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05/07/2012

"C'est comment pour toi aujourd'hui?" - le vol

Que le cinéma tienne une présence du vol du feu prométhéen, il affirme aussi l’exigence cruciale d’un destin qui volerait de ses propres ailes. Entre le rapt et la liberté recherché, se dorant parfois au soleil des heures, l’ambivalence du mot «vol» lui sied pour d’autant qu’elle passe par l’image et le son, en axe bipolaire de son manifeste. «Epousé la divine beauté dans l’azur», l’ambition d’Icare revient tel un leitmotiv vital pour certains, dont l’auteur du Brigand, lorsqu’il évoque les images de la salle. Le tourbillon des métaphores n’oblitère pas ce que dans le passage d’une image peut receler de déchirement. Des images sont ainsi prises à d’autres, détournées ou volées pour essayer de s’en sortir un peu, des contingences de l’appartenance. Quand est-ce que les images reprises sortent du cadre juridique pour être considérées comme parties intégrantes d’un autre corps hybride, une autonomie aussi citation critique que création d’image et de sonorité? Où s’arrête le plagiat et où commence un film à base d’emprunt, de vol acté au desserrement de l’étau des devoirs? Auerbach crée son concept de Mimesis selon la résurgence des citations qui vise au réel, là où l’imitation s’enferre dans les références des lectures plaquées, la vérification des copies. «Il ne s’agissait plus du réalisme en général mais du degré et de la nature du sérieux, de la problématique et du tragique qui s’exprimaient dans le traitement des sujets réalistes» (Auerbach). La réalité se définit à son rapport. Le vol aussi superflu peut entrainer la problématique de faire sauter le carcan. Les professeurs d’université, les plus pressés à vite trouver une place, deviennent parfois sujet des journaux pour avoir céder à la tentation de la signature paraphée à une thèse (de cinéma et d’autres) qui ne leur appartenaient pas (souvent un texte d’étudiant), atteint du syndrome du personnage principal du roman Eva de Chase, qui vivait aux crochets d’autres textes. Le plagiat devient l’ivresse d’une façon de remonter les temps, surtout de se greffer des qualités qu’on n’a pas. Le faux a une autre puissance que celle de la petite main. L’acte pourrait au moins se laisser voir au grand jour, comme pour stipuler la fatigue de toujours devoir produire. Une idée de sabotage de répondre au temps qui s’écoule, là où la pensée fait défaut et comme réponse immédiate? Le sabotage accompagne l’usine. Ailleurs, des employés hésitent à partir avec la caisse par manque de courage, et la délinquance toujours en qualité d’existence assemblera les trombones en une vaste sculpture aussi inutile qu’esthétiquement formée aux ornières des heures. La collection d’instants se fait pour le mieux collecte de fragment d’images et de mots qui touchent aussi bien en surface qu’en profondeur. Joyeux à la Robin Wood d’emprunter, ou plus tragique du Pickpocket de refuser de végéter toute sa vie sentant poindre Raskolnikov à la lisière d’un moment, l’acte de «rapter» diffère dans sa destination. Le «quant à soi» a l’air de plaire à André Malraux lorsqu’il subtilise façon Indiana Jones des statuettes à Angkor. Le rapport et les mises en résonances d’images constituent autrement le travail de Godard, à cet «entre» qu’analyse Deleuze et qui se fait accord au désir, qui figure. Une façon d’être hors de l’illégalité par de nouveaux rapports d’images? Au contraire, les propriétaires surveillent leur propriété et en critiquant la loi Hadopi, la réalisateur suisse avance à découvert. L’illégalité est encore de mise pour les images ainsi prises, surtout si on les considère ainsi, alors qu’elles nous paraissent (re)données (comme on dit donner à voir) de ce qu'on n'avait pas, n'avait plus vu, face au risque que le temps plonge ses images dans l’indifférence qui guette. La faculté de «donner à voir» incite à mettre de côté les habitudes de pensées au sujet des emprunts. Eric Chauvier, déjà cité sur ce blog, dans sa préface du très beau le Vol et la morale parle de l’emprunt «comme un appariement» à l’inconnu d’un réel, entretenant sa propre «phénoménologie» dans lequel le livre de Myriam Congoste s’infiltre à ne plus revenir à un antécédent. La stupéfaction à l’égard de cette présence du voleur ne révèle plus d’un modèle, signifie l’inimitable, et le langage anthropologique s’écrit dans l’intervalle de la rencontre. L’ouvrage se construit tel un documentaire, à base d’enregistrement et de création d’une langue commune où la référence n’est pas le savoir. «L’illégalité se jauge à une forme», «au dessus d’une falaise». 

 

Illégalité et cinéma, les termes sont repris dans le nom d’une association qui nous fait découvrir Olivier Derousseau, via une «vidéo tract» qui ira rejoindre la table à archive du projet 100 jours, 100 films où Abdallah Badis et Sylvain George ont déposé chacun une vidéo (ces deux réalisateurs relevés parmi tant d’autres parce qu’ils ont été ici chroniqués et que les deux projets paraissent vibrants au réel dans leur totalité).  Olivier Derousseau donne des titres à ses films qui tout de suite raccorde à l'envie de les voir: «accoster» «Dreyer pour mémoire», «bruit de fond, une place sur la terre». Des paroles aussi: «Nous sommes hantés par un peuple d’images, si vous entendez hanter comme quelqu’un d’antan l’aurait entendu, c’est-à dire habités tout simplement. “ Mais aussi : “Le cinéma, un toit pour les images qui n’ont plus de maisons. Un livre de Jacques Rancière aussi : Courts voyages au pays du peuple. Il fallait quitter une demeure à demeurés et envisager un accostage» (Derousseau). Sur lui, par Jean Pierre Rehm«Car dans aujourd’hui, toujours du hier s’obstine, au présent. De ce hier, Olivier Derousseau n’en démord pas. Le prouvent ses films précédents, "Bruit de fond, une place sur la terre" et "Dreyer pour mémoire", exercice documentaire aux titres éloquents. Il s’agissait de faire toute sa place à une rage contenue, à une colère du juste, il fallait donner des mots aux silencieux. Il s’agissait de tenir tête. C’est toujours le cas, continuité. Mais aujourd’hui, ce hier, Derousseau va le chercher du côté d’un autre grand taiseux, bavard dans ses livres, fier complice des autistes, cartographe des pas perdus, cinéaste dilettante (bouleversant "Le Moindre Geste"), Fernand Deligny. C’est lui, et quelques autres (Georges Binetruy du groupe Medvedkine, Jacques Rancière), qui sont les pourvoyeurs des mots et des images du passé. Ceux du présent, Olivier Derousseau les confie à une scansion : "Tu vois / il y avait tellement de trucs à dire / qu’on a commencé / par se taire."».  Le film est disponible ici, et les taiseux qui n’ont pas peur de l’image, trouvent dans la qualité allouée, autre chose qu’une expression de cette qualité, plutôt le pli de l’émotion et des paroles sur la surface pleine de choses, «l’étroite limite entre l’informe de la vie et les formes mouvantes qui en émergent au gré des fluctuations intensives»:


Bruit de fond, une place sur terre from DERIVES on Vimeo.

 

Le film semble travailler dans le passage du temps à un idéogramme virtuel qui serait condition de la présence d’un vol détourné de la loi qui l’attend pour la jeter aux fers de ne pas suivre les sentiers battus. Il semble que le film se rattache à l’autre terminologie de l’impression, celle qui voyait un producteur de cinéma passait son temps dans le bleu du ciel, un bleu du ciel presque invisible mais plus que jamais signifiant d’être épris du monde, «résistant à la lente prise» (Barthes). Eastman plus que Kodak était «le voleur de couleur», à rendre aux sols et ciels les couleurs du tragique, ici la vidéo finit sur la mer, un territoire de la liberté, un "je m'en vais" aux abords des révolutions. Que reste-t-il quand le son et l’image sont altérées jusqu’à disparaitre des sens, à l’instant de se faire écraser par une voiture comme Dutronc à la fin de sauve qui peut (la vie), «on m’avait dit que je verrai des images...je ne vois plus les images», comme «je n’entends plus la guitare», lorsqu’une absence du son et de l’image flirte au devenir sourd aveugle? Mais ce n’est que pour mieux dire une justesse, sauter dans une origine.  Plutôt qu’à un au delà, le vol d’heure pour certains films donne une forme au vide des minutes ainsi soustrait à un écoulement, un temps scellé qui se scelle au réel par un idéogramme qui semble de durée. Une forme de vide bien plus qu’un après, les liens n’apparaissant que tard à celui qui veut se faire critique,  et le silence peut-être, une forme en deçà de la nomination, fait qu’on n’a pas envie de trop parler parfois en sortant du cinéma, restant taiseux à l’image du film. Traduire la réalité par la réalité, «un idéogramme est une image qui s'éloigne de la réalité tout en étant sa traduction même, qui s'érige sur les ruines et en dit la force, la tension» (Anne-Marie Christin). La loi semble alors dépasser par ce qui la fait sombrer en hors champs, face au vol dans lequel nous sommes.

 

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Commentaires

Merci pour ce commentaire, il est juste exceptionnel continue comme ça c'est parfait! :)

Marie.

Écrit par : Nounou arras | 05/07/2012

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