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20/08/2012

Le dernier visage

Bruce Willis est un salaud, ou tout du moins un incapable, un incompétent qui n'a pas même été fichu, d'un ultime geste, dans un dernier effort, d'exploser la malencontreuse météorite; un sacrifice inutile qui n'a malheureusement pas détourné de son chemin l'armageddon lancé à toute blinde contre la gentille petite planète bleue. Telle est l'hypothèse de départ, relevée dans de nombreux commentaires, ouvrant le long métrage de Lorene Scafaria au titre si mal traduit, Jusqu'à ce que la fin du monde nous sépare et actuellement à l'affiche. Résumé et bande-annonce ici. Il s'agit d'un deuxième film après la recommandable comédie romantique sur fond de musique, Une nuit à New York (la musique est également très présente dans ce lond-métrage : Penny, l'héroïne, collectionne les vinyles et s'accroche à un Scott Wlaker). Est-ce une raison suffisante pour quitter le sable chaud en privilégiant la fraîcheur de la pénombre, histoire de prendre conscience que cet éphémère bonheur ne tient qu'à une étoile morte dans la fronde du destin? - Le soleil, le brillant des peaux mates sous les bikinis n'en sera que plus éclatant. En tout cas, pour ceux et celles que secouent une mauvaise conscience (au hasard, celle qui, dans Holy Motors, métamorphose un grand patron en une vieille mendiante, immigrée d'un pays trans-Carpathe – au hasard toujours!), la mauvaise conscience d'assister dans le creux du mois d'août, alors que les familles s'ébattent et se reposent au gré des chassés-croisés, au méthodique démantèlement des camps de roms, parias et poils à gratter de nos portefeuilles, cette vision de fin du monde agira comme un plaisant « détricotage » de nos moeurs enclines au repli sur soi, au développement personnel dépourvu, débarrasé de cette autre humanité, la crasseuse, humanité de chiffonnier, le non-regardable dénuement. La fénêtre des appartements (embourgeoisée) ouvre parfois sur un champ intolérant et intolérable.

Dans le sillage des interviews de la jeune réalisatrice, les commentateurs ont relevé, à juste titre, le curieux et réussi mélange de comédie romantique et de film catastrophe, apocalyptique. Ils ont souligné parfois la peinture réaliste et conventionnelle de la fin d'une civilisation occidentale, pacifiée et consumériste : les traditionnelles orgies, les remises en question d'ordre existentiel et métaphysique des fondements que chacun croit à l'origine des décisions qui le gouvernent (amours, mariages, naissances, famille, travail et sénescence), les soudaines transgressions sous la forme d'un besoin impérieux de jouir de tout, de posséder tout objet de désir, les suicides en chaine, etc. Certes tout y est; tout y est mais décrit par le regard du personnage principal, Dodge – homme banal, mais le spectateur sait (au cinéma à défaut de la politique des gouvernants) ce qu'une banalité excessive masque d'inquiétant. Dodge dans les premiers plans du film est abandonné par sa femme. Les faux-semblants qui président à la « normalité-banalité » de son quotidien n'ont plus cours. Cependant, il traversera les premières séquences en être sonné, persévérant dans ses habitudes à la manière d'une barbe poussant sur un cadavre ou de l'oie décapitée qui bat des ailes. Il s'en suit une succession de gags à froid : - Dodge se rend au bureau où il essaie de vendre d'improbable assurances-vie avant de vomir dans sa poubelle, écoeuré par sa situation individuelle, rempli d'un dégoût irrépressible pour le non-sens révélé d'un monde qui ne se qualifie plus « de travail »; Dodge gare sa voiture sur une place délimitée, consciencieusement, alors qu'un défenestré rebondi sur le pare-brise, etc. Son attitude indifférente, ou plutôt ce qui apparaît comme une impossibilité de se départir du « convenable » - ce sens de l'éthique à opposer à la morale (sociale) n'est pas la partie la moins intéressante du film -, et le visage impassible de Steve Carell accentuent les décallages humoristiques. Slavoj Zizek, philosophe et cinéphile, notait que si le bonheur a ses larmes, « le désepoir aussi a son rire ». Le plagiste pourrait à l'occasion s'en souvenir, se remémorer avec à propos la dernière scène de Deep Impact, et attendre aussi tranquillement que se peut la mère de toutes les vagues en compagnie de Téa Léoni.

C'est là, justement, que se situe un des aspects les plus intéressants de cette version de l'apocalypse et qu'exprime le titre original, Seeking a friend for the end of the world. Comme toute bonne comédie romantique, l'interrogation porte sur l'intenable solitude des individus, un « chercher le garçon ou la fille » joué sur le tapis des sentiments; et plutôt que de s'offrir le mariage pour horizon, Lorene Scafaria traduit frontalement ce qui anime les coeurs : avec qui, donc, voudriez-vous vivre (jusqu'à) la fin des temps? Pour Dodge la réponse sera the girl next door. Autre ressort commun aux comédies romantiques, l'amour parade sous les yeux du héros ou de l'héroïne; la réalisation aura à sa charge de rectifier la mise au point afin que les personnages décillent et accèdent à une certaine réalité, la pleine réalité de la (leur) vie sans doute. Le couple créé par Penny et Dodge respectent bien d'autres « commandements » assez conservateurs il faut se l'avouer propre à ce cinéma : lui, figure paternelle, elle, femme-enfant en quête de stabilité, d'un père de substitution; lui, garant des conventions et des « bonnes » décisions, adulte responsable, elle, parcourure de pulsions et d'énergie, modelée comme souvent sur une féminité « hystérique ». A tout prendre, cette mise en scène du couple primitif, d'une Eve surgit par nécessité des flancs d'Adam, façonnée en quelque sorte pour l'homme, contre son esseulement, ou pour le dire plus précisément et dans les termes d'un autre philosophe cinéphile, Stanley Cavell, une mise en scène où la femme « choisirait » l'homme qui la révélera à son désir, est préférable à la noirceur de pacotille du dernier Batman, au refoulement de toute possibilité révolutionnaire comme si l'Amérique dans sa défense forcenée de la propriété privé, de la liberté individuelle (d'être exploité), se sentait menacée par les révoltes, Arabes notamment. Incroyable perception « non progressiste » et pour le coup « bourgeoise » voir même de classe, « aristocrate », craignant plus que tout le renversement des valeurs et la terreur qui pourait en résulter. L'affiche de Seeking a friend for the end of the world, si on y est attentif, s'avère plus dérangeante que Gotham City mise à sac. Le couple pose devant la météorité s'écrasant. Il ressemble à une caricature des normes en vigueur; il participe d'une ironie au deuxième degré; et le chien inévitable compagnon d'infortune si on considère qu'une famille s'ébauche à trois, prénomé « sorry » puisque Dodge se réveillant d'un suicide manqué aux produits ménagers découvre la laisse dans ses mains avec un bout de papier posé sur sa poitrine et cette simple mention « sorry » (l'ironie toujours, froide et drôle), ce petit chien donc est étrangement inquiétant avec sa canine dépassant légèrement de sa babine.

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L'invention de ce couple pour lequel ne s'ouvre aucun avenir est soumise à un tragique décompte. La cérémonie de mariage (ici absente dans le rituel, mais présente symboliquement) se décline avec urgence et sous la forme d'une conversation : le partage d'une biographie qui prédestinait à la Rencontre, une histoire individuelle (celle de Jenny, puisque l'histoire de Dodge n'est pas dite en paroles mais vécue dans l'action que déploit le film) qui n'a de sens que de mener au fantasmatique « toujours déjà » qui auréole les couples. Cette conversation dans laquelle peut se voir un équivalent au mariage se noue à l'aube de l'extinction; Penny et Dodge allongés, enfin cote à cote sur le lit, les yeux dans les yeux, se reconnaissent mutuellement dans leur « différence, condition nécessaire à une cérémonie de l'union » (S. Cavell). Cette histoire amoureuse se projette dans l'acceptation de la « répétition volontaire » que Cavell note comme une des essences possibles du mariage, alors même que son développement et épanouissement sont morts-nés; ce couple est ainsi un couple tragique de plus, mais un couple serein, plein du bonheur d'être deux, une affection qui s'oppose au nihilisme, au scepticisme écrirait Cavell dans l'analyse qu'il fait des « comédies de remariage » (« une menace contre laquelle doit répondre le retour à l'ordinaire »). A moins que l'anéantissement du monde par la catastrophe ne soit que la figuration de l'effacement de toute réalité extérieur à l'espace qui soude deux amants. Est-ce ce final tragique filmé avec la rigueur d'un enterrement – soulignons encore la question éthique que cela soulève, celle de l'apprentissage de la mort – qui est cause de l'émotion subtile? Ou bien, l'émotion ténue s'ancre-t-elle dans le paradoxe d'une rencontre « ultime », la toujours dernière, la toujours définitive? A moins qu'elle ne se fixe dans le visage de Keira Knightley, le dernier visage avant la fin – et un plan collector à l'intensité égale à la séquence terminale de Mélancholia. Cronenberg, avec Une Dangereuse Méthode, a eu le nez creux. Keira Knightley est une actrice infiniment talentueuse et expressive : il suffit de l'observer dans la scène du réveil, sans doute avec « jouer la mort » (Marion Cotillard s'en mord les doigts à Gotham City) une gageure à interpréter. Elle dévoile ce qui origine le cinéma; nous transporte à des seuils mystérieux où la raison cède devant les fulgurances de l'intuition. Elle renoue le lien qui, au crépuscule du XIXème siècle, lia cinéma et recherches sur l'hystérie, cinéma et psychanalyse; sa présence d'actrice rappelle les analyses de Cavell qui observait l'importance des rôles féminins dès les commencements du 7ème art, comme si la toile blanche inventait la femme, et par là même son visage, l'autonomie radicale du visage. Quel plus beau visage, dernier visage avant l'inconnu, que celui de Keira?

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