Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

13/09/2012

Vroum-vroum vs la-tête-dans-le-guidon

La voiture c'est la barbarie. Le vélo c'est la culture, la civilisation.

Un jour, à l'assaut des roubines, le vélocipède enfourché, Luc Moullet l'aurait affirmé.

Cette frontière, cette distinction qui oscille entre éthique et prise de position politique, éclaire singulièrement un aimable film de série B distribué par la Columbia Pictures et produit par la société Pariah, un nom qui incite à la curiosité et un titre de film qui en appelle à la communauté du cuissard : Premium Rush. La « premium rush » est une course exclusive faite en urgence par les coursiers à vélo, new yorkais en l'occurrence, une livraison express. Qu'en est-il du rapport de force entre obstinés du braquet, fous du guidon, et chauffeurs chauffards, indécrottables de la « voiture c'est la liberté »? A l'évidence le cinéma est bien contemporain d'une révolution, l'essor du moteur, du moteur à combustion notamment; il participe pleinement à ce mouvement qui verra se développer l'automobile, les croisières transatlantiques et l'aviation. Le défilé des images qu'il saisit par sa mécanique, son mode de captation et de projection, est un écho fidèle aux flux nouveaux, à la densité croissante de la circulation, au bouleversement du champ de vision de l'homme projeté, de l'homme en mouvement, de l'homme-machine, au défilement du paysage qui s'imprime dans son regard. Symboliquement les commandements du réalisateur - « moteur » « action » - rappellent cette histoire commune et connue : - « Holy Motors » selon Carax. La modernité qui associe vitesse et cinéma est présente dans les courants artistiques d'avant-garde qui la chante, chez les Futuristes pour commencer, mais aussi et de façon plus plus totale chez St Pol-Roux qui voit le cinéma vivant ce qui implique une modification de la nature même de l'image, et nous amène lecteur et spectateur jusqu'au seuil d'une autre ère, virtuelle et numérique. Dans ce ballet mécanique, le vélo apparaît bucolique : un trait d'union, une improbable transition du cheval à la formule 1, une étape dans la démocratisation du transport individuel. En tant qu'objet de jouissance, de transfert et de désir - interface idéale d'un monde capitaliste dans lequel le libre échange ménage quelques chausses-trappes et angles morts où s'amassent monnaie et richesses -, la bicyclette semble en être restée à l'enfance de l'art, et c'est peu dire puisqu'elle anime de joie et de brillant les yeux des enfants désireux de sentir le vent sur leurs mollets, au contraire de la voiture, objet totémique d'un mode d'être adulte (le moment clef de l'achat de son premier véhicule et passage rituel à la vie active, à la vie « imposée »). La voiture ou comment vivre le paradoxe de la mobilité dans une existence sédentaire, ou comment laisser du champ dans nos inconscients collectifs à nos âmes de chasseurs cueilleurs alors que le Moi reste attaché à son piquet, à son parc, laboureur d'un autre champ un peu moins libre. Il serait intéressant, après la frénésie de la caméra embarquée caractéristique des débuts du cinéma, d'analyser la présence de l'automobile en la découpant selon la triade psychanalytique : en tant que réservoir à pulsions (sexuelles et de mort), en tant que sujet de la circulation (dans son adaptation et inclusion dans un univers d'interactions plus vaste), et surmoi, habitacle, vecteur de la conduite, de règles précises et contraignantes. Chacun aura en tête de nombreux films ou de nombreuses scènes, dans le cinéma américain les inévitables Duel, Christine, Crash, etc. Plus proche de nous Rubber de Quentin Dupieux et Drive de Nicolas Winding Refn sont deux pierres supplémentaires au pierrier de Luc Moullet. Dans Rubber, le pneu se révèle criminel; un pneu qui éclate sur une route de campagne, sur une autoroute, ou qui dérape et sort de sa trajectoire est un agent de malheur. Dans Drive, le héros, qui reprend et développe un précédent personnage du réalisateur - le guerrier silencieux du film éponyme -, est un conducteur hors pair, une figure quasi mythologique, angélique, luciférienne, mutique, asociale, incarnant une éthique qui se passe de mot, inflexible, traversée par les violences et les pulsions de mort de la société. Une sorte de messager sans message, égaré dans son char, son véhicule, qui condense dans sa personne l'image funèbre du cocher, du conducteur des âmes (une voiture qui s'approche au ralenti ou dans un crissement de pneus n'est jamais bon signe pour un personnage de film, elle présage un enlèvement, un assassinat, une menace, une poursuite), symbole de l'entre deux-morts, nocher maîtrisant la circulation comme personne, Charon moderne. Dans le même ordre d'idée, et pour illustrer le passage sur terre, le temps sagittal, le rétroviseur est un équipement fort pratique; Manuel de Oliveira (rétrospective actuellement à la Cinémathèque) l'utilise avec émotion et pertinence dans Voyage au début du monde (oeuvre qui offre l'unique sensation d'avancer à rebours). Bien sûr, la voiture n'est pas la seule « barbare », la moto peut l'être, s'abattre en volée de vautours comme à la fin de Fellini Roma. Le théma « Motorpsycho » du Festival de l'Etrange actuellement en cours au Forum des Images apportera de l'eau au moulin de Moullet. Mais en croupe, déjà le souffle d'une certaine liberté anarchisante s'y fait sentir. A la frontière de ces deux mondes s'inscrit le chef d'oeuvre de Vincent Gallo, Brown Bunny.

http://www.youtube.com/watch?v=WSEpESmR9qU (autour des 7 minutes)

Revenons au cadre en acier, au pédalier. René Fallet écrivait : « J'aime partialement le vélo, tendrement ceux qui aime le vélo. Si, par extraordinaire, par un épouvantable effet de « passéisme », on abandonnait la route à ces doux foldingues, à ces rétrogrades, à ces poètes à roulettes, on ne parlerait plus de route qui tue, de Pâques rouges, de Pentecôte sanglante, mais de route est longue, de route est large, et de route enchantée. // On ne verrait plus au matin se dessécher sur le bitume tous les petits cadavre de la nuit, chats en bouilli, chiens écrasés, hérissons en galette, ces menus plaisirs du progrès ». Premium Rush - hommage appuyé aux coursiers et à leur volonté d'utiliser le vélo du pistard, le plus léger qui soit, avec pignon fixe et sans frein - est un manifeste pour « les frères de la route ». Ce qui s'y joue, c'est le combat entre carrosserie et boyaux fins comme les deux ailes d'une hirondelle, le duel entre pot d'échappement et « rouler sur le versant vert de la vie » - rouler jeunesse. Si la voiture représente une contrainte, voir la camarde, le vélo et son équilibre précaire font contraste par la vitalité qui le pousse dans tous les interstices de la cité embouteillée. Nous connaissons un cycliste-roi contre qui la fatalité, le crabe, n'eut de choix que de s'attaquer au talon d'Achille : le mollet nu. Dans cette lutte, le danger semble permanent (passants, portières qui s'ouvrent inopinément, travaux sur la chaussée, présence policière, etc.). Le personnage principal, Wilee, le Coyote, s'y meut avec grâce, possesseur d'un don, celui de l'anticipation - mis en scène à la manière d'un GPS -; une faculté, une acuité, qui lui permet de composer son chemin, d'orchestrer les flux (comme si tout était affaire de circulation dans le temps et dans l'espace), de s'ouvrir la route. Notre héros ressemble en cela à Ryan Gosling de Drive, pilote doué, mais surtout navigateur inspiré, capable de minuter ses trajets à la seconde près, de surfer sur l'immense tapis d'asphalte de la mégalopole, micro-organisme, corps étrangers au coeur de la pulsation des artères de Los Angeles. Il y a bien donc dans Premium Rush un peu de cette lutte entre barbarie et civilisation – la scène où les coursiers sont insultés par les automobilistes et où ils devancent avec humour et ironies les « noms d'oiseaux » qui fusent -, et plus souterrainement, plus profondément, de cette lutte entre deux niveaux de libertés individuels : celle récupérée par le « système productif » qui nécessite une voiture, une berline familiale, une liberté au goût d'ersatz que le film raccroche à une existence de bureaucrate, et celle où un jeune homme, une jeune femme, quelque soit son origine sociale ou géographique, native ou immigré, n'aurait pas à se couler dans un rêve américain qui refuse à ses enfants pauvres un accès aux études et les oblige à cumuler trois emplois. La barbarie se situe aussi à ce niveau de lecture; le film prend acte de la loi de la jungle, et ses héros, de nouveaux Hermès, explorent les traverses, deviennent d'étranges Pirates qui joue un sens de l'éthique (de l'excès aussi) contre la morale (le contrôle). Cette loi de la jungle et de son fétiche l'argent (la finance) est incarné dans le personnage du « méchant » (mention spéciale pour l'acteur), un flic sans une once d'humanisme, égoïste, raciste, violent, accro aux jeux de hasard, qui symboliquement se nomme Monday – de ce lundi dégueuli, jour emblèmatique de la semaine du travailleur. Heureusement pour le Coyote la roue tourne. Ce petit film de studio, sans prétention, grand public, est frais et réjouissant. On ne peut s'empêcher de penser au facteur de Jacques Tati, d'y voir un clin d'oeil fraternel de « postmen » buissonniers contre le productivisme à « l'américaine » parodié dans Jour de Fête. On retiendra le petit rire impayable de Wilee après chaque pied de nez à l'accident qui lui était promis; le léger burlesque « slapstick » de la course poursuite avec le policeman en VTT; l'impression que le film dure toute une journée, « tellement le corps réagit physiquement à la sensation de vitesse et de danger permanent », alors que le scénario se découpe, le temps d'une course, entre plusieurs points de vue, et des montages alternés et parallèles habiles. On retiendra encore cette réflexion rapide, anodine sans doute, mais qui fonde la structure « GPS » de certaines séquences, qui dit aussi la réalité de la menace suprême pour un cyclo, la « petite mort » qu'est la chute, cette distinction entre taoïsme et bouddhisme, entre « free will » et « déterminisme ». Chaque cycliste sait combien la chute – comme tout accident - oscille entre contingences absolues et mektoub, combien elle « relit » le temps qui la précédait. Une scène frappe par son anarchisme criant : celle ou le policier véreux est abattu d'une balle dans la nuque. Un plan frappe, le premier, qui identifie la cruelle chute à l'envol. Plutôt que crever en barbare, d'une balle en pleine tête, mourir tête nue, les yeux dans le ciel - voltiger.

« Pop! Pop ! Pop!

Pignon fixe? Idée fixe?

Tout à droite

J'aime le vélo... » (René Fallet)

 

On se penche à droite, on se penche à gauche, et on serre les courroies des cale-pieds...

 

aa

Commentaires

sympas la petite bande annonce

Écrit par : jolie femme russe | 13/09/2012

Merci pour ce beau road-trip intemporel, à moteur et à pédale...

Écrit par : marion | 14/09/2012

Les commentaires sont fermés.