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30/01/2012

Le réel à portée – La fille aux cheveux noirs - 2

 

Blondes ou brunes. Pourquoi choisir entre les stupéfiants. Les jeunes femmes aux cheveux paillés sont toutes aussi vénéneuses. A la réflexion, la dernière exposition capillaire de la Cinémathèque Française avait quelques intérêts. Certains spectateurs ne sont attirés que par les brunes, d'autres que par les blondes; peut-être que le « faire » du cinéma dans son désir de plaire est masculin et use du cheveux et du canon de la beauté comme de la carotte; alors, que le lieu du cinéma serait du genre féminin, matricielle, un triangle isocèle lumineux. Qu'est-ce être spectateur? Siegfried Kracauer, le chiffonnier mélancolique, s'y colle dans l'épilogue de sa Théorie du Film, mais aussi et surtout dans ce chapitre 9, où sa pensée éclairante écrite dans un style à l'eau limpide ouvre des espaces dans lesquels nous nous engouffrons d'un pas mal assuré. Le spectateur, selon Kracauer, est cet être solitaire, essentiellement passif, apparenté à l'amibe, au brouillard, à la pierre; il absorbe, s'imprègne, entre « repli sur soi et oubli de soi », dans un état de somnolence, tout à la fois rêveur et en proie à des hallucinations hypnagogiques. Ce flux de conscience qui caractérise sa situation d'irradié double la « roue papillotante de la vie ». Une des hypothèses de notre auteur est que le spectateur de cinéma, orphelin d'une réalité qu'il ne peut plus toucher et percevoir dans sa complexité, dans sa totalité, se piquerait à l'écran en papillon de nuit afin de renouer avec la matérialité même de son existence, de toute existence. Il y a là un paradoxe étrange qui voudrait que dans la dissolution de son être raisonnable, le spectateur puisse saisir l'irruption de l'ipséité des objets et accéder ainsi à l'émotion de la présence, « à la plénitude de la vie ». Le style rigoureux et délicat de Kracauer laisse échapper quelques métaphores marquantes : il définit notamment cette relation à l'objet filmé et devenu de fait de cinéma comme une véritable transfusion sanguine qui irriguerait un moi atrophié. - La drogue cinéma pour une réalité à portée. Cette mélancolie est d'une profondeur dérangeante; on y décèle presque la nécessité d'une intoxication dressée contre la déréliction et les forces sociales contraignantes. Toutefois, qu'arriverait-il si notre camé de films se trouvait dans l'impossibilité de rejoindre la rive? Serait-il tel Philip K. Dick engagé dans la presque folie, entretenant une correspondance à sens unique avec une mystérieuse muse aussi réelle que virtuelle mais qui aurait toujours le cheveux noir comme le charbon? Serait-il tel Borges décrit par son compatriote Alberto Manguel en rêveur amoureux essayant de susciter, par l'imagination, l'Eve future parfaite de ses rêves éveillés?

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Borges par Diane Arbus

Le cinéma est-il de la méthadone : un substitut qui efficacement comblerait un manque, une perte de repère, une fuite de réel, un tissu social démaillé et défait? Une simple compensation. Une consolation face à un monde fragmenté, technique, abstrait, de surface, où exister équivaut à être vu. Pour Kracauer le médium est l'exact contemporain de la question absolument politique : existe-t-on lorsque nous ne sommes pas vu? Un clochard existe-t-il? Qu'en est-il de l'immigré clandestin? De l'exilé? Du déclassé? Alice au pays de ses merveilles répondrait : suis-je réelle? La rédemption de la réalité si chère à Siegfried Kracauer est cette possibilité offerte à ce qui, connu ou inconnu, même sous nos yeux, n'en est pas plus regardé – percevons nous en permanence la singularité, la beauté d'un lieu, d'un objet, d'un visage, d'un regard? - de se relever, de se révéler. L'optimisme du penseur aussi mélancolique soit-il est tout entier contenu dans cette clef de voûte de sa réflexion, ce qui ne va pas sans sanctuariser l'expérience filmique et l'identifier à de ponctuels épiphanies documentaires. Le cinéma serait en ce sens bien plus que l'espace du songe : une sorte de mémoire externe, une ressource capable de modifier la perception du spectateur. Plutôt que de simplement flatter l'individu, répondre à un stimuli, à un désir d'ailleurs ou de vie par procuration, le film polariserait l'être même contre l'asthénie, le chargerait en nouvelles données. Chloé Delaume écrit récemment « l'apocalypse n'est rien face au renouvellement ». Que l'on veuille bien se souvenir de Blaise Cendrars, de ce que disait Blaise Cendrars de sa découverte, en permission et démobilisé de la Grande Guerre, de la géniale figure de Charlot : du rire qui s'emparait alors des soldats; ce tramp, ce pas-grand-chose, ce moins que rien invisible des autres – fréquenté par les chiens et ami des spectateurs anonymes – s'en allait ramasser la souffrance et l'horreur pour la métamorphoser en des gorges déployées et des maux de ventres de bonheur. Peut-être que le cinéma dans ses réalisations exemplaires - "rayonnement du crépuscule" - saurait nous constituer en légion.

Lors du cycle consacré à la guerre d'Algérie qui se termine ces jours-ci au Forum des Images, un émouvant projet réalisé par deux jeunes femmes, Oriane Brun-Moschetti et Leïla Morouche, Algérie tours détours, nous a rappelé que des cinéastes continuent à se servir de la caméra avec une volonté d'y aller voir, de cache cache politique avec les interdits, dans un échange entre les individus et d'apprentissage de l'autre comme révélateur de soi. René Vautier est de ce métal; et pour cet aspect là de son oeuvre plus proche de Grierson que de Flaherty. Ses images continuent à circuler, parfois à plus de 60 ans d'intervalle. Ce sympathique film débute comme un portrait du réfractaire breton de retour sur la terre de ses exploits (au combat, dans le maquis des Aurès, un morceau de sa caméra n'est-il pas venu se ficher dans son crâne!) et comme un état des lieux de l'industrie cinématographique algérienne (à ce jour, une vingtaine de salles obscures d'ouvertes nous dit-on). Très rapidement, à la plus grande joie de Vautier, les deux réalisatrice se sont concentrées sur leur dispositif : l'aventure d'un ciné bus de l'époque des cinés pop lancé par Vautier et plus tard moyen de diffusion de la jeune garde du cinéma algérien autour de Mohammed Lakhdar Hamina. Il y a dans ce type de périple ouvert à toutes les rencontres quelque chose de « la fleur rouge de la liberté » défendue jadis par Prévert et le Groupe Octobre. Les deux jeunes femmes filment les débats à l'issue des projections; et c'est toute la nature réflexive du média qui nous saute au visage, la vitalité des remarques et réactions bien loin des méfiances qu'inspirent les discours au service dont on ne sait quel pouvoir, et qui « ne tendent qu'à les éloigner de ce qu'ils considèrent, sur le témoignage de leurs sens, comme la vie même » (Théorie du Film). Cela n'empêche d'ailleurs aucunement le rêve de s'immiscer, à l'exemple de cette séquence qui aurait rendue sa raison ou l'inverse à Philip K. Dick, et qui raconte l'organisation à l'improviste d'une projection dans le foyer d'une cité étudiante dans laquelle vivent (à Tizi Ouzou?) plusieurs milliers de jeunes femmes aux chevelures plus sombre les unes que les autres. Nous est venu soudain à l'esprit, alors que le débat portait sur l'émancipation des femmes, l'image de Buster Keaton poursuivi par des centaines de fiancées en folie. Revenons à Kracauer, toujours : « En nous faisant connaître le monde dans lequel nous vivons, le cinéma fait surgir des phénomènes dont l'apparition à la barre des témoins est de grande importance. Il nous met en face des choses que nous redoutons. Et il nous met souvent au défi de confronter les événements de la vie réelle avec les idées que nous nous en faisons ordinairement. » La prise de parole des algériens après les projections, dans l'adhésion ou la confrontation et parfois le bouleversement, est une réponse à cette apostrophe qu'une fois encore, dans son dernier roman, Chloé Delaume, lance : « Qu'elle vie vous souhaitez-vous? »; et leurs gestes finissent de nous rappeler cet aveux de Kracauer: « Virtuellement, ils (les films) font du monde notre chez nous ».

 

 

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