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04/01/2012

Parasite

 

Par le biais de Claude Combes, nous apprenons que le milieu scientifique réajuste sa théorie de l’évolution depuis que l’étude des parasites a permis de déceler que l’association du vivant entre ces parasites et les corps hôtes entrainait des altérations internes du vivant. La thèse selon laquelle une espèce évoluait au cours de l’histoire est mis en questionnement par la modification induite par la vie continue avec un parasite. Et les parasites ne se compteraient pas par petites unités, plutôt par centaines de milliers ayant toute une possible réaction sur le milieu et induisant un changement dans l’espèce. L’idée de corps autonome identifiable en prend un dernier coup sur la tête. 

 

L'intrus rend une vie possible souvent «nouvelle» dans un contexte qui tend à l’épuisement. A proprement parlé, le livre spécialisé de Combes n'a rien à voir avec le cinéma et les premiers rapprochements qui viendraient à l'esprit auraient tout de la métaphore lourde (la voix off comme parasite mortifère emportant l'image vers la monotonie, à contrario, certains silences pouvant l'y octroyer comme une possibilité de surgir) appauvrissant tout propos. L'image parasitée apparait cependant comme une récurrence de l'époque, dans cette habitude à rogner le temps de son déploiement, comme si la possibilité d’images devait extrapoler à l'infini des jeux de virtualités n'ayant la réalité que comme simple souvenir. Un film vu récemment entretient face au pléthorique d'archives un rapport qui n’admet pas qu’on puisse retrouver un témoignage du temps passé et le parasitage d'époque qu'il se propose d'affronter est l'objet d'un acte d'assemblage, tentant du parasite non plus la confusion mais l'exposition d'un passage improbable d'altérité différente sur une longue durée. Comment «saisir ce qui n’est pas montré et non montré ce qui ne peut être saisi» (citation en exergue du film) et déceler dans ces espèces d’espaces ces espèces d’espèces dont on ne sait pas si c’est la rue ou celui qui la traverse qui fonde le temps de l’instant... 


 

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Dans son film en remontant la Rue Vilin, le réalisateur Robert Bobert ne pratique plus le regard nostalgique sur ce qui a disparu. Son approche veut reprendre la méthode exhaustive de Perec,  à partir de détails du quotidien vu après une longue observation, et essayer de s'approcher de ce qui ne pourra jamais être montré "comme si on y était". Ce n’est qu’en décalage que l’écriture survient, d’autant que la fameuse rue a laissé place à un beau parc, de Belleville. Quelques détails d’avant guerre rembobinent un cours du temps, le nom d'un café "le repos de la montagne" au bas d'un escalier vertigineux en trident, la forme d'une rue presqu'en S, quelques lampadaires aux allures excentriques sont autant de rébus à celui qui découvre ses photos qui portent en elles l’énigme d’une présence. Dans une parenthèse enjouée, l'auteur essaie de reconstituer l'image de cette rue à partir des nombreuses photos devenue mythiques de tous les opérateurs qui l'ont enregistrées, pour lesquels elle dénotait de l'anodin (Ronis, Doisneau..). Ces images assemblées forment un puzzle de différentes époques, car malgré tout, il n’y a pas une image du même lieu pour chaque époque et c'est seulement au fil du temps qu'un tel travail de maquettiste peut se faire. La rue ainsi reformée se compose d’un tissu hétéroclite de périodes. Les vitres closes contrarient la vie lisible et abondante, les palissades ayant succédé à la démolition alternent avec quelques figures d'un temps d’avant. D’ailleurs, on ne peut plus tellement dire «avant», ni «après», l’acte de jonction soustrait les photos à un cours des choses. Le puzzle accumule le stanzes de temps sur la linéarité physique reconstitué. Par rapport à un projet similaire de Perec, de voir le temps trouer la mémoire, le réalisateur n’a pas seulement la pensée de décrire l’appauvrissement de la vie, la lente désaffection de l’homme dans le paysage et la mémoire. Si les soudain «pointillés» de l’Histoire sont captés par virtualité, les traces (les «no future» sur des palissades des années 80) fondent des soubresauts d’intention, à l’image d’une présence de Casque d’or dans un rapport ainsi collapsé. Les images pourraient se parasiter mutuellement d'une artificialité. Les photos évoquent les blocs erratiques, l'impossibilité de sauter d'une à l'autre époque. Peut être qu'elle rejoignent le fragment de photogramme qui capte bien autre chose qu'un mouvement figé mais dans sa seconde d'apparition quelque chose qui se dit d'un temps aussi bref, syncope de temps heurté plus que temps suspendu.

 

Ce film aurait l’occasion d’un pathos délirant, son ton est tout contraire, avec une citation de l’auteur laissant bien des films actuels sur le carreau: «Plus une situation est intense et plus elle est souvent douloureuse, et c'est à cet instant que le pathos doit être mis de côté». Semble s’accomplir l’idée qu’une culture (qu’une vie au sens large) peut s’apprendre dans l’espace, d’une rue disparue, comme au sens du poète, «culture dans l’espace veut dire culture d’un esprit qui ne cesse pas de respirer et de sentir vivre dans l’espace, et qui appelle à lui les corps de l’espace comme les objets même de sa pensée»...La différence entre relier, mais autrement que par les données historiques, et ajouter encore et encore, axe le temps du documentaire vers une quête intime. Le régime de l'image n'est plus alors celui de la connaissance mais de l'intense à la place de l'identique. La rue abandonne son aspect élément de décor. Elle devient l’image d’une interférence, entre les traces selectionnées et le vécu de l’auteur. Etymologiquement, l’interférence signifie « frapper entre ». On apprend qu’elle est le fruit de la rencontre entre au moins deux ondes mécaniques, à un instant donné, qui créé une troisième onde: une onde interférée, qualifiée de constructive ou de destructive selon l’avis porté sur le résultat du croisement. D’une certaine animalité physique de la rue dans laquelle on se meut, à ses résultantes de traces techniques recueillies, l’interférence propose ici un autre horizon que celui de la peur, plutôt une prière, un désir, à l’ère de la technique, une étendue par dessus des puits sans fond. La forme de la rue exprime alors la lettre même d’une imagination (non plus un S mais une lettre de l’alphabet hébreu aux significations multiples). Comme si de toutes ces parasitages, un monde s'affirmait.


 

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Commentaires

Sur le parasite qui remet en cause le corps autonome. En philosophie de la biologie, la chose est plus compliquée... car que faut-il entendre par "autonome"? Par définition, le vivant, pour qu'il vive, est nécessairement en relation avec un milieu extérieur; mais ce milieu ne lui "impose" pas ses lois: autonomie du vivant de ce point de vue là, autonomie alors même et parce qu'il est par essence en relation. En revanche, les parasites interrogent et battent en brèche la notion d'individualité. Qu'est-ce qu'un individu organique dès lors qu'il a en lui, à même lui, des organismes autre que lui? Alors, une question cinématographique de la part d'un béotien: qu'est-ce qu'UNE image (et qui plus est cinématographique)? Bertrand.

Écrit par : bertrand | 06/01/2012

Merci Bertrand pour ce magnifique commentaire et, tout de suite, tout parait plus clair. Il me semblait bien que j'avais lentement mais surement sombré dans les très documentées pages de Claude Combes. Promis, on continuera à essayer de répondre à la belle question que tu poses à la fin, le "juste une image et non une image juste" de l'hippocampe...Merci encore pour tout!!!

Écrit par : fb | 06/01/2012

l'Article me passionne et fera dorénavant figure de référence !

Écrit par : Anonyme | 27/05/2014

J'aime bien votre blogging, je vous laisse cette remarque pour vous aidée à le préserver à jour.

Écrit par : Anonyme | 12/06/2014

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