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21/05/2012

Noir le chemin

Le film d’Abdallah Badis a reçu un bel accueil critique, tout à la valeur du film, ici et là par exemple:

 

-http://next.liberation.fr/cinema/2012/05/08/le-cote-obsc...

http://www.humanite.fr/culture/des-pieces-detachees-pour-...

 

Les critiques saisissent amplement la singularité du film. Que dire de plus pour faire comprendre que l’émotion l’emporte pour un bout de temps, et que l’on se réveille, marche dans la rue ou prend un petit café en songeant à ce film? On dirait toujours avec les critiques qu’on peut facilement passer à un autre film parce qu’après tout, le temps passe et les films se suivent. Comment faire alors pour témoigner davantage d’empathie pour ce film? L’envie irrésistible d’aller serrer la main du réalisateur le plus chaleureusement possible et de lui dire que toutes ces inventions nous touchent ne suffirait pas. Mettre la bande annonce en ligne laisse le geste un peu malingre, mais les images valent bien des prises de parole:



Le Chemin noir Bande-annonce par toutlecine

 

 

Une correspondance est tentée sur Critikat, Aragon est cité en parallèle du film, pour faire apparaitre toutes les césures que le film porte en lui comme autant de micro chocs du temps qui s’enfuit. L’enfance, le travail, le déracinement, tout un monde englouti accompagne celui qui marche, en lignes de force répudiant tout chavirage définitif, cicatrices qui donnent aux coups la valeur de celui qui les a pris de face, endossés. Le moteur de la voiture du réalisateur-acteur qui permet le périple dans la région des villes en «ange» est souffreteux; l’insistance à le réparer, à connaitre ceux qui peuvent le réparer s’oppose à la pensée de la liquidation et aux faiseurs de tombeaux. Comme dans le livre de Gilles Ortlieb Tombeau des anges, sur la même latitude, «devant le spectacle de ce qui pourrait ressembler à l’étalage d’un quotidien désolé, deux attitudes possibles: ou bien on s’empresse d’aller voir ailleurs en faisant comme si nous n’avions pas été là, n’avions rien remarqué et rien retenu; ou bien on s’emploie à désamorcer le pire en le détaillant dans chacune de ses manifestations, sans détourner les yeux, ni désespérer tout à fait d’en voir quelques-unes se convertir en épiphanies». Ce n’est pas exhumer la voix d’un témoignage qu’il s’agit de saisir avant expiration que le réalisateur du Chemin noir part enregistrer, plutôt entendre une vie vécue aux difficultés, fières de la dureté entreprise, et d’avoir transmis quelque chose (ne serait-ce qu’une vie, une valeur) avec lequel bataille le conducteur. Les témoignages sont captés en chemin, au gré de la carte suivie par le personnage, sans que cela soit centré sur ce qui est à relater. Du coup, les paroles se font comme au café proche du petit à petit au bout des lèvres plus que d’un sujet centré. Les décalages de la mémoire, du récit permettent aux jonctions des plans, l’affleurement des autres bobines, les bobines de l’imagination, de la projection des parallèles qui tirent un monde à une beauté d’exposition. 

 

Plutôt que de décrire le film (l’article de l’Humanité s’accroche aux plans de la fin dont on confirme la contagion), si le titre réservait son sésame à étendre l’onde de propagation des images? Le chemin noir. Le chemin, entre les chemins qui ne mènent nulle part et la destination factice, le pays où l’on arrive jamais (de Dhôtel, si proche des lieux filmés), pays mental et physique aux prises au réel pour y espérer avec lui. La route du réalisateur n’arrive jamais mais suit un chemin, de traverse, transâge, translangue (la cadreuse ne parlait pas un mot d’arabe et suivait donc les émotions enregistrées sur les visages),  à la porosité des perceptions (souvenirs? fictions?), proche d’une mélancolie, «cette forme d’adresse qui ne peut atteindre un destinataire: une apostrophe ouverte, l’apostrophe comme plaie ouverte» (Judith Butler). Et «Noir», une couleur dont d’autres civilisations la situent aux antipodes du funeste, le noir des distinctions comme un signe de ralliement pour ceux qui ont connu un chemin et le transmettent à l’écran d’une suite, source d’un réel tangible. Le montage alterné fait percevoir le noir comme l’effacement d’un feu (le temps du feu de la forge des générations) aussi comme «la source dont jamais personne n ‘a entendu parler» (Ortlieb), écran noir de la mémoire où se précisent les devenirs engagés.

 

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