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29/02/2012

H-oms : les coquelicots sont volés

 

حمص. Trois lettres pour dire une ville du Sud de la Syrie. Oms : trois lettres pour dire un village de 200 âmes près du massif du Canigou, dans un pays appelé Aspres (« aride » en Catalan). Quel rapport le souffle chaud de l'actualité entretient-il avec l'objet-cinéma ? Privilégions encore la carte au territoire, et reportons cette géographie, ces deux points d'un bout à l'autre de la méditerranée. Sans doute, cela ne sera pas suffisant pour créer les conditions nécessaires à une projection; sans doute n'arriverons nous nullement à calmer la colère impuissante et la culpabilité qui enrhument le confort d'un étranger tournant en rond dans sa chambre. Bersek! S'enrager, piquer un fard et voir rouge, être pris de colère sacré, et mordre sauvagement l'écran du téléviseur nous souffle le Capitaine de l'angoisse animal qui sommeille en chacun. Scruter le vide de la mare nostrum pour ne pas laisser prise à notre avatar de consommateur si bien travaillé par la média-sphère !

Depuis la chute du Mur et la 1ère guerre du Golf, l'idée d'un village global a fait du chemin : sous entendu un village global des marchandises habité par des consommateurs - malheureux privilégiés maintenu à température tiède - et des esclaves (oui, il y a des degrés dans la servitude – mais dans la Planète Sauvage de René Laloux et Roland Topor, adaptation du roman de Stefan Wul, Oms en série, lors de la révolte qui clôt le livre, les hommes relient leurs muscles, se câblent, et produisent l'énergie commune au possible renversement de l'oppression). Cette Autre-que-nous qui peu à peu perd sa majuscule a été l'objet d'une féroce OPA. Une tentative d'absorption sous couvert du bien-être dont la finalité très incertaine prend la teinte d'une colonisation marchande des âmes. L'Autre est cette absent qui ne nourrit plus le dialogue. La part digérée et refoulée. Un monde totalisant et des mondes totalitaires ; et, si la nuance est de taille, l'Autre n'en existe pas moins que comme corps étrangers : réduit parfois à un élément pathogène : les terroristes contre les zombies, voilà qui nous ferait une bonne mélasse hollywodienne. Il n'y a qu'à voir le traitement des actualités pour se rendre à l'évidence : le moteur de l'information est la recherche du Même (les journalistes si besoin est symboliseront ce Même en danger). Cependant, ce vide pourrait bien être le coeur essentiel à toute propagation d'onde et à toute écoute. C'est moins d'images et d'abreuvoirs que de reporters, des témoignages et des analyses dont ils seraient les porteurs, dont nous avons source. La soif de connaissance toujours. Cet espace vide entre Homs et Oms nous aimerions l'imaginer en une mer parcourue des vents porteurs de changements, de tempêtes comme de fines brises ; en une lettre qui symboliserait ces souffles sur nos fronts, nos nuques, la lettre « h » : la fameuse H de l'Histoire de Pérec, le « h » manquant à Oms, ce négatif sans lequel une part de l'image et du cinéma ne saurait être ; ce « h » que l'on retrouve deux fois en Arabe : un souffle rauque tout d'abord, "ح", et simple filet d'air ensuite, "ه", une lettre si proche de ce vers « O l'Oméga, rayon violet de ces yeux! » - est-ce ce reflet que Jean Epstein a capté pour dire son amour d'écran qui « contient ce qu'aucun amour n'avait jusqu'ici contenu : sa juste part d'ultra-violet »? - On se souviendra que dans la Genèse, lorsque une nouvelle alliance est proposée à « Abram », Dieu le manifeste d'un souffle d'air en ajoutant en greffon à son nom un « h » - la part étrangère, la porte au delà de soi (?)

Cette rêverie se traduit en cinéma. Que faire lorsqu'il est impossible de faire un film sur le corps de l'Autre? Que faire lorsque la plus pénible des Sensures se traduit par l'indifférence, ou la « dictature à l'entrée », ou encore (les mutations de la Sensure sont rampantes) l'invisibilité (des yeux fermés sur le désastre) qui nie le corps politique, l'existence à l'Autre? Que faire lorsque que tout se mue en communication, en un éternel présent auquel répond en échos la vogue de la psychologie positive, et que nous devenons sourd à la suggestion faite par Kafka et relevée par Enrique Vila-Matas (Chet Baker pense à son art) : « Il nous incombe de faire le négatif ; le positif nous est déjà donné » ? Vila-Matas ajoute d'ailleurs : « Le metteur en scène Jean-luc Godard aime cet aphorisme, il dit en effet qu'il ne faut pas oublier qu'au cinéma, les images proviennent de négatifs, qu'aujourd'hui, avec les vidéos et l'informatique, le négatif n'existe plus et que nous n'avons plus que le positif. Mais il ajoute que le positif, nous l'avons déjà à notre naissance et il se demande comment nous allons faire pour avancer si nous n'avons plus de contradictions. » Comment le cinéma s'affronte au négatif dans un épicentre d'agonie et de douleurs et comment les écrans pourraient rendre visible la césure comme une partie du réel et injecter de l'histoire, de la reconnaissance, de la reconstruction... A suivre... La réponse nous fuit. En attendant, crépitent les doigts sur les claviers des réseaux sociaux et ils font un bruit de mitraille comme la machine à écrire de JLG dans les Histoire(s) du Cinéma. En attendant... dans les zones de périphérie quelques Stalker passent, et les mots s'échangent comme autant de pièces d'or. Les mots de la poétesse Daad Haddad, dont ce poème est aussi le titre d'un film réalisé par Hala Alabdalla et Ammar Al Beik, « Je suis celle qui porte les fleurs sur sa tombe » :

« Je suis la fille du diable

La fille de cette folle nuit

La fille de ma conscience

Et de mon ami...

Je suis la plus vieille des êtres

Mon vin coule dans mes veines

Je suis celle qui porte les fleurs sur sa tombe

Celle qui pleure de poésie

Sur ma pudeur on élève des palais

La poésie se promène dans mon sang

Les coquelicots sont volés

Du champ de ma distraction

Les coussins sont pour les servantes

Voici mes pierres... volées

Mes couteaux... figés

De mes yeux coule la pluie

L'univers est ma maison

Fermez les yeux...

Solitaire... je passerai

Comme la pointe d'une flèche

Quand vos yeux... pleuvent »

 

 

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