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18/09/2012

Uchronique

L’Uchronie fait son retour de flamme. «Si j’avais su, je serai pas venu». Le «si» peut se vivre par le truchement decomplexifié du scénario à user de l’artifice pour aller voir ce que le devenir a façonné, plutôt en mal puisqu’il s’agit de recoller les morceaux, éviter une trajectoire. Un éclair stylisé à l'efflorescence cathodique d’un rayon laser, capturé par un savant et bing, «retour vers le futur». 

 

Après avoir donné lieu à de nombreux livres, films et débats dans les années 30, la notion a l’apparence aussi sentencieuse que bricolée organise un revival qui met sur le grill sa propre idée revisitée. Rapidement, un magazine récent en donne une définition imparfaite: «un concept qui consiste à modifier un événement déterminant du passé pour influer sur le cours de l’histoire». Ce qui semble nouveau dans le retour du concept, ce n’est pas seulement la plongée dans le passé comme recherche du morceau du puzzle de ce qui rend le présent embêtant, carrément cruel, mais les sensations recouvrées à posteriori de l’unique d’être dans cette situation une deuxième fois, «si on pouvait revivre sa vie, est ce que finalement on y changerait quelque chose? Est ce qu'on ne serait pas entrainé à reprendre ce même chemin, qui à nouveau, nous semblerait le meilleur?» (Ninilechat sur Allociné). A la limite, ce ne serait plus l’acte de modifier les données d’un fichier vie qui accompagnerait le scénario, mais l'émergence d’un devenir éponge affectif oublieux qu’il s’agit d’un voyage dans le temps, ébranlé de ce qu’il se perçoit comme infiniment précieux du fait d’un savoir sur l'inéluctable. Le film de Noémie Lvovsky vient s’ajouter à la liste des toutes récentes productions américaines, avec l’originalité de ne pas personnifier le corps à un autre âge, et d’ainsi prendre au mot les reproches habituels des critiques à définir l’adolescence désormais comme la forme de l’âge adulte qui ainsi ne muterait plus, reproche habituel fait aux productions américaines (aux frères Farrelly) et dont seul le hasard d’une sensation, un baiser au creux de l'épaule où le bébé régurgite donne à Owens Wilson (Hall Pass) l’occasion de franchir la ligne d’une perception de temps enfui. Uchronique, le film Camille redouble le sera tout autant que l’avait été le Family Man qui semblait aller très loin dans la recherche des larmes, avec un Nicolas Cage requin des finances qui, suite à une bagarre, perdait connaissance et se voyait plonger dans une vie de famille typiquement middle class américaine, qu’il aurait pu connaitre s’il n’avait pas choisi de gravir les échelons d’une réussite prônant l’ombre de lui-même. La dernière scène est mémorable dans l’urgence palpable à revenir au présent pour sceller le changement de voie, telle une révélation que le film propose comme impossible (puisqu’il y a un contrat avec le destin de dire adieu à l’interlude proposé)  tout en mettant en place l’appel au miracle, le prisme de l'instant faisant table rase du désert du passé dans l’espoir enfin entrevu de la Vie est belle qu’un ange viendrait concrétiser. La rédemption souhaiterait donner le change par la reconnaissance du bonheur, de l’amour. Que sondent ces films? Qu’un oui ou un non et tout un cours s'altère? Les plus grandes réussites du genre (il s’agit bien d’un genre puisqu’il semble y avoir des codes communs à tous ces films) se jugent au retour au présent, ainsi seraient-ils très proche de l’expression de la dépression, de tomber au quatrième sous sol, quand elle perdure des jours entiers à faire ressasser la culpabilité et qu’un matin, parfois un Lundi (Otar) éclaircit, déminant une succession. Le genre frise aussi la dénégation du réel, et c’est de très loin, presque du conte qu’il semble le rejoindre comme l'extérieur à la narration. Et c’est là son équilibre instable, lorsqu’il perd parfois le spectateur, du jeu video qui s’enferre dans une perte dans les données du fichiers, s’adressant alors à un spectateur non plus fantôme mais fictif qui aimerait les tirs continus, ce qui n’est pas le cas et alors le film perd son rapport et nous avec, dans des origines obscures (le dernier Spiderman?).  


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Parfois le film exhume du passé les promesses et les avertissements enfouis dans l’enfance, sans forcement les présentifier, aussi drôle cela puisse-t-il être. L’idée de sauvetage parcourt Camille redouble. Un bref souvenir peut donner lieu à une dialectique, comme une solidarité mystique (Jean Lacoste) entre l’adulte et l’enfant. Mais sans forcément faire la même expérience, le personnage qui n’a pas la chance d’un deal avec le temps, doit faire avec les ruines qui restent et qui inexorablement sont en train de passer, entre les chocs de temps (des films et autres) et la vie qui coure. Dans la rue, sans conteste pas de place pour rembobiner, du geste comme sur une pellicule argentique, des lignes écrasées comme pour l'écriture numérique. Il s’agit alors de s’en remettre, non au recours de la magie réparatrice de l’uchronie mais à ce qu’une journée «presse dans la colonne d’air», sous les fourches caudines d’être là au milieu des directions. Même la défaite qui s’invite dans la répétition ne se limite plus à son funeste sort, prend le revers de la médaille de ce que le victorieux dans toute sa gloire ne pourra jamais connaitre (de Pierre Minet à une séquence mémorable de The Old Place, la défaite n’étant plus penser seulement négativement). Un des derniers, mais non moins exceptionnel court métrages de Welles, encore une fois en faiseur de faux, le montre en train de libérer d’une cabine de magicien, une jeune femme dont il affirme que, venant de la nuit de temps jusqu’à cet aujourd’hui précis, sa beauté culmine dans l’instant et dans l’annonce qu’il en fait, à ce moment précis. Hop, un peu de fumée et hop, une fille brune semble-t-il d’autant plus unique. L’idée très forte du présent prend le raccourci de toute la linéarité pour arraisonner d’une apparition aussi subtile qu’inattendue. Le présent ferait peser un poids, déjà plein, non pas tant de possible à choisir, que d’un seul à tenir et que celui qui le manie aurait l’instinct de son précieux don, «transformer la menace de l’avenir en maintenant accompli». 

 

Les pas ramènent aussi au hasard sur les lieux du passé. L’expérience d’un retour au passé se fait à partir du glanage des traces d’un souvenir qui essaie d’ajuster sa mire d'évocation. Avec surprise, le constat s'entête à ne pas en revenir de ce qui pouvait paraitre si nouveau à un instant donné et qui parait déjà adjoint au déclin, statufié par le regard du temps. Il n’y a même plus l’aura d’un passé. Le présent des villes dites nouvelles, construites selon le voeu d'élaborer d’autres formes d’habitats selon des ambitions architecturales, critiquables sans doute de vouloir signifier l'époque contre les autres, peut-être aussi réfutant le diktat de la surenchère du patrimoine tenu par la rente, confère à la perplexité enjouée devant les formes tout autant qu’à la remarque qu’elles n’ont pas l’air de tenir la distance, le béton s’effritant de tout bord. Etrange et belle ville par exemple que celle de Cergy, atypique dans sa confiance en l’avenir dont les monuments des années 80 semblent encore témoigner. Rohmer y planta sa caméra pour un marivaudage l’ami de mon amie. Un court métrage du même réalisateur, avec Pierre Lhomme, au titre éloquent Les métamorphoses du paysage décrit le passage de la caducité des choses en même temps qu’un espoir, un foi peut être aveugle en l’humanité qui confierait l’avenir à l’espérance avec une confiance absolue. Rohmer aborde Cergy avec la même ardeur pour la beauté nouvelle de formes architecturales atypiques. Que des habitants viennent faire des piques niques au bord de l’eau, et le voyage dans le temps est l’impression employée par l'actrice principale du film pour décrire le lieu, peu comme une continuation des choses, plutôt selon une perception nouvelle, saut du passé au présent, une vision de Nogent (de la famille Renoir) à Cergy. L’auteur a quand même avec une prise son quelque fois peu audible, le soin de mettre en place sa musique, son badinage, et des choses légères arrivent à s’affecter dans la gravité d’une perte de connaissance, d’un moment réel où l’on se sent bien et où la nouveauté matérielle de l’environnement sonne à l’unisson d’un sentiment dans le coeur. Peu de cinéastes finalement ont autant repéré leur film d’après des lieux, à l’encontre du décor. On a l’impression que par cela Rohmer est un voyageur, un esprit nomade de la pellicule et qu’il arrive à filmer l’extérieur, au tissu d’une histoire, parfois même du pire environnement avec la centrale du Tricastin. Pour certains spectateurs, il est aussi celui qui a mis une caméra sur les lieux d’une enfance, tant pis si les lieux ont vécu autrement après, ce qui a l’air de l'intéresser, c’est la naissance d’un lien à partir d’un ensemble. Pour ceux qui ont vécu dans les zones de tournage, au moment de la prise de ces plans, une lecture parallèle s’invite qui fait dire «tiens, regarde bien, peut-être que je suis à l’arrière plan», les figurants devenant un essai de saisie de ce qui pourrait être un moi au hasard. Il convie aussi à d’autre expérience dite cinématographique comme celle du rayon vert, qu’il n’est pas donné à tout le monde de voir dans le film éponyme, et dont on voudrait peut-être remonter le temps pour revivre la séance (le rayon vert emprunté à Jules Verne «pour l’observateur du phénomène, lire dans ses propres sentiments et dans les sentiments de l’autre»). Mais c’est que les rayons verts ont à voir avec la lumière fugitive, plus qu’avec les rayons du retour vers le futur qui pourtant désirerait recoller les morceaux. Les lumières du crépuscule ont le cadre d’une disparition. Le rayon vert climatique aurait alors à voir avec celui qui parcourt les films d’Hitchcock, à la fois néfaste de répétition dans le crime était presque parfait, mais abolissant la continuité d’un espace temps dans l’étreinte de Vertigo quitte à ne plus se poser la question de la fuite, plutôt d’une retrouvaille impensée, impensable à la morale, de l’ordre de la croyance, au réel s’entend, autre que la déception. La dernière étape dans Camille redouble ou aussi dans l’éloge de l’amour, perdre pour mieux retrouver à distance l’autre dans ce qui avait été déterminant laisse trois petits points au doute lancinant. Et après, une mutation esthétique de cette lumière verte, d’entre les morts, à raccrocher à la vie?   


 

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