nous paraissent tout aussi intéressants que le livre d'Emmanuel Carrère, qui fut, lui même, journaliste à Positif et auteur d'une monographie sur Herzog, à l'origine du film.

On regrette juste que le stade Vuillermet du LOU comme une ironie de l'histoire est été abandonné au profit du stade Matmut. Le film de Lioret s'accorde pour le coup à mon propre désir.

Et comment oublier ce plan de punaise ornée autrement appelée punaise rouge du chou avec son masque sur le dos...

Et comment ignorer qu'un bonheur tient parfois à un oui ou à un non, et qu'une épopée comme une journée peuvent débuter ou se clore sur un oui ou un non (Ulysse de James Joyce).

Ces cinéastes, Lioret, Féret, Manuel Poirier, Robert Guédiguian parfois, dans leurs meilleurs films, tracent une voie entre les oeuvres de Sautet et de Pialat et ouvrent au Temps du Coeur.

 

aa

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