Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

30/03/2012

Bovines - 2, le sang des bêtes


La robe blanche des charolaises fait-elle écran pour que s'y projettent ainsi rêveries intimes, séquences de films anciens, nostalgie d'une nature champêtre, réminiscences d'après-midi de faune passées en esprit au bord de ruisseaux gargouillants d'eaux limpides, et, images de souffrances animales, visions d'holocaustes, comme le vif débat d'après séance a pu, à notre surprise, le révéler, focalisant progressivement la discussion sur la question du « végétalisme » militant? La fréquentation d'herbivores, l'immersion dans de grasses pelouses auront dressées en nos inconscients la Salade contre le Steack. Reprenons et documentons le documentaire.

Si Emmanuel Gras laisse une relative liberté d'interprétation en n'introduisant aucun commentaire, son scénario obéit à une structure précise, qui planifie, par périodes plus ou moins longues, un tournage sur une année. Le film arpente les pacages; il s'intéresse à l'animal : à son alimentation, sa sociabilité dans le groupe, son adaptation aux intempéries; bref, il se passionne pour son « emploi du temps », répondant ainsi à une question qui ne manque pas d'intérêt : à quoi peuvent bien occuper leur temps libre les vaches laissées ainsi à elles-même ? L'expression « emploi du temps » n'est pas aussi inconvenante que cela, tant les bovin(e)s sont de puissantes et remarquables usines, une chaîne de transformation complète : des dents montées en broyeuses, en meuleuses, quatre estomacs, et un cycle de transformation d'un aliment pauvre – l'herbe - qui lui permet, lentement, par la rumination, d'en extraire les sucs nécessaires au maintien de son énergie vitale. Une usine ? Les omnivores n'accusent-t-ils pas parfois nos malheureux bovidés de participer à l'effet de serre et au réchauffement climatique par les émissions de méthane issues de leur formidables ventre?! Les militants d'un végétalisme absolu, dans le fond, rêvent d'usines, ils s'imaginent vache. Le bonheur serait de ruminer cette bonne herbe grasse – de la fumer éventuellement -, de ruminer les pensées – les mauvaises surtout – jusqu'à en faire du jus vert d'où nous tirerions un immense appétit d'être. Sauf que l'appétit de l'homme se tient tout autant dans ses canines que dans ses molaires... et qu'accessoirement, ils nous manquent trois estomacs et la patience qui va avec.

Revenons à nos moutons... La ligne conductrice d'Emmanuel Gras, sur ce projet, était d'abandonner l'élevage au hors-champ, puis, par petites touches de progressivement réintroduire l'espèce disparue : l'homme. Sans connaissances précises du monde agricole, sans a priori, il s'est ainsi concentré dans un premier temps sur les paysages, cherchant et trouvant un décor (les Alpes Mancelles Normandes (?)) suffisamment vallonné pour offrir une grande variétés de points de vue. Se laissant apprivoiser par les troupeaux, plutôt que les apprivoisant, adoptant leur lenteur, il s'est ainsi fait admettre comme un habitant du pré carré, nous offrant de superbes plans rapprochés, dans lesquels le regard ouvre au sens du toucher par les textures que la caméra capture. Cette approche lui permet également de restituer le temps de l'animal, qui est le temps de son alimentation : un temps qui semble fait d'attente, d'heures hiératiques dressées en bordure des prés tels des arbres sentinelles. Ce regard est empreint d'une certaine naïveté, d'un étonnement facile plus proche parfois de l'esthétique de Microcosmos que du temps scellé de Tarkovski – plus près de la scie musicale du fameux en son temps Peuple de l'Herbe, de mémoire « Open your eyes before you die... », que de Wu Daozi, claquant des mains, ouvrant la porte qu'il a peinte au flanc de la montagne et entrant dans son tableau (dans son regard) pour y disparaître. Cette fraîcheur, cette franchise dans l'approche n'empêcheront pas le réalisateur de Bovines de remarquer, alors qu'il assiste à différents événements importants de l'existence de ses hôtes (le vêlage, les tétées du veau sous la mère : poncifs du film des champs), que se raconte une bien tragique histoire : celle de vaches donnant naissance à des veaux (jusque là, rien de moins naturel) qui seront arrachés à l'enclos par les abattoirs. A une remarque du réalisateur (?) qui s'étonne du meuglement désespéré du troupeau après leurs petits, il lui sera répondu par la femme de l'éleveur, ce sont tout de même des mères. On le voit, le film est loin de se cantonner aux plans de charolaises gambadant dans de verts pâturages normands; la progression dramatique est assumée.

Dès lors, les réactions du public deviennent compréhensibles. Emmanuel Gras souhaitait accéder à la singulière présence du mammifère en évitant l'anthropomorphisme. Pourtant, comme le démontre l'exposition actuelle, Beauté Animale du Grand Palais, le Dasein animal, voir son Umwelt sont insensiblement modifiés par les qualités de l'observateur – une relation d'incertitudes -, tout juste peut-on en donner un puissant ressenti par un portrait accordant la part belle au sensible (les toiles d'Eugène Boudin). Il restera malgré cette effort, la qualité réaliste du rendu (les bovins de Jacob Jordaens, ou de type Gromingue de Jan Asselijn), la vivacité de la saisie des formes dans leurs mouvements (les vaches de Calder), une étrangeté inviolée. Dès le moteur de la caméra, l'extinction des lumières de la salle, nous projetons sur cette grande robe de poils blancs ce que nous sommes ; encore plus, lorsque le long-métrage après avoir habilement plongé son spectateur dans le temps du troupeau nous rappelle que cette « vrai vie » des vaches est conditionnée par la finalité que son statut d'animal d'élevage lui confère : l'exploitation et la mort pour ses chairs. Ce que souligne le documentaire est donc une « vrai vie » contrariée par la coercition humaine. En retour et à l'extrême car tel n'est pas notre opinion, le spectateur y projettera les ombres de son histoire : la Shoah par exemple qui, dans une réflexion à rebrousse poil, s'inscrit dans les plans de barbelés (dont Emmanuel Gras découvre lors de projections tests la prégnance des imaginaires collectifs qu'ils mettent en jeu), mais également de douloureuses interrogations sur le traitement « animal » d'hommes, de femmes et d'enfant. A ce degré de conscience, qu'en est-il et que faisons nous de la « vrai vie » des vaches et autres cheptels ovins, caprins, volailles, assimilés à du bétail, à un garde-manger sur pattes, dénué d'affects, destiné à un holocauste géant ? La réflexion pourra se poursuivre avec Le Sang des Bêtes de Georges Franju, dans lequel la campagne rejoint la ville près des abattoirs de la Villette, jetant une lueur glauque - la lumière que le peintre Fautrier voit s'enliser dans les plis des carcasses - sur l'urbanisation et l'accès à un régime alimentaire où la faim n'est plus qu'un souvenir, où la viande n'est plus ce luxe inaccessible, ce mets qui ne remplissait que quelques assiettes de porcelaine ou d'argent. La dureté du travail des « tueurs » et autres découpeurs y apparaît dans une violence plus grande encore qu'elle est un quotidien, qu'elle repose sur des gestes répétés et anodins pour celui qui les commet à la chaîne. La réflexion gagnera encore en densité à la vision du film de Manuela Fresil, Entrée du Personnel, dans lequel la réalisatrice monte l'activité des ouvriers dans des abattoirs où la « productivité » règne sans partage, avec leurs témoignages d'homme exténués, aliénés, en résistance ; l'inhumanité des lieux gagnant sur les deux tableaux : du bétail abattu et dépecé à celui qui est pareillement mis en pièce par la brutalité de son travail et sa mécanisation. La parole des hommes n'est d'ailleurs plus possible qu'à l'extérieur de ce qui ressemble à un enfer.

Le parti pris d'Emmanuel Gras de se passer des gestes de l'éleveur est-il, à contrario, une ouverture à un paradis, un Eden seulement envisageable comme animal ? Ce serait bien vite oublier la figure de Noé. Dans le sillage de Jocelyne Porcher (son récent Vivre avec les animaux), de la philosophe Elisabeth de Fontenay (Le silence des bêtes, la philosophie à l'épreuve de l'animalité), la part animal de l'homme s'assume et « l'humanisation » du monde animal est repensée comme le fondement d'une éthique. L'animal deviendrait un justiciable comme un autre ; il accède au droit. Ce sont des réflexions novatrices qui nous paraissent contemporaines de la mondialisation des échanges, et du recul qu'elle implique de la « pensée sauvage », du primitif (au sens de forêts primitives) qui ne constitue plus cette frontière, l'orée des bois à la sortie des villes, cet extérieur, mais des poches de biodiversité aux jours comptés au sein du village global. Les remarques des « végétaliens » nous gênent seulement parce qu'elles s'effectuent dans un monde sans dehors, dans une civilisation humanisée à l'excès qui ne percevrait son espace vital que comme un environnement durable : une mutation de la nature naturante en parcs, et des animaux en enfants de l'humanité. Cette pensée politique troquerait le capitalisme (sa sauvagerie alliée à la raison à des fin d'enrichissements) pour l'oeuvre parachevée des taxinomies : la clinique comme fin en soi. Le film d'Emmanuel Gras nous paraît être à la frontière de cette conception : il ne pense pas l'espace de l'enclos, il ne pense pas l'identité des bêtes, mariant des troupeaux différents, des temps et des lieux diverses, sans que nous y retrouvions une continuité (sans doute est-ce pour mieux exprimer le vécu hors calendrier de papier de l'animal) ; il accorde enfin une grande place à l'anecdote, ne se risquant que trop rarement dans la répétitivité des comportements, l'ennui de l'homme qui observe ces placides et pacifiques herbivores se figer tout à l'écoute des bruits d'intestins, semblant comme regarder le temps dans le blanc des yeux. Bovines s'en tient aux comportements sans ouvrir vers le mythologique (qui semble pour nous ancré dans le sauvage et son expression, la métamorphose - rien de plus logique aussi compte tenu de la domestication de "l'animal de ferme"); il s'en tient à la rêverie dans ses meilleurs moments (à l'exemple de cette jeune femme égarée dans un arrière plan et dans son livre), tant il est vrai qu'une liste (même de taxinomistes, repensons à Buffon), par son ordre et donc ses manques, est un bon tremplin pour l'imagination. Le film aurait-il gagner en profondeur à s'affronter aux peintures rupestres, à ce qui fonde la domestication et le vivre ensemble de l'homme et de la bête - il y aurait perdu ce renversement du point du vue de l'animal ? Un autre documentaire, Secteur 545 de Pierre Creton, tourné également en Normandie, où, le réalisateur est également « contrôleur laitier », questionne ce rapport de l'homme à l'animal, et comme l'écrit Laetitia Baïchi dans son stimulant compte-rendu, « la condition de vivant commune aux hommes et aux animaux ». Pierre Creton, cité toujours par Laetitia Baïchi : « Mon intention n'est pas de tout dire, ni d'appeler une vache – une vache, un homme – un homme, un cadavre – un cadavre, mais de privilégier le silence. »

Notre hypothèse est que Bovines redécouvre une très ancienne activité qui revêt les oripeaux de l'originalité pour le citadin oublieux : l'activité de berger. Sur les sentiers de la mémoire, fb nous a rappelé cette phrase du Havre de Kaurismaki: « bergers ou cireurs de chaussures sont les deux seuls métiers qui permettent de respecter le sermon de la montagne. » C'est un film de berger, et même de jeune pâtre. Tout en Bovines nous a rappelé ces heures rendues à leur solitude et partagées avec le ciel, l'air et la terre dans la compagnie des animaux, à les surveiller, les aimer, les houspiller, à jouer avec, à les haïr. Seulement, il nous semble que le réalisateur n'a pas conscience de cette reproduction d'attitudes faites de silence et d'attente, vieilles comme l'humanité, vieilles comme l'enfant qui s'attache à la vache âgée qui à la bonté qu'une longue fréquentation de l'étable lui a apprise de ne pas l'importuner de brusques incartades, et qui la pleurera lorsqu'elle sera vendue et menée au boucher ; il n'a pas conscience d'emprunter le chemin de l'éducation d'un « voir » qui est celui du jeune paysan (paysan étant celui qui habite la campagne, le pays). Il y eut des époques plus bucoliques avec pour héros et héroïnes de jeuner bergers et bergères. Le pape de l'an 1000 n'était-il par gardien de troupeau ? David n'était-il pas simple berger ? Et Jeanne... La pastorale fut même un genre couru. Qu'étaient Eve et Adam sinon le rêve d'un enfant assoupi, tel Booz, sur son bâton taillé dans une branche de noisetier ? Et pourquoi a-t-il fallu que le fils de Dieu naisse dans l'étable sous le souffle de naseaux humides ? Bovines a le mérite de nous rappeler – indirectement il est vrai – la disparition du pâtre, de dresser le constat d'un vide qui l'appelle. De quoi exactement étaient-ils les gardiens, tous ces bergers ? Ils étaient les gardien d'une idée - « Je suis un gardeur de troupeaux / Le troupeau c'est mes pensées / et mes pensées sont toutes des sensations. / Je pense par les yeux et par les oreilles / par les mains et par les pieds / par le nez et par la bouche » (Pessoa) -, d'un mystère - « Je me sens né à chaque instant à l'éternel nouveauté du monde » (Pessoa). « Penser c'est avoir mal aux yeux » écrivait encore le génial poète de Lisbonne. C'est sans-doute cela l'enseignement de cette caméra devenue bergère. Mais nous ne pouvons pas, à la différence des « végétaliens », faire l'économie de cette autre citation extraite de ce film malicieux et splendide, Les Terriens, d'Ariane Doublet (Pierre Creton y est remercié) : « A force de regarder on finira bien par voir ». Ariane Doublet tourne – il n'y a pas de coïncidence – également en Normandie. Ce que voient les « paysans » ce sont des faisceaux de signes, des silences dont ils sont les interprètent. Le berger est l'intercesseur qui nous manque, et que nous restitue parfois lorsqu'il ne se défend pas de l'ennui, lorsqu'il oublie son spectateur, le cinéma direct. Le berger est celui qui colle à son espace-temps ; il connait si bien l'umwelt qu'il se mue en passeur pour celui qui veut se rendre de l'autre coté. Il est le garant des mythes, d'un Temps qui n'est pas celui du productivisme, fractionnable et monnayable ; garant de la présence au chose d'un soi non séparé. Les Straub recueillent ce mystère dans les adaptations des Dialogues avec Leucò de Pavese : leurs personnages sont des bergers qui chantent « Obscurité, oh ! Ma lumière ». Ne raconte-t-on pas qu'Orphée, cet aède, charmait de sa lyre le règne animal ? Jean-Marie Straub : L'Inconsolable.

Manger de la viande n'est sans doute pas anodin ; c'est un peu s'accaparer la part animal, mastiquer et domestiquer la mort. C'est conserver trace de la querelle originelle, signe d'un rapport au monde guidé par la main, la main qui porte les coups, celle qui invente la caresse (la longue caresse de Pierre Creton à la fin de son Secteur 545, près d'une vache (réformé) qu'il enlace presque). Le mystère à la source des transcendances est permis par le pasteur, il s'évanouit circonscrit par les clôtures. Un plan est un plan : possède-t-il un cadre qui fasse Loi ?. Les « végétaliens » présents à la séance de Bovines sont peu soucieux de sauvagerie ; ils rationalisent l'animal au même titre que l'agriculture intensive pour en faire un autre eux même : c'est l'homme qu'à leur tour ils rendent docile. Le sang des bêtes est notre part de nature non réconciliée. Une nature qui repose sur un geste meurtrier qui sépare et nous fonde (« gît donc bien dans le sang » est le titre d'un article figurant dans le dossier de presse de Schakale und Araber de Straub toujours). Il y de cela dans filmer, et filmer les animaux : être devant la mort au travail. Les Terriens débute par un extrait de la légende de Prométhée - « Le ciel se mirait dans les eaux, etc. » -, par l'évocation, au milieu des troupeaux que personne ne regardait, de la création de l'homme d'un peu de glaise (avant la fournaise). Le feu volé, le feu au bout du fusil du chasseur. La Sourate dite de la Vache poursuit : Dieu n'est plus le berger des âmes. L'homme est responsable de sa conduite. Le sacrifice est la conscience acquise. Dans Bled Number One, un bœuf est immolé : la bête arrose de son sang la considération dévolue à la beauté du monde qui est don ; elle conforte par ses viandes les liens qui nous unissent au réel et à sa cruauté. Dévorons les images !

 



 

aa

Commentaires

Très fort... Un autre qui se prenait pour un berger, de l'être cette fois-ci, Heidegger.

Écrit par : bertrand | 30/03/2012

Les commentaires sont fermés.