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29/03/2012

Le chant des dunes

«Les voisins font du bruit», le désaccord d’humeur exacerbe ce que le silence devrait receler d’aura. Que reprocher pourtant aux preuves d’enthousiasme de ce voisin qui avec sa perceuse contredit le temps ornière? Comment en vouloir de ce trop plein de joie tapageuse communiqué par des enfants à renfort de roulé boulé et de cris passant les fenêtres logiquement ouvertes à la chaleur? Que reste-t-il d’une plainte effarouchée quand les odeurs et les bruits des premières grillades viennent chatouiller les narines et donnent l’idée de demander l’hospitalité? Le philosophe lui-même ne peut raisonnablement se plaindre d’être troublé; les micro coupures des tohu bohu donnent lieu à des extraits d’ouvrages où la félicité partage avec l’oeil insomniaque la démonstration de taper, sur ce qui passe sous la main, une machine à écrire ou un instrument, de concert, au bout de la nuit féconde (Clément Rosset et son magnifique Route de nuit). Et pour le quidam, un bruit peut mettre sur la voie de l’énigme de sa provenance, réelle ou des cieux, dès que la fatigue pointe son nez (qui me parle?). L’expérimentation de bruiter à son tour traverse l’esprit. Les bruiteurs de cinéma en connaissent un rayon en détournement de son, pour en finalité retrouver le réel qui doit accrocher du son à l’image. Si c’est pour entendre les sabots d’un cheval ou le feu d’artifice du quatorze juillet en sourdine, il doit être peu reposant d’avoir ce bruiteur pour voisin. Cet homme du son n’a pas droit à sa catégorie césarisée, il est encore à la frange d’un monde invisible (http://voyard.free.fr/textes_audio/bruitage.htm#_saucisses_grillees) dont on espère qu’il participe quelquefois aux réjouissances des équipes techniques aux airs toujours si empreints de sérieux. Lui aussi ne se départ d’une technique précise sans pourtant que l’on puisse imaginer que le sérieux vienne assécher l’esprit ludique qui préside à ses recherches. A grand renfort de pastèques écrasées et de saucisses grillées (les aliments font tant de bruits, un cri?), un lexique du son s’est décliné au fil des époques. Ce n’est pas l’essentiel du métier, lit-on dans cet article. L’imagination persiste à croire que ces Géo trouvetou savent comme personne détacher du synchronisme ce qui pourra faire l’objet d’un rattachement artificiel, un peu comme un photomontage d’objets divers et qu’un particularisme de ce travail réside dans ses trouvailles souvent géniales payées d’un «salaire pour faire du bruit».

Y a-t-il des paradis pour les bruiteurs, des films à partition où ils ne seraient pas appelés que pour combler un manque? Les films de Tati forcément ont l’air de prendre le souffle de ces décalages à une dimension dans la création. Et des enfers pour les bruiteurs? La prévalence absolue d’une bande son synchrone non retouchée, dont les effets de bruitage ne seraient pas crées mais simplement saisis sur le coup de feu du réel?? Le festival cinéma du réel revalorise cette année, entre autres, une sortie à l’air libre du son et de la caméra, au début des années 60, lorsque l’appareillage permettait de tout emmener avec soi partout, par l’intermédiaire de l’évocation des films de deux pionniers, Mario Ruspoli et Antoine Bonfanti. La caméra Coutant offrait un terrain vague grisant à l’auteur de prise de vue, Ruspoli considéré à  l’égal d’un Rouch. Contrairement à Rouch, comme cela a été rappelé par un de ces opérateurs d’époque lors d’une rencontre avant les films, la présence de Ruspoli n’apparait pas dans l’image, il disparait derrière le tournage qui se conçoit vraiment comme une aventure auditive et visuelle. Quel bonheur pour une bande son qu’un boogie woogie joué par Champion, le bluesmen aux mains de  boxeur dans Un noir Américain. Les difficultés d’une vie surviennent vite également dans ce film (l’impossibilité pour le musicien de retourner vivre à la Nouvelle Orléans avec une femme blanche) et le film recueille toutes ses déprimes de sens. La technique balbutiante est contenue par les inventions qu’elle permet, enregistré son et image dans une bribe d’espace, s’autorisant de quitter les mains du musicien pour en filmer le dos en rythme (et pourtant quelles mains, claquant le piano avec le revers et non la paume, instaurant un rythme sourd grondant). Même la voix off de la post synchronisation s’étiole face à ce son pris dans l’exigu d’une présence. Une écriture du heurt a l’air de tester ce qui est possible avec ce nouveau système. La pédagogie s’invite à faire passer le message. Mario Ruspoli inaugure une série de tests. Pour ce dispositif du son direct, trois opérateurs devaient se déplacer en même temps (un pour la caméra, un pour le son et un pour le réglage optique) relier par un fil de synchro, fil d’ariane de ceux qui reviennent du labyrinthique vivant. Un spectacle comique que ces trois opérateurs se déplaçant à l’unisson en pas chassés, les sourires d’enfants a côté le laissent transparaitre. Parfois le fil se casse et c’est le son qui trinque, l’image continuant à capter un réel sorti de son écheveau d’enregistrement, périlleux d’une absence. La post synchronisation retrouve alors la bruitage pour assurer une linéarité, hasardeuse plus que conceptuelle, et le son s’entend très fort pour lui. Le bricolage du bruiteur trafique ce qu’il peut de juste pour rattraper ce son. Des sons feutrés à la Bresson accentuent l’étrangeté d’être ainsi accolés à des piallements du dehors. Dans le dernier verre, des séquences sont ainsi réajustés. L’alliance d’hétérogènes de bandes sons ne visent pas l’harmonie mais cette zone où extérieur et intériorisation pourraient constituer une profondeur du réel. Un ancien saxophoniste tombé dans l’alcoolisme est suivi dans le traitement de son addiction. La voix off intérieure de ce saxophoniste évoque les petits métiers, mais pas sur le ton de l’anecdote plutôt sur celui du cycle infernal, du saxo au métier du terrassement et vice et versa. Ce saxophoniste est également filmé au dehors (faire le passe rue pour gagner «l’aumône des prostituées», quelques pièces directement dans le cornet du saxo). Les séquences s’articulent, non pas sur le cheminement d’une démonstration verbale, mais sur le rythme même d’un écoulement personnel du temps, suintements, arrêts, hésitations et moments de la médecine. Le bruitage intériorise un son, semblant venir d’une mémoire plus que d’un simili de localisation de l’espace. Il provoque le témoignage, non de la logorrhée de l’alcoolique habituellement montrée mais de la révélation forte d’une trajectoire. Un syllogisme de l’amertume, la plainte pour un temps sur un autre mode (« à quoi bon fréquenter Platon, quand un saxophone peut aussi nous faire entrevoir un autre monde?» Cioran). A l’instar d’un syllogisme, l’emballement pour une machinerie technique est dans ce film complètement pensé en ce qu’elle peut entrechoquer de réel à exister sous une forme moins connue. L’exaltation d’un son direct laisse place à un autre langage du bruitage, la Nouvelle Vague s’empare aussi du procédé. La télé, d’abord rétive, instaure un laboratoire  pour juger la chose. Mario Ruspoli initie quelques techniciens dont on visualise la perte de repère. L’absence d’un langage visuel ne tardera pas. Mario Ruspoli partira vers d’autres projets tout aussi colossaux. Il  a par ailleurs droit à son documentaire qui en montrera beaucoup sur cet immense auteur mais ce n’est pas ici que nous voulions lui faire un éloge mais juste situer un abord du son, une façon de ne pas simplement subir ou agir un son, le relier à ce que de surface il peut déflagrer dans l’image et l’identité. De la perspective (pré)historique jusqu’à l’infra des fréquences des time line, le son direct, chez Ruspoli, excède des marges comme autant de possibilités de réapparition du procédé dans sa rencontre au réel.

 

Car avec le numérique, tout parait si innée, à portée de main d’enregistrer son et image et faire une mise au point, un gimmick. Poussant le gimmick dans ses retranchements, Jean Henri Meunier distroye le support et s’amuse des aspérités de sons en délinéarisant les bandes (son image bruitage) comme autant de rébellions au neutre. Najac et le free jazz curieusement adjoint abondent dans les interviews de ce réalisateur. Sous les sourires qui constituent la caractéristiques premières de ces films et de ces prises de parole, l’enjeu est aussi de taille. Un lieu et un forme de musique. Tout d’abord le lieu: Najac, Aveyron. Le prisme d’une communauté est suivie à ce qui n’est pas toujours, mais souvent, jour de fête dans ce village où les problématiques d’une vie foisonnent. Les difficultés se voient (âge de certains, manque de travail) et ce sont plutôt les rencontres, les zones de contact au dessus d’un vide qui sont captées. Les personnes sont d’abord (comme dans la vie comme elle va) filmées de façon isolées avant que des interconnexions débutent. Les bandes de montage décomposent son et image avant d’essayer un mélodie parcellaire. Les critiques reprochent à ces films d’être commode. Et si c’était flatteur? Trop ennemi du pathos, heureux plus qu’ironique, les plans épars se rassemblent commodément à condition qu’on entende ce sens en un sens digne. Le film s’appréhende avec sérénité, en dépit de toutes ses incursions dans sa propre insécurité. Une force plutôt qu’une faiblesse. Meunier file une communauté qui multiplie les sources de regard, ce que chacun pense de l’autre ou de lui. L’avis se cristallise sous le signe de l’écart et de l’inversion. La combinatoire des digressions est pour le réalisateur source de grande richesse. Il procède par amplification, à tisser autant de portraits, à coudre des traits supplémentaires, à accroitre l’importance des détails, par contrastes et jeux d’intensité, de tous les éléments ajoutés. Le film n’est pas tenu par un impératif de complétude. Une souplesse d’écriture fait apparaitre le traitement de façon toujours fluide, les plans témoignent avec désinvolture de ce qui fait fracas dans l’image. Le soin minutieux apporté à quelques éléments de sens révoque un certain sens de déperdition. Effleurer les choses en souriant contre l’impérialisme des idées, une gaité travaille «du bout de la pensée» (Erik Satie). Alors, il ne s’agit pas d’écriture burlesque, et les enchainements sont loin d’être toujours poilant. Pourtant, on voudrait ramasser toutes les «une étoile» que les revues cinématographiques adjugent à son dernier film, et faire ainsi de la recup’, comme Henri Suzeau, le roi des moteurs réparés. Récupérer le déprécié permet aussi de construire un film (au passage, peu d’exemples nous viennent à l’esprit qu’avec les mêmes rushes sur plusieurs années, plusieurs films aient pu voir le jour) à renfort de dissonance de tonalités et décrochages de l’argumentation. Le défi permanent à l’interprétation crée une fiction miniature d’être à plusieurs à exister, au plus proche des visages par le film, une «cofabulation» qui crée la légende du voisinage même. Mon voisin, une légende, il faudrait y regarder de plus près. Le regard n’est peut-être plus affaire de subjectivité mais de recoupements et d’interventions multiples dans les raccordements. Le caractère imprévisible et contradictoire des situations n’en apparait que plus nettement. Le film fait penser à une réflexion de Rosset, où son expression du bonheur s’est toujours déjugée de la moindre etreté, lié au passage de l’instant présent dans sa réception dont le bruitage serait autant une résultante de ce qui s’écoute, un bruissement qui n’ignore rien du précaire et du politique, qu’un son même entendu.

Et le free jazz, une occlusive rhétorique du film? Que nous croyions que l’expression du free résidait dans la foi dans le disparate, qu’un instinct politique de résistance affleurait au plus proche, ou que le son brut le plus joyeusement soufflé tienne preuve d’engouement, le débat assure à ceux qui le questionne de multiples perspectives au sujet de ce free musical. Les films de Sun Ra entrainent-ils un space in a place contagieux à ceux de Meunier? La bande son d’ici Najac, à vous la terre, associe les bruits du in dans l’image  (les saillies de sons, fort d’un environnement) aux off de ce qui déborde sur l’autre plan avec le vide de savoir à quoi ou qui ils appartiennent. Mais il y a vide et vide. Un prisme décomposé scientifiquement n’empêche pas, si on répercute de la vitesse grand v, les plans de recomposer de la lumière avec des éclats segmentés. Le bruitage redevient ce pole possible d’une musique pas seulement à l’encontre de. Et «l’internationale», chantée par une ancienne habitante de Najac dans le premier opus et rejoué par un clown dans le dernier, a du bruit du monde non pas l’indifférent rejeté dans l’équivalence du magma sonore mais la trace auditive de ce qui regarde vers l’intérieur. 

 

Meunier a croisé Gainsbourg et Higelin, mais là aussi il faudrait laisser à un documentariste le soin de réaliser un biopic tellement le personnage convoque des hétéronymes à prendre la parole. Avec Ruspoli, il partage la joie de sortir, mettre les voiles et repartir à la reconquête d’un monde à partir des bords, contamination d’intérieur extérieur du matériau. Et si le sommeil ne vous a gagné, reste à se bercer au son des sirènes de Marseille et pourquoi pas tester à la cuisine quelques opérations de broyage dans la marmite d’un bruiteur, à d’autres sons directs.

 

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