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26/06/2012

Des Glaces d'âge

«Les trois périodes du verbe sont : la période de brise, la période d’onde, la période de glace : une évidence progressive. Nos arrières petits disciples connaitront la période de glace» (Saint Pol Roux). Du verbe qui peut traverser une image aussi. Si Epstein sur l’île d’Ouessant peut se rattacher à la période de brise, la Nouvelle Vague à celle des ondes (un des premiers court métrage de Godard Une histoire d’eau), qu'en est-il de la troisième qui devrait à peu près tomber dans les créneaux de l’an 2000 d’après les paroles du poète prophète, «la suprême férie qui n’existe que dans le voeu du poète»? L’âge de glace opus 4 ne suffit déjà pas à nous faire croire que tout pourrait aller comme de soi, en incarnation vaguement allusive, même si la 153 ème intention du scénario doit avoir quelques relents de rapports à une nature, un peu écologiste, sur les fontes qui posent problèmes aussi vite refoulées qu’évoquées. L’inertie polaire de Virilio stigmatisait, par la métaphore, le décorum des mouvements agités de leur énergie à l’extrême que ne regarde plus que l’immobile spectateur, rivé à l’assurance des enchaînements à venir. Pendant ce temps, la glace du pôle Nord fond. Le sujet n’est pas d’inquiétude pour les dirigeants, l'absentéisme au sommet de Rio avec sa ribambelle de chaises vides avait pour corollaire l’alarmante ajournement des décisions, le déni victorieux des absences. La réalité climatique aiguise les appétits aux biftons du sous terre, qui jettent aux antiquités pour collectionneurs l’imaginaire du Pôle, peut-être de pacotille mais où se côtoyait le froid et l’Aventure, comme présenté par exemple lors de l’exposition des jouets et des hommes, s’il en reste. Que peut tenter un réalisateur face au constat? Se visser aux faits, aller puiser dans un assemblage de données scientifiques précisement irréfutables, une démonstration étayée qui devrait suffire à la raison, surtout quand elle ne cède d’emblée pas aux catastrophismes, telle est l’expérience, signal fanal d’enquête au milieu de la nuit, d’un film comme Tara, voyage au coeur de la machine climatique. La force du déni est l’oubli, attendre que le temps passe arrangera toujours les guetteurs de profit. D'autres tentent l'inscription dans l'écorce, dans ce très beau film, les cloches des profondeurs, de Herzog cet Iceman qui ne craint pas la condition ni d’homme, ni du climat, comme si les deux allaient de pair (sur les chemins de glace, il part à pied de Munich à Paris, en hiver, rejoindre Lotte Eisner gravement malade. «Quand j’arriverai à Paris, elle sera en vie»). Pour son film, il part en Sibérie, au Nord de la rivière Yenisei. Les premiers plans cherchent à marquer un rapport au monde d’incise, de surgissement par le plan d’un déséquilibre tout contraire d’une exposition convenue. Deux hommes rampent sur un lac gelé, à l'écoute, à la recherche d’on ne sait pas, la durée du film y répondra, pas sur le plan des preuves et des causes, plutôt sur l’habité «de chair et d’os», de croyance aussi inquiétante que le lieu filmé. Les croyances, les rituels religieux de l’endroit sont mis en relation avec les éléments de Nature que Herzog filme. Des analyses du film insistent sur un monde intérieur qui aurait à ouvrir l’hostilité de la glace environnante, «guérir une blessure» par un monde à faire déborder d'apparition excessive dans la présence, dérangeante dans la conception même. Il n’est pas question de récupérer un état antérieur, la perte structurant les récits (l’engloutissement d’un village). Peut-être que dans l’image du guérisseur, croisant celle du pope orthodoxe, plus complices que reclus dans leur dogmes, les paroles incantatoires conjuguent tout autant qu’une brèche, aussi une vision à l’aune d’un absolu à partir de cette réalité là. Quel absolu avec quel réel? Les paroles de Saint Pol Roux, au hasard du même texte, invitent aux occurrences de lectures dans le paysage «coaguler l’abstrait, iconiser l’absolu, figurativer le mystère, organiser l’invisible» et ce film, et d’autres dont il faudrait faire l’inventaire, «sur les chemins», s’ils relatent parfois le froids des relations humaines rappellent aussi qu’il faut mieux avoir, d’après l'expression populaire, le coeur chaud (à faire passer) et les mains froides (à l’air libre) que le contraire si typique des intérieurs. Une vision s’inscrit dans le paysage, aussi dans la ville, aussi aux sourires d'enfants plus émanants qu’à excuser, ou inexcusables une fois devenus grands pour certains en leur faisant porter un risque lourd sur la tête. Les écofictions de Christian Chelebourg, après avoir fait le tour des films américains à la conscience finalement apaisée par un Deus ex machina de plus en plus vide de réel, propose l’idée lièvre d’une mélancolie qui aurait à se retrousser les manches d’ascension contraire aux fatalités, comme ces habitants qui dans le film d’Herzog marchent à quatre pattes sur les chemins. A quelle glace le citadin spectateur se figera? Ce Mercredi des sorties cinéma propose le grand écart des présences aux climats comme au Monde, entre deux glaces, celle (re)connue, et celle à la présence décisive, de Joana Preiss, promesse de la bande annonce qu’il faudra aller vérifier, en cofilmage avec Bruno Dumont, à fleur de peau d’ une période où le feu et le  froid décident d’un coeur, «à l’extérieur numérique, à l’intérieur cinématographique» (Dumont)?


 

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Commentaires

"Quand auront fondu les banquises" d'Allain Leprest. Paroles :
"dans longtemps mais on sait plus trop
Plus trop ce que veut dire longtemps
C'est sûr, les bouches du métro
Vont en boire pour leur content
L'hippodrome, l'île de la Cité
Rouen, Ivry, Le Mont-Saint-Aignan
Verront paître des cétacés
Et monter des swings d'océan
Nous, on trinquera dans l'Univers
Des étoiles givrées en guise
Du jus de glaçons, plein nos verres
Quand auront fondu les banquises

Quand auront fondu les banquises
On verra le dernier pingouin
En queue-de-pie sur les Marquises
Danser sur la tombe à Gauguin
On se rappellera d'hier
De brise-glace et d'Atalante
Quand le feu plantera sa cuillère
Au milieu des îles flottantes
Quelques rêveurs diront encore
"C'est une ruse, elle se déguise
Pour souffler, la Terre fait le mort"
Quand auront fondu les banquises

Alors, la colombe de Braque
Aura chuté de la falaise
Ce jour, entassés sur nos barques
On vivra debout sur nos chaises
L'horizon, loin de l'horizon
Les étoiles seront noyées
Patiner s'ra plus de saison
Dans cette arche humaine de Noé
Un million d'étés saluera
La dernière plage conquise
Avec des flammes plein les bras
Quand auront fondu les banquises

{Parlé:}
Dans longtemps mais on sait plus trop
Plus trop ce que veut dire longtemps
Plus de verglas dans l'apéro
Plus d'apéro au Vatican
Fini, la neige et le grêlon
D'autres galaxies les emportent
Vivre nous quitte à reculons
Glissant ses icebergs sous nos portes
Dans mille ans, peut-être plus d'heures
Fini, les couteaux qu'on aiguise
Pour l'assiette du prédateur
Quand auront fondu les banquises"

La mélancolie poursuit avec son cortège de glaçons dans le verre et non plus aux pôles, ce titre d'Alister : http://www.youtube.com/watch?v=PlsumkHzArc

Écrit par : Vincent | 28/06/2012

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