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25/05/2012

Les yeux en barbelé

Que manifeste la scorie visuelle d’un barbelé qui vient zébrer l’image d’une obscure présence dans de nombreux films? Que signale le plan qui achoppe face au fil mortifère et à la réclusion comme seul mouvement?

 

L’accessoire «corde du diable» préféré des films évoquant la seconde guerre mondiale, avec l’autre attribut du costume nazi, en surajoutent de significations obstruées aux perspectives de l’enfermement (la prochaine fois qu’on croise encore un complet nazi au cinéma ou à la télé, c’est promis, on crie, fumant contre l’indigence des théâtralités aux rabais). D’autres images de barbelés plus actuelles cette fois, aux confins des révolutions en cours, indiquent l’invariabilité des dictatures. Pour faire passer la complaisance aux modes de vie des dirigeants aux mains de sang, les jambes à leurs coups partiront de ces images à la façon du poète Frederic Forte. Pourquoi cours-tu? C’est déjà que tu peux te déplacer répondrait le travail d’Olivier Razac. Cet auteur a étudié le barbelé, le pourquoi et la provenance du fil de fer aux extrémités cruelles, «écharde du souvenir». Il rappelle que son usage était lié d’abord à la prairie, avant d’être récupéré comme contrôle de l’homme. «La plus grande violence n’est pas forcément impressionnante, bien au contraire: les meilleurs outils d’exercice du pouvoir sont ceux qui dépensent le moins d’énergie possible pour produire le plus d’effets de domination». La volonté du pouvoir instaure avec ce fil des zones pour intouchables, mettant à l’isolement en zone perdue ce qui est à résilier, ne pas voir. D’abord, les fils barbelés ont encerclés les léproseries (l’ordre le film de Jean Daniel Pollet) puis les prisons, les camps et il faudrait peut-être rajouter ce que le livre ne dit pas, les centrales nucléaires actuelles (pour que l’on suive la vallée de la Durance le rouleau peu sympathique des ronciers de métal), certaines banlieues (le Bronx, début des années 80 filmé par Dick Fontaine avec des ribambelles de fer qui font froid dans le dos), les camps de réfugiés. Le barbelé partage avec le mur l’idoine de la séparation ostentatoire. Comme on fait le mur, on fait aussi le barbelé en y creusant un petit trou, le fameux trou de souris à l’ovale d’une découpe qui libère. Une de préoccupation de l’écrivain est d’indiquer que même la résistance rentre dans un schéma initial du pouvoir qui vérifie à distance les volontés de liberté. Olivier Razac, en s’intéressant d’au plus près à Michel Foucault, tire dans ses ouvrages plus récents les rapports de cet accessoire à l’image. Le barbelé existe encore mais le bracelet électronique l’a modernisé, remplacé dans la simplicité du zonage. Au caractère intouchable («les intouchables sont visibles: on ne peut pas les rendre invisibles» JL Nancy Paria), «l’intangible» nommerait l’impossibilité de se mouvoir sans être aussitôt repérer, surtout soumis au doute. Contrôler puis résilier. L’intangible s’illustre pour l’auteur avec toute l’armada des vérifications dont la télé, incluant la télé réalité mais aussi les reportages, de ceux qui reviennent aussi vite qu’ils sont partis aux lieux de conflits (exemple du journal télévisé). Sans aller chercher la lourde métaphore, il parle avec beaucoup de retenue d’inclinaison, comme un mauvais penchant, une mauvaise habitude, de seulement proposer l’image (visuelle mais aussi cinématographique) comme ce que «le spectacle de la réalité ne produit plus aucun savoir mais confirme du sens commun, l’identification de toute altérité dans les figures du même». Le rapproché ne sort pas toutes les culpabilités hégéliennes mais le moindre zapping qui n’apporte plus son salaire confirme assez nettement la surenchère de la surveillance, dans la façon de poser un cadre même quand l’envie de témoigner est la plus judicieuse qui soit. Le document s’y trouve amorcé à un point de vue. Comment être sûr d’échapper à la surveillance, mais cette fois-ci, au sens le plus simple qui soit, que celui qui filme ne soit plus celui qui surveille un réel mais le recueille, le mette en branle de ces limites mêmes? «Le panoptique en éclairant violemment le surveillé et en masquant le surveillant dessine ce que Foucault appelle un régime de visibilité»: comment échapper à ce diktat du visible, au barbelé du contrôle, le mouvoir devrait-il pour encore exister à l’insu se parer d’effets spéciaux, vitesse à la Spiddy Gonzalez ou au Coyotte, dispersant le visuel à un nuage de fumée ou se cachant dans la cape magique du jeune Potter pour mieux disparaitre aux regards? Si l’image se pense encore au réel sans effet de manche, l’étendard de l’impensé, d’une liberté à définir, ne peut plus exister dans les simples contrepoints, plutôt par une salutaire interruption de la thèse antithèse. L’invisible devient non pas le refuge, mais ce qui à l’instar des objets (d’ Eisenstein avec la bouilloire de Dickens, jusqu’à la bouteille de Pommard relevé dans les Histoires du cinéma) ce qui toujours déjà échappe à la reconnaissance. «Personne ne sait encore de quoi est fait le revers des choses...On ne connait que la face et le dessus de leur complaisance technique; personne ne sait non plus si leur idylle est ce qu’elle promet ou ce qu’elle prétend tenir» (Ernst Bloch). En deçà de l’animation de l’objet comme dans la belle et la bête, comment l’accessoire peut-il acquérir ce revers de l’objet, et signifier autre chose du mouvement que la détention, dans le cadre cinématographique là où d’habitude les signifiants s’impose au pire d’une innocente neutralité, revers à la puissance d’une distance alors autrement prise dans l’élaboration d’un champs, au bord d’une surface, comme quand on sort la tête de l’eau, le tangible prenant corps des yeux encore remplis. Quelques livres et quelques amis passent par une chambre, derrière une armoire qui en bouche l’accès. Ce qui tend au réel s’amenuise dans l’espace de Low Life. Pourtant l’intangible, de sa réclusion, aspire au réel (d’une liaison amoureuse dans le film) comme à sa source, seule visibilité qui contredit le «tout voir» des organes d’Etat. 


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Du fil barbelé, Tony Gatlif a retenu le fil, et les premières images de Liberté montraient les lignes de ces fils onduler comme grattées par le vent ou par autre chose venu du ciel, tout en percevant le son d’une guitare. Cette image, au delà de ce qu’elle suggérait de réalité implacable d’un camps, entretenait la force du déplacement. Image mentale ou figure de style augurait une définition à exister avec les outils du bords. Pourquoi cours-tu? Parce que rien que cette image déjà, la course oblitère dans l’hippocampe la ressource de ce qui fait passer le jour à une autre fatalité, de se relever face au fatras de la honte. La «crédibilité d’un onirisme» ne se targue plus des causes expliquées, comme dans un autre très beau texte, nous en relevons la justesse. Au sujet des films Maya Deren, Anita Trivelli situe l’irréel à sa contagion d’embrasement du réel. La frontière entre un concept puissant immanent d’une croyance, relatif au parcours même d’un réel, et l’autoréférentialité de l’artiste valide la portée de la crédibilité d’un rêve. L’illisibilité n’est pas recherché, davantage ce qu’on n’avait pas vu sous les yeux. La valeur d’un irréel se pose. Si la balance penche trop du côté de l’autojubilation du preneur d’images, l’abstraction l’emporte et l’art contemporain draine son cortège de viscères comme preuve du moi existant, parfois à la frange de l’ennuyeux. Et de l’autre côté, si l’irréel seul l’emporte, les rapports aux mondes ont l’air d’exister pour eux-mêmes, laboratoires de faits atmosphériques. Une vidéo de Sigalit Landau au Centre Pompidou brandit étrangement un pied de nez au barbelé. Catalogués dans l’art sérieux, il faudrait la batterie des exégèses pour expliquer tous les sous entendus des rapports tacites que la séquence induit. Modestement, semble s’y lire aussi à l’épiderme (ouille cela doit faire mal ce barbelé) quelque chose qui laisse le stricte opposé au passionné du dichotomique, un peu de libre sur une plage, un houla oups avec un barbelé. «La vitalité perverse des objets» (Maya Deren) est ici récupéré, le bout de fer est à son tour coincé à un mouvement répétitif qui le, même s’il parait être tout aussi piquant à l’apparition de stigmate, fait tomber de son horizon mortel par un étrange décalage. L’image échappe au dispositif, moins aux sous entendus. Ce n’est pas tant sa valeur de symbole qu’il faudrait lui attribuer que sa capacité à mettre en jeu l’objet, la lourdeur du passé. Et qu’un rêve emboutisse jusqu’aux racines de ce qu’un enfermement reconnait en identité. «L’activité du cerveau  s’active selon ce qui se trouve à proximité (la rue, le mouvement d’un passant). Lorsqu’il s’aperçoit de tout cela, le cerveau s’en saisit sous forme d’image, sous forme de matière par laquelle il construit ses rêves...De sorte qu’il se pourrait bien que ces prisonniers agités de la mémoire puisse reconquérir le champs de la réalité, libérés de la discipline» (Maya Deren). L’accessoire est détourné des déterminismes pour être porté à sa capacité d’objet prenant à lui seul les qualités d’une étrangeté. Le clivage barbarie-culture conceptualiserait à merveille les différences, d’après Didi-Huberman, à condition d’entendre dans «culture» non le sentencieux, mais un rapport au réel et au désir. Sans aller jusque là, puisqu’«intangible» nous pend au nez, écrit Razac, la réponse à la question presse: Pourquoi cours-tu? Je vais voir sur une planche de travail ce qu’entre kicker ou un heeler ce qu’est un mouvement (Wassup Rockers), n’en déplaise aux caméras de surveillance, les yeux en barbelé (préface Jean-Luc Nancy). Le mouvement se démarque-t-il par l’éclair du passage, une violence transfigurée? La caméra, comme simple branchement, on le voit dans la rue, peut être récupéré comme l’outil de la délation, l’avatar du barbelé. On devine aussi tout ce qu’elle peut opposer à la réduction à sa technique quant elle accompagne la lumière d’un réverbère à être la question dans un film de Melville, où il faut choisir entre «mentir ou vivre». Qu’on entende dans Low Life, un professeur assurait que ce n’est pas se tenir dégagé hors courant qui compte, mais de remettre de l’imagination au coeur même d’un réel engagé à son existence. Néfaste, les yeux en barbelés portent de l’adjectif l’ombre sombre; un plan de coupe du Chien andalou intercale le nuage passant devant la lune après le rasoir et avant le blanc des fins/ des origines. La signifiance de l’enchainement se résilie à ce qui n’a plus de commune mesure, présageant des échappées.

 

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